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Chapitre VIII
Nous déjeunâmes de bonne heure le matin, et nous nous installâmes à contempler le désert ; et il faisait si beau et si doux, quoique nous ne fussions pas très haut.
Il faut descendre de plus en plus après le coucher du soleil dans le désert, car la température se rafraîchit rapidement.
Ainsi, quand l’aube va poindre, vous effleurez presque le sable.
Nous regardions l’ombre du ballon glisser sur le sol et, de temps en temps, nous jetions un coup d’œil sur le désert, pour voir si rien ne bougeait.
Puis nous baissions de nouveau les yeux vers l’ombre, quand soudain, presque droit au-dessous de nous, nous vîmes une quantité d’hommes et de chevaux gisant çà et là, parfaitement immobiles, comme s’ils dormaient.
Nous arrêtâmes la machine et nous revînmes en arrière et nous nous tînmes au-dessus d’eux, et alors nous vîmes qu’ils étaient tous morts.
Cela nous donna le frisson.
Et cela nous imposa silence et nous fit parler bas comme à des funérailles.
Nous descendîmes lentement et nous nous arrêtâmes et Tom et moi allâmes en bas parmi eux.
Il y avait des hommes, des femmes et des enfants.
Ils étaient desséchés par le soleil, et brunis, et ridés et tannés, comme les images des momies qu’on voit dans les livres.
Et cependant, ils paraissaient vraiment humains, vous ne pourriez le croire, absolument comme s’ils étaient endormis ; quelques-uns couchés sur le dos, les bras étendus sur le sable, d’autres sur le côté, d’autres face contre terre, et si naturels, quoique leurs dents se vissent plus que d’ordinaire.
Deux ou trois étaient assis.
Ici était une femme, la tête penchée, et un enfant était étendu sur ses genoux.
Un homme était assis, les bras serrés autour des genoux, fixant de ses yeux morts une jeune fille qui était étendue devant lui.
Il semblait si triste. C’était pitoyable à voir.
Et vous n’avez jamais trouvé un endroit aussi calme que celui-ci.
L’homme avait des cheveux noirs pendant tout droit le long des joues ; et quand une faible petite brise les éventait et les agitait, cela me faisait frissonner, car il me semblait qu’il branlait la tête.
Quelques-uns des hommes et des animaux étaient en partie recouverts de.sable, mais la plupart ne l’étaient pas, car la couche de sable était mince là, et le fond était de gravier dur.
La plupart des vêtements étaient tombés en poussière et avaient laissé les corps en partie nus ; et quand vous preniez un haillon à la main, il se déchirait au toucher, comme une toile d’araignée.
Tom calcula qu’ils gisaient là depuis des années.
Quelques-uns des hommes avaient auprès d’eux des fusils rouillés, d’autres portaient des sabres et avaient des écharpes en ceinture, avec de longs pistolets montés en argent passés dedans.
Tous les chameaux avaient encore leurs charges, mais les ballots avaient éclaté ou s’étaient pourris, et avaient répandu la cargaison sur le sol.
Nous pensâmes que les sabres n’étaient plus d’aucune utilité aux morts. Aussi nous en prîmes un chacun et quelques pistolets.
Nous prîmes une petite boîte aussi, car elle était fort belle et l’intérieur était superbe.
Puis nous voulûmes ensevelir ces gens, mais nous ne pûmes imaginer aucun moyen de le faire.
Rien que du sable qui de nouveau s’envolerait naturellement au gré du vent.
Nous commençâmes à recouvrir la pauvre fille en étendant d’abord sur elle quelques châles d’un ballot éventré.
Mais, au moment où nous allions mettre du sable sur elle, les cheveux de l’homme s’agitèrent de nouveau et nous donnèrent un choc.
Nous nous arrêtâmes, car on aurait dit qu’il ne voulait pas qu’elle soit couverte, car il ne pourrait plus la voir.
