Wilson Tête-de-Mou/III

De Utopia.

II Wilson Tête-de-Mou IV


III

Quiconque a vécu assez longtemps pour se rendre compte de ce qu’est la vie apprécie la profondeur de la gratitude que nous devons à Adam, le premier grand bienfaiteur de notre race.
N’est-ce pas lui qui a amené la mort en ce monde ?...
(Journal de Wilson Tête-de-Mou.)

Percy Driscoll s’endormit du sommeil du juste le soir du jour où il fit aux mignons de son logis grâce de l’envoi en aval de la rivière.

Par contre, pas une minute de repos ne vint fermer les yeux de Roxy.

Une profonde terreur s’était emparée d’elle. Si elle s’assoupissait et perdait un instant conscience, l’instant d’après, elle était sur pied et volait au berceau de son enfant pour s’assurer qu’il y était encore.

Elle le prenait, le pressait sur son cœur et répandait son amour en une frénésie de baisers mêlés de lamentations et de pleurs.

— Ils l’feront pas, non, ils l’feront pas, jamais. Ta pauv’maman te tuerait avant !

Une fois, comme elle le bordait après l’avoir recouché dans son berceau, l’autre mioche se remua tout en dormant et attira son attention.

Elle alla à lui et resta longtemps à le regarder en se parlant à elle-même.

— Quoi qu’il a fait, mon pauv’bébé, qu’il n’a pas pu avoir ta chance ?... Il n’a pas rien fait, rien ! Dieu a été bon pour toi, pourquoi qu’il n’a pas été bon pour lui ?... Ils peuv’te pas t’vendre en aval d’la rivière, toi. J’haïs ton papa ; n’a pas d’cœur — pas d’cœur pour les nègres, toujours ! Je l’haïs ! J’s’rais capab’ de l’tuer !

Elle fit une pause, réfléchit un peu, puis éclata à nouveau en sanglots sauvages et se détourna en disant :

— Oh ! faut qu’je tue m’n’éfant ! Y a pas d’autre moyen. Le tuer lui, ça n’épargnerait pas à l’éfant d’être envoyé en aval d’la rivière... Oh ! faut qu’je l’fasse. Faut qu’ta pauv’maman te tue pour te sauver, trésor !...

Elle prit son bébé sur son sein et se mit à le dévorer de caresses.

— Faut qu’ta maman te tue !... Comment que je le pourrai ?... Mais ta maman t’a pas abandonné... Non, non... pleure pas !... Elle ira avec toi, elles’tuera aussi... vi-t’en, trésor, vi-t’en avec maman... Nous allons sauter dans la rivière ! Finies, alors, les misères d’ce monde !... Ils n’vendent pas les pauv’nègres en aval d’la rivière, dTautre côté qu’nous allons !...

Elle se dirigea vers la porte, en dorlotant son petit et en lui chuchotant dodo.

Tout à coup, à mi-chemin, elle s’arrêta.

Son regard s’était accroché à sa nouvelle robe des dimanches — une merveille en calicot à rideaux bon marché, une conflagration de couleurs criardes et de dessins fantastiques.

Elle la contempla pensivement, nostalgiquement :

— Dire que j’l’avoir tant seulement pas mise encore! dit-elle ; et c’qu’elle est belle !...

Elle fit oui de la tête, comme en réponse à une idée agréable, et ajouta :

— Non ! j’veux pas qu’on m’repêche, avec tout l’monde qui r’gardera, avec c’te misère d’vieille loque d’lainage...

Elle déposa l’enfant et se changea.

Elle se regarda dans la glace et fut étonnée de se voir si belle.

Elle résolut de parfaire sa toilette de mort.

Elle défit son mouchoir-tartan et coiffa son abondante chevelure lustrée comme celle des Blanches.

Elle y ajouta quelques bouts de ruban de couleur plutôt éclatante et fit un bouquet d’atroces fleurs artificielles.

Enfin, elle se jeta sur les épaules une machine duveteuse qu’on appelait à l’époque un « nuage », et qui était, celle-là, d’un rouge flamboyant.

Alors, elle se trouva vraiment prête pour la tombe.

À nouveau elle reprit son bébé ; mais, quand son regard tomba sur la petite chemise de toile d’étoupe grise, si misérablement courte, et remarqua le contraste entre tant de lamentable pauvreté et l’éruption
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