Wilson Tête-de-Mou/I

De Utopia.

Chuchotement au lecteur Wilson Tête-de-Mou II


I

Il n’est réputation si bonne et si belle que ne puisse détruire le ridicule, si pauvre et si dénué d’esprit qu’il soit. Prenez l’âne par exemple : il a un caractère à peu près parfait. C’est le plus vertueux des animaux d’ordre modeste, eh bien ! voyez où le ridicule l’a mené.
Au lieu de nous sentir flattés quand on nous traite d’ânes, nous hésitons à savoir comment prendre le compliment.
(Journal de Wilson Tête-de-Mou.)
Dites la vérité ou jouez atout mais faites la levée.
(Journal de Wilson Tête-de-Mou.)


Le théâtre où se déroulent les événements de la présente chronique est la ville de Dawson’s Landing, sur la rive missourienne du Mississippi à une demi-journée de bateau à vapeur en aval de Saint Louis.

En 1830, cette localité consistait en une gentille collection d’habitations en bois à un ou deux étages, dont les extérieurs blanchis à la chaux se dérobaient presque complètement aux regards, sous les enchevêtrements grimpants de vignes vierges, de chèvrefeuilles et de volubilis.

Chacun de ces mignons logis avait sur le devant un jardin, enclos de palissades blanches, et opulemment garni de roses trémières, de soucis doubles, de balsamines n’y touchez pas, d’amarantes et autres fleurs du bon vieux temps.

Sur le rebord des fenêtres, il y avait des boîtes contenant des roses mousseuses, et des pots de terre cuite où poussait une espèce de géranium dont le déploiement de bouquets intensément rouges accentuait comme une explosion de flamme la teinte dominante rose de la façade vêtue de roses.

Quand il y avait sur le rebord, par-delà les pots et les boîtes, de la place, juste pour y loger un chat, ce chat s’y trouvait invariablement, du moins par les jours ensoleillés, étendu tout de son long, endormi et béat, le ventre fourré exposé au soleil et une patte recourbée sur son nez.

Alors la maison était complète, et le contentement et la paix qui y régnaient se manifestaient au monde par ce symbole, témoignage infaillible.

Un logis sans un chat — sans un chat bien nourri, bien choyé et dûment révéré — peut être un intérieur parfait ; mais comment en ferait-il la preuve ?

Tout le long, et de chaque côté des rues, au bord extérieur des trottoirs de brique, se dressaient des rangées d’acacias bâtards, aux troncs protégés par des gaines de bois.

Ces arbres fournissaient de l’ombre en été et un doux parfum au printemps à la floraison des grappes.

La grand-rue, à un pâté de maisons de la rivière et parallèle à cette dernière, était la seule rue commerçante. Elle avait six pâtés de longueur, et dans chaque pâté deux ou trois magasins en brique dominaient de leurs trois étages des intercalements de boutiques basses en bois. Des enseignes se balançaient, en grinçant au vent, d’un bout à l’autre de la rue.

Le bâton rayé en spirale qui, sur les canaux de Venise bordés de palais, indique la fière et antique noblesse, n’indiquait le long de la grand-rue de Dawson’s Landing que l’humble boutique du barbier.

À une des principales encoignures s’élevait un grand poteau sans peinture, enguirlandé du haut en bas de pots, casseroles et tasses de fer-blanc, et qui servait au plus notable quincaillier de l’endroit à annoncer à l’univers bruyamment, quand le vent soufflait, que sa boutique s’ouvrait à la clientèle en ce coin.

Le front du hameau était baigné par les eaux claires du grand fleuve. Le hameau s’allongeait lui-même en arrière sur une pente douce ; et son extrémité postérieure s’effrangeait en éparpillant ses maisons au pied des montagnes.

Celles-ci, fort élevées, enfermaient la ville dans une courbe en demi-lune et étaient revêtues de forêts jusqu’au sommet.

Environ toutes les heures, des bateaux à vapeur passaient allant en aval et en amont. Ces « mouches », appartenant à la petite ligne du Caire et à la petite ligne de Memphis, faisaient toujours escale. Par contre, les grands courriers d’Orléans ne s’arrêtaient que pour les formalités ou quand il y avait à embarquer ou débarquer des voyageurs ou des marchandises.

Il en était de même de la flottille des vastes « transitoires » provenant d’une douzaine de rivières, l’Illinois, le Missouri, le haut Mississippi, l’Ohio, le Monongahela, le Tennessee, la rivière Rouge, la rivière Blanche, et ainsi de suite, en route pour toutes sortes de destinations et chargés de toutes les choses de première nécessité ou de luxe imaginables, dont pouvaient avoir besoin les agglomérations riveraines du Mississippi, depuis les glaciales chutes de Saint-Antoine jusque, dans le sens du courant et à travers neuf climats, à la torride Nouvelle-Orléans.

La ville de Dawson’s Landing était esclavagiste et son arrière-territoire donnait de riches moissons de céréales cultivées par les esclaves et élevait des porcs nourris par des esclaves également.

La cité, elle-même, était endormie, confortable et satisfaite. Elle datait de cinquante ans et se développait lentement, très lentement même ; mais enfin elle se développait.

Le plus notable citoyen était York Leicester Driscoll, âgé de quarante ans et juge de paix.

Il était extrêmement fier de son ascendance virginienne et son hospitalité, ses manières plutôt protocolaires et majestueuses se maintenaient à la hauteur de ces traditions. Il était magnifique, juste et généreux.

Être un gentilhomme — un gentilhomme sans tache ni tare — constituait son unique religion, et il y était toujours fidèle. Toute la communauté le respectait, l’estimait et l’aimait,

Il avait de la fortune et ajoutait chaque année de nouvelles richesses à son patrimoine.

Lui et sa femme étaient très près d’être heureux ; mais non pas tout à fait heureux, car ils n’avaient pas d’enfants.

La nostalgie de ce trésor, un enfant, s’était faite de plus en plus forte chez eux à mesure que s’écoulaient les années — mais cette bénédiction ne leur était jamais venue, et ne devait jamais leur venir.

Avec le couple demeurait la sœur du juge, Mme Rachel Pratt, une veuve, également sans enfant et par cette raison d’une tristesse qui n’admettait pas de consolation.

Ces dames étaient de braves femmes, assez ordinaires, qui faisaient leur devoir et qui en étaient récompensées par la netteté de leur conscience et l’approbation de la communauté. Elles étaient presbytériennes ; le juge, libre-penseur.

Pembroke Howard, homme de loi et célibataire, âgé de quarante ans, était lui aussi de vieille souche virginienne et pouvait démontrer que son arbre généalogique remontait aux premières familles colonisatrices.

C’était un être magnifique, brave, majestueux, un gentilhomme dans toute la force du terme et d’après les plus méticuleuses exigences de l’héraldique virginienne, une autorité sur le Code ; un monsieur toujours prêt à vous faire la courtoisie d’une rencontre sur le pré si un acte ou un mot émané de lui vous paraissait douteux ou suspect et à l’expliquer avec n’importe quelles armes à votre choix depuis cles aliènes de savetier jusqu’à l’artillerie. Très populaire chez les petites gens, il était le plus cher ami du juge.

Il y avait encore le colonel Cecil Burleigh Essex, un autre P.F.V. de calibre formidable ; mais nous n’avons pas à nous occuper de lui.

Percy Northumberland Driscoll, frère du juge et son cadet de cinq ans, était marié et avait eu des enfants à son foyer ; mais cette progéniture avait été attaquée en détail par la rougeole, le croup, la scarlatine, ce qui avait donné au médecin l’occasion d’éprouver l’efficacité de ses méthodes antédiluviennes avec pour résultat des berceaux vides.

Percy Driscoll était un personnage prospère, avec une tête bien construite pour les spéculations et sa fortune allait grandissant.

Le 1er février 1830, deux bébés du sexe mâle naquirent sous son toit, l’un de sa femme, l’autre d’une de ses esclaves appelée Roxane.

Roxane avait vingt ans.

Le jour même de ses couches, elle était debout, avec de l’ouvrage plein les bras, car c’était elle qui avait à s’occuper des deux bébés.

Mme Percy Driscoll mourut dans la semaine. Roxane resta chargée des enfants. Elle faisait à cet égard ce qu’elle voulait, car M. Driscoll s’absorba bientôt dans ses spéculations et la laissa agir à sa guise.

Au cours de ce même mois de février, Dawson’s Landing s’accrut d’un nouveau citoyen en M. David Wilson, jeune homme de famille écossaise, qui s’était, à la recherche de la fortune, égaré de son lieu de naissance dans les régions du centre de l’État de New York jusqu’à ces lointains parages.

Il avait vingt-cinq ans, une éducation universitaire et des inscriptions de droit prises, deux années auparavant, dans une faculté de l’Est.

C’était un type sans prétention, au teint agrémenté de taches de rousseur, aux cheveux roux, aux yeux bleus doués d’un regard intelligent où il y avait de la franchise, de la bonne camaraderie et une malice voilée, plutôt plaisante.

N’avait été une observation maladroite, il serait sans doute entré de plain-pied dans la voie du succès à Dawson’s Landing ; mais la fâcheuse observation en question lui échappa au cours de sa première journée dans le village, et, du coup, il fut « jaugé ».

Il venait de faire la connaissance d’un groupe de citoyens quand un chien invisible se mit à japper, gronder, hurler, et se rendre très manifestement désagréable.

Sur quoi, le jeune Wilson déclara, un peu à la façon de quelqu’un qui penserait tout haut :

— Ah ! si j’avais seulement la moitié de ce chien !

— Qu’en feriez-vous ? demanda quelqu’un.

— Je la tuerais, parbleu.

Le groupe le dévisagea avec curiosité, avec anxiété même ; mais ne découvrit dans ses traits aucun éclaircissement, aucune expression qu’il pût déchiffrer.

Et le groupe, s’étant écarté de lui comme d’un être pas naturel, se retira pour le discuter privément.

Quelqu’un dit :

— Paraît un imbécile.

— Paraît ? souligna un autre. À mon idée vous pourriez dire que c’en est un, et fameux.

— Il a dit qu’il voudrait avoir la moitié de ce chien, l’idiot, ricana un troisième. Et qu’est-ce qu’il pensait alors que deviendrait l’autre moitié s’il tuait la sienne ? Pensez-vous qu’il s’imaginait qu’elle vivrait ?

— Tiens, faut bien qu’il se soit imaginé ça. À moins qu’il soit, de vrai, le dernier des crétins ; car s’il ne se l’était pas imaginé, ce serait tout le chien qu’il aurait voulu avoir, sachant bien que s’il tuait sa moitié et que l’autre moitié survive, il serait responsable pour cette moitié exactement comme s’il l’avait tuée au lieu de sa moitié à lui. C’est-il pas votre opinion, messieurs ?…

— Bien sûr. S’il avait une moitié de l’ensemble du chien, c’est évident ; et s’il avait une extrémité du chien et une autre personne l’autre extrémité ce serait encore évidemment la même chose ; mais particulièrement dans le premier cas, parce que si l’on tue la moitié de l’ensemble d’un chien, personne ne peut dire à qui cette moitié appartenait, tandis que s’il était propriétaire d’une extrémité du chien, peut-être bien qu’il pourrait tuer son extrémité et…

— Mais non, il ne le pourrait pas non plus ; il ne le pourrait pas et il serait responsable si l’autre extrémité mourait, ce qui du reste arriverait. À mon avis, ce particulier-là n’est pas dans son bon sens.

— À mon avis, il n’a pas de sens du tout.

Et le numéro 3 déclara :

— En tout cas, c’est un maboul.

— Vous l’avez dit, approuva le numéro 4. Un maboul, un louf loufoque si jamais il y en a eu.

— Oui, monsieur, c’est un sacré maboul ; v’la l’cas que j’en fais. Chacun est libre d’avoir une autre opinion ; mais, pour moi, voilà mon sentiment.

— Je suis avec vous, messieurs, renchérit le numéro 6. Un « hannetonné», ouais, ce n’est pas aller trop loin que de dire une tête de mou. Si ce n’est pas une tête de mou, alors je ne m’y connais pas, pour lors, et c’est tout.

M. Wilson était désormais classé par la voix du peuple.

L’incident fit le tour de la ville et chacun en discuta gravement.

En moins d’une semaine, Wilson avait perdu son nom patronymique, remplacé par « Tête-de-Mou ».

Avec le temps, le personnage fut sympathique, très sympathique même, mais le sobriquet avait bien pris et subsista.

Le verdict de cette première journée l’avait déclaré imbécile, et il lui fut impossible de faire casser ni même modifier ce jugement.

Le sobriquet cessa bientôt de comporter une intention désagréable ou inamicale ; mais il resta et il devait rester encore pendant vingt longues années.
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