Je pense qu’elle lui était chère, et qu’il aurait été dès lors solitaire.
Puis nous remontâmes très haut et nous nous éloignâmes, et bientôt ce point noir sur le sable fut hors de vue...
Nous ne reverrions plus jamais en ce monde ces pauvres gens.
Nous nous interrogeâmes, nous discutâmes, nous essayâmes de deviner comment ils se trouvaient là, mais nous ne pûmes le comprendre.
D’abord, nous pensâmes qu’ils s’étaient peut-être perdus et qu’ils avaient erré là jusqu’à ce que leur eau et leurs provisions fussent épuisées, et qu’ils mourussent de faim; mais Tom dit qu’aucune bête sauvage ni des vautours ne s’étaient occupés d’eux et qu’ainsi cette supposition était fausse.
Aussi, à la fin, nous renonçâmes à élucider la question, et nous jugeâmes qu’il fallait n’y plus penser, car cela nous attristait et nous abattait.
Alors, nous ouvrîmes la boîte, et il y avait dedans des pierres précieuses et des bijoux, tout un tas, et quelques petits voiles semblables à ceux que portaient les femmes mortes, avec des franges faites d’une curieuse monnaie d’or que nous ne connaissions pas.
Nous nous demandâmes si nous ne ferions pas mieux de revenir essayer de les retrouver pour la leur rendre.
Mais Tom y réfléchit et dit que non.
C’était une contrée pleine de voleurs : ils viendraient la voler, et alors, le péché retomberait sur nous pour avoir mis la tentation sur leur chemin.
Bref, nous continuâmes ; mais je souhaitais que nous ayons pris tout ce qu’ils avaient, pour qu’il ne reste pas de tentation.
Nous avions passé deux heures en bas dans cette température brûlante et nous étions terriblement altérés quand nous revînmes à bord.
Nous allâmes tout droit chercher de l’eau, mais elle était corrompue et amère, et de plus presque assez chaude pour vous brûler la bouche.
Nous ne pûmes la boire.
C’était de l’eau du Mississippi, la meilleure du monde, et nous agitâmes la boue qui était dedans pour voir si cela l’arrangerait ; mais la boue ne valait pas mieux que l’eau.
Nous n’avions pas été si altérés avant, pendant que nous nous intéressions à ces gens égarés, mais nous l’étions beaucoup maintenant, et aussitôt que nous découvrîmes que nous ne pouvions pas boire, nous fûmes plus qu’altérés — cinq fois plus qu’un quart de minute avant.
Et même, au bout de peu de temps, nous aurions voulu tirer la langue et haleter, comme les chiens.
Tom dit de bien regarder tout autour de nous, car il fallait trouver une oasis, ou bien on ne savait ce qui allait arriver.
C’est ce que nous fîmes.
Nous parcourûmes l’horizon avec les lorgnettes tout le temps, jusqu’à ce que nos bras soient si fatigués que nous ne pouvions plus les tenir.
Deux heures, trois heures à regarder et regarder... et rien que du sable, du sable et du sable..., et on pouvait voir le lumineux tremblement de chaleur frissonnant jouer sur lui.
Mon Dieu ! on ne sait pas ce qu’est la vraie souffrance jusqu’à ce qu’on ait eu soif tout le long du chemin, tout en étant certain qu’on ne trouvera plus jamais d’eau,
A la fin, je ne pus plus supporter de regarder tout autour de moi toutes ces plaines brûlantes, et je m’étendis sur la couchette et j’y renonçai.
Mais soudain, Tom poussa un grand cri.
L’eau était là !
Un lac, large et luisant, avec des palmiers penchés sur ses bords endormis, et leurs ombres, se reflétant dans l’eau, les plus douces et les plus délicates qu’on puisse admirer...
Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli.
C’était loin, mais la distance n’était rien pour nous.
Nous mîmes la vitesse à cent milles à l’heure, et nous calculâmes que nous y serions dans sept minutes ; mais elle restait à la même distance tout le temps.. .fil semblait que nous n’arrivions pas à nous en rapprocher. Oui, monsieur, juste aussi loin, et brillante, et Comme un rêve : mais nous ne pouvions pas en approcher... Et enfin, soudainement, elle disparut...
Les yeux de Tom s’élargirent, et il dit : Mes amis, c’était un mirage !
Il dit cela comme s’il était content.
Je ne voyais pas de quoi l’être.
— C’est bien possible, repris-je. Je ne me soucie pas de son nom ; la chose que je veux savoir est : qu’est-il devenu?
Jim tremblait de la tête aux pieds, et il était si terrifié qu’il ne pouvait parler, mais il désirait poser cette question, s’il l’avait pu.
Tom répliqua :
— Ce qu’il est devenu? Mais vous voyez bien vous-même qu’il a disparu.
— Oui, je sais : mais où est-il allé ?
Il me dévisagea et dit :
— Eh bien, Huck Finn, où voulez-vous qu’il aille? Ne savez-vous pas ce qu’est un mirage?...
— Non. Qu’est-ce que c’est?
— Ce n’est rien que de l’imagination. Cela n’existe pas.
Cela m’échauffa un peu de l’entendre parler ainsi, et je dis :
— A quoi cela sert-il de me raconter ces histoires-là ? Tom Sawyer, n’ai-je pas vu le lac ?...
— Oui, vous le croyez.
— Je ne le crois pas : je l’ai vu.
— Je vous dis que vous ne l’avez pas vu, parce qu’il n’y était pas.
Cela stupéfia Jim de l’entendre ainsi parler, et il rompit le silence et
dit, comme suppliant et peiné :
— Monsieur Tom, s’il vous plaît, ne dites pas de telles choses à un moment aussi terrible que celui-ci. Vous ne courez pas seulement un risque vous-même, mais vous nous exposez aussi... comme Anna Nias en Suffira[1]. Le lac était là, je l’ai vu aussi clairement que je vois Huck à cette minute.
Je repris :
— Voyons, mais il l’a vu lui-même ! C’est lui qui l’a vu le premier. Allons, maintenant !
— Oui, monsieur Tom, c’est ainsi, vous ne pouvez le nier. Nous l’avons tous vu, et cela prouve qu’il y était.
— Cela le prouve ? Comment cela le prouve-t-il ?
— De la même façon que dans les tribunaux et partout, monsieur Tom. Une personne pourrait être ivre ou distraite, ou quelque chose, et pourrait se tromper, et deux aussi, peut-être ; mais je vous dis, monsieur, que quand trois voient une chose, ivres ou non, elle est ainsi. Il n’y a pas à sortir de là, et vous le savez, monsieur Tom.
— Je ne sais rien de ce genre. Il y avait quarante mille millions de personnes qui voyaient le soleil aller d’un côté du ciel à l’autre chaque jour. Est-ce que cela prouve que le soleil le faisait ?
— Bien sûr. Et de plus, il n’y avait aucune occasion de le prouver, quiconque a un peu de bon sens ne va pas en douter. Le voilà maintenant, parcourant le ciel comme il a toujours fait.
Tom se tourna vers moi et dit :
— Qu’en dites-vous, est-ce que le soleil reste immobile ?
— Tom Sawyer, à quoi sert de poser une question aussi stupide ? Tous ceux qui ne sont pas aveugles peuvent voir qu’il ne reste pas immobile.
— Bon ! dit-il. Je suis perdu dans le ciel sans autre compagnie qu’un couple d’animaux inférieurs qui n’en savent pas plus que le directeur d’une université il y a trois ou quatre cents ans. Ma parole, Huck Finn, il y avait des papes, en ce temps-là, qui en savaient autant que vous.
Ce n’était pas de jeu, et je le lui fis savoir.
Je lui dis :
— Jeter de la boue, ce n’est pas discuter, Tom Sawyer.
— Qui jