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II
- Adam n’était qu’humain cela explique tout.
- S’il désira la pomme ce ne fut pas pour la pomme, mais parce
- que c’était le fruit défendu.
- L’erreur a été de ne pas lui interdire le serpent, car ç’aurait été le serpent qu’il aurait mangé.
- (Journal de Wilson Tête-de-Mou.)
Wilson Tête-de-Mou avait quelque argent à son arrivée et acheta une petite maison à l’extrême confin occidental de la ville.
Entre ce logis et la demeure du juge Driscoll, il n’y avait qu’une cour herbue et une palissade qui divisait au milieu de la cour les deux propriétés.
Tête-de-Mou loua un petit bureau en ville et y pendit une enseigne en fer-blanc avec cette inscription :
Avocat consultant
Mais sa fatale observation avait détruit pour lui toute chance de succès, au moins comme juriste.
La clientèle s’abstint.
Au bout d’un certain temps, il enleva l’enseigne de son bureau et la transporta sur sa maison, après en avoir effacé les indications ayant trait au droit.
Elle offrait maintenant ses services en qualité bien modeste d’arpenteur et d’expert comptable. De loin en loin, il lui arriva une petite affaire d’arpentage et, de temps en temps, un commerçant l’embauchait pour mettre ses livres à jour.
Avec une patience et une énergie bien écossaises, il résolut de triompher à la longue des préjugés et de s’ouvrir, avec les années, une carrière sur le terrain du droit.
Le pauvre diable ne pouvait guère prévoir ce qu’il lui faudrait d’inlassable persévérance pour y réussir.
Il était abondamment riche en loisirs ; mais ceux-ci ne lui pesaient point, car il s’intéressait à toutes les nouveautés dans le monde des idées et, après les avoir étudiées, se livrait à des expériences à domicile.
L’une de ses plus chères marottes était la chiromancie.
Il en avait une autre à laquelle il ne mettait point d’étiquette et dont il ne voulait expliquer le but à personne.
Il disait simplement que c’était pour lui une distraction.
En réalité, il s’était aperçu que ses marottes ajoutaient à sa réputation de Tête-de-Mou, et, en conséquence, en était venu à éviter de se montrer trop communicatif sur ce sujet.
La marotte innommée avait trait aux empreintes digitales.
Il portait dans la poche de son habit une boîte peu profonde et munie de rainures.
Dans ces rainures se logeaient des lamelles de verre larges de dix centimètres.
Le long de l’arête inférieure de chaque lamelle était collée une bande de papier blanc.
Wilson priait les gens de se passer les mains dans les cheveux (ce qui les enduisait d’une mince couche d’huile naturelle), et ensuite d’appuyer sur une lamelle de verre d’abord le pouce, puis successivement la paume de chaque doigt.
Au-dessous de cette rangée d’empreintes graisseuses, il inscrivait une note sur la bande de papier blanc, par exemple : « John Smith, main droite », en ajoutant la date, le mois, l’année.
Il prenait ensuite sur une autre lamelle de verre les empreintes de la main gauche de Smith et inscrivait sur la bande de papier le nom, la date et la mention main gauche.
Il replaçait alors les lamelles dans la boîte à rainures et les rangeait parmi ce qu’il appelait ses archives.
Il étudiait fréquemment ces dernières, et restait à les examiner, à les compulser jusque fort avant dans la nuit.
Ce qu’il y découvrait, à supposer qu’il y découvrît quelque chose, il ne le révélait à personne.
Parfois il copiait sur du papier le dessin compliqué et délicat laissé par la paume d’un doigt et l’agrandissait considérablement avec un pantographe, de manière à pouvoir en examiner avec facilité et commodité le tissu de lignes courbes.
Par une après-midi brûlante, c’était le 1er juillet 1830, Wilson était en train de travailler, à des livres de comptes fort embrouillés, dans son cabinet qui donnait à l’ouest sur une suite de terrains vagues, lorsqu’une conversation vint le déranger.
Les interlocuteurs échangeaient leurs répliques à pleine voix comme des gens qui s’interpellent de loin.
— Vous dire, Roxy, comment que va ton bébé?
Ceci de la voix la plus éloignée.
— D’première ! Comment que tu vas toi, Jasper ?
Ceci hurlé par la voix la plus proche.
— Tout doucement, j’ai pas d’nous plaindre. J’vas v’nir t’en conter quéq’jour, Roxy.
— Toi, qu’tu dis, s’pèce d’poisson-chat d’noiraud ! Yah ! yah ! yah ! j’ai mieux à faire qu’de fréquenter d’chocolats si noirs qu’t’es. C’est-il qu’la Nancy à c’te vieille miss Cooper a assez d’te tanner l’cuir.
Roxy fit suivre cette saillie d’un second éclat de rire insouciant.
— T’es jalouse, Roxy ! V’là c’que t’es, spèce de garce, yah ! yah ! yah ! Hein ! j’tai eue c’te fois.
— Oh ! oui ! T’m’as eue, et comment ! Écoute que j’te dise : si tu t’fourres c’te vanité là dans l’coco, Jasper, c’est crever qu’t’en vas, Jasper. Si t’étais m’propriété, j’te vendrais en aval avant qu’tu sois trop pourri. Prochaine fois qu’je rencontre ton maître, j’vas lui dire, pour sûr.
L’échange de blagues de ce genre continua longtemps, les deux amicaux adversaires se plaisant au duel, étant chacun parfaitement satisfait de son lot de spirituelles ripostes, car ils se trouvaient rutilants d’esprit.
Wilson alla à la fenêtre pour observer les combattants, leur bavardage criard l’empêchant de travailler.
Là-bas, dans le terrain vague, était Jasper, jeune, noir comme du charbon, superbement bâti, assis en plein soleil sur une brouette, présumablement au travail, en réalité en train de s’y préparer en s’offrant une heure de repos avant de commencer.
Devant le porche de Wilson, Roxy se tenait debout auprès d’une voiture d’enfant de fabrication indigène, dans laquelle étaient assis ses deux poupons l’un en face de l’autre.
D’après la façon dont s’exprimait Roxy, un étranger se serait attendu à ce qu’elle fût noire ; de fait elle ne l’était pas, ou du moins elle ne l’était qu’au seizième et ce seizième ne paraissait point.
Ses formes et sa stature étaient majestueuses ; ses attitudes avaient quelque chose d’imposant et de statuesque, ses gestes et ses mouvements étaient empreints de noblesse et de grâce.
Elle avait le teint très blanc, avec sur les joues l’éclat rosé d’une santé vigoureuse. Sa figure était pleine de caractère et d’expression, ses yeux bruns et limpides.
Elle avait aussi une lourde masse de cheveux fins, doux, bruns eux aussi ; mais qu’on ne voyait pas parce que sa tête était entourée d’un mouchoir à carreaux qui cachait la chevelure en la recouvrant.
Sa figure était bien modelée, intelligente, avenante, belle même,
Elle avait un port aisé et indépendant — quand elle était parmi les gens de sa caste — et de plus un air hautain et suffisant, mais il va sans dire que devant les Blancs, elle se faisait assez douce et humble.
A tous égards et à toutes fins, Roxy était aussi blanche que femme du monde ; mais le seizième d’elle qui était noir l’emportait sur les quinze autres et faisait d’elle une négresse.
C’était une esclave, et comme telle, vendable.
Son enfant était pour les trente et un trente-deuxièmes Blanc : pourtant, lui aussi était ut) esclave, et par une fiction de la loi et de la coutume, un nègre.
Il avait des yeux bleus et des boucles blondes comme son petit camarade blanc ; mais même le père de l’enfant blanc, bien qu’il ne les vît guère souvent, était dans l’impossibilité de différencier les deux marmots.
Pour y réussir, il devait regarder les habits.
Le bébé blanc portait de la douce mousseline tuyautée et un collier de corail ; l’autre, seulement une chemise en toile d’étoupe grossière qui lui descendait à peine aux genoux, et pas de bijoux.
Le nom de l’enfant blanc était Thomas à Beckett Driscoll, celui de l’autre, Valet-de-chambre sans patronymique, les esclaves n’en ayant pas le privilège.
Roxane avait entendu le mot ici ou là ; le son lui avait plu à l’oreille, et, s’étant imaginée que c’était un nom, elle en avait affublé son chéri.
Bien entendu, l’appellation s’était bientôt trouvée abrégée en Chambers.
Wilson connaissait Roxy de vue et, quand l’assaut d’esprit commença à se ralentir, il sortit pour aller recueillir une empreinte ou deux.
Dès qu’il s’aperçut qu’on observait sa fainéantise, Jasper se mit énergiquement à l’ouvrage.
Wilson examina les enfants et dit :
— Quel âge ont-ils, Roxy ?
— L’même tous deux, m’sieur, cinq mois. Nés 1er février.
— Ce sont de beaux petits gars. Et aussi beaux l’un que l’autre, ma foi.
Un sourire enchanté découvrit les dents blanches de la jeune femme, qui s’écria :
— Béni vous, m’sieur Wilson ; c’être beaucoup gentil vous dire ça, parce que un d’eux n’être rien qu’pauvre nègre. Plein beau p’tit nègre, moi dire toujours, mais pour sûr moi dire ça parce que lui être à moi.
— Et comment les distinguez-vous, Roxy, quand ils sont déshabillés ?
Roxy eut un éclat de rire proportionné à sa stature et déclara :
— Oh ! moi, pouvoir dire l’un l’autre, m’sieur Wilson ; mais parie Maît, Percy pourrait pas, non quand s’agirait sa vie.
Wilson resta à bavarder un bon moment ; puis il prit sur une paire de ses lamelles de verre les empreintes digitales — main droite et main gauche — de Roxy, pour sa collection, les étiqueta, les data et ensuite prit celles des deux enfants qu’il étiqueta et data également.
Deux mois plus tard, le 3 septembre, il prit à nouveau les empreintes digitales de ces trois sujets. Il aimait avoir des séries, ou trois prises d’impressions faites à intervalles au cours de l’enfance à faire suivre par d’autres prises espacées de plusieurs années.
Le lendemain — c’est-à-dire le 4 septembre — il se passa quelque chose qui impressionna profondément Roxane.
M. Driscoll s’aperçut de la disparition d’une autre petite somme d’argent, ce qui est une façon de dire que cela n’avait rien de nouveau, mais était déjà arrivé.
En vérité, c’était arrivé trois fois auparavant.
La patience de Driscoll était à bout.
Il était assez humain envers ses esclaves et autres animaux. Il était excessivement humain à l’égard de ceux de sa propre race qui fautaient ; mais il ne pouvait pas souffrir le vol, et, évidemment, il y avait un voleur chez lui.
Nécessairement le voleur devait être un de ses nègres.
Il fallait prendre des mesures rigoureuses. Il fit venir ses serviteurs en sa présence. Il y en avait trois, outre Roxy : un homme, une femme et un garçon de douze ans.
Ils n’étaient point apparentés.
— Je vous ai tous déjà avertis, dit M. Driscoll. Cela n’a servi à rien. Cette fois je vais vous donner une leçon. Je vendrai le voleur. Qui de vous est le coupable ?
Tous frissonnèrent sous la menace ; car la place était bonne et en changer serait probablement tomber sur une plus mauvaise.
Tout le monde nia. Personne n’avait rien volé, en tout cas, pas d’argent ; peut-être un peu de sucre, ou un gâteau, ou du miel, ou quelque chose comme cela, que maître Percy ferait pas attention, ni se soucierait, mais pas d’argent — jamais un centime d’argent.
Leurs protestations étaient éloquentes ; mais M. Driscoll n’en fut pas ému.
Il dit tour à tour à chacun un sévère :
— Nomme le voleur.
La vérité était qu’ils étaient tous coupables, sauf Roxane.
Elle soupçonnait bien les autres d’être coupables, mais n’en était pas sûre.
Elle était tout horrifiée de se rappeler combien elle avait été près de se rendre coupable elle-même.
Elle en avait été préservée juste à temps par une retraite à l’église méthodiste pour les gens de couleur, qui avait eu lieu une quinzaine auparavant, époque et endroit où elle avait « attrapé de la religion ».
Or, le lendemain même de cette descente de la grâce, au moment où le changement de style était encore tout frais en elle et où elle tirait vanité de son état de purification, voici que son maître ayant laissé une couple de dollars sans défense sur son bureau, elle s’était trouvée en face de cette tentation au cours d’un.époussetage.
Elle avait contemplé l’argent pendant un certain temps, non sans éprouver une sorte de ressentiment qui avait fini par se traduire par cette exclamation :
— Diable emporte c’te retraite, pouvait pas la remettre à demain !
Et elle avait recouvert avec un livre les pièces tentatrices que, du reste, un autre membre du ministère de la cuisine s’était adjugées peu après.
Elle avait fait ce sacrifice par étiquette religieuse, comme une chose nécessaire sur l’instant, mais qui ne devait en aucune façon créer un précédent.
Ah ! mais non, une ou deux semaines suffiraient à transformer sa piété. Alors, elle serait raisonnable à nouveau, et les deux prochains dollars,qui resteraient sans domicile, trouveraient assurément un abri et elle en saurait l’adresse.
Était-elle donc vicieuse ? Était-elle pire que la généralité de sa race ? Non pas !
On refuse à ces gens les armes loyales pour la bataille pour la vie...
Ils ne considèrent, en conséquence, pas comme un péché de prendre un avantage stratégique sur l’ennemi, oh ! petitement, oui, sur une petite, jamais sur une grande échelle. Ils chipent des provisions à l’office, chaque fois que l’occasion s’en présente.
Ils chiperont un dé de laiton, un bâton de cire, un sac d’émeri, un paquet d’aiguilles, une cuiller d’argent, une coupure de un dollar, des accessoires de toilette, n’importe quel objet de peu de valeur ; et ils sont si loin de considérer pareilles représailles comme des péchés, qu’ils vont parfaitement ensuite à l’église et que c’est quand ils ont en poche le butin dérobé qu’ils chantent le plus fort et prient avec le plus de sincérité.
On dut tenir fermé par de nombreux et solides cadenas le fumoir à lard d’une ferme, parce que le diacre de couleur était incapable, lui-même, de résister à un jambon, que la Providence lui faisait entrevoir en rêve ou autrement, quand il apercevait une chose si délectable pendue esseulée à attendre quelqu’un qui l’aimât.
Mais y aurait-il eu cent jambons de pendus devant ses yeux, le diacre n’en aurait pas pris deux — du moins le même soir.
Par des nuits de gel, le rôdeur nègre pousse l’humanité jusqu’à chauffer le fond d’une planche et le glisser sous les pattes froides des poulets perchés sur un arbre.
Quelque poule ensommeillée se laisse aller à poser ses pauvres petons sur ce bois réconfortant et glousse doucement de gratitude.
Le rôdeur la flanque dans son sac et ensuite dans son estomac avec la profonde conviction qu’en soustrayant cette bagatelle à l’homme qui lui vole chaque jour ce trésor inestimable — sa liberté ! — il ne commet aucun péché dont Dieu veuille se souvenir contre lui au grand jour du Jugement dernier.
— Nomme le voleur !
Driscoll, pour la quatrième fois, avait prononcé cette objurgation, toujours du même ton dur.
Il y ajouta alors ces mots au sens terrible :
— Je vous donne une minute.
Il tira sa montre.
— Et si, au bout de ce temps, vous n’avez pas avoué, non seulement je vous vends tous les quatre, mais je vous vends en aval de la rivière !
Cela équivalait à les condamner à l’enfer.
Aucun nègre du Missouri n’avait le moindre doute à cet égard.
Roxy chancela, et sa figure blêmit.
Les autres tombèrent à genoux, comme s’ils avaient reçu un coup de feu. Les larmes leur jaillirent des yeux. Ils élevèrent des mains suppliantes, et, sur-le-champ, trois réponses fusèrent :
— Moi !
— Moi !
— Moi ! S’avoir pitié, maître, seigneur, vous avoir pitié de nous, pauv’nègres !...
— Très bien ! dit le maître, en remettant sa montre dans sa poche. Je vous vendrai ici, bien que vous ne le méritiez pas. Vous mériteriez d’être vendus en aval de la rivière !...
Les coupables se prosternèrent, extasiés de reconnaissance, et lui baisèrent les pieds en protestant que jamais ils n’oublieraient sa bonté, et que jamais, jusqu’à leur dernier souffle, ils ne cesseraient de prier pour lui.
Ils étaient sincères, car, comme un dieu, il avait étendu sa main puissante, et refermé devant eux les portes de l’enfer.
Il avait lui-même conscience d’avoir accompli une noble et miséricordieuse action, et, dans son for intérieur, se congratulait agréablement de sa magnanimité.
Le soir, il consigna l’incident dans son journal, afin que son fils pût le lire plus tard et se sentît incité par cet exemple à des gestes de douceur et d’humanité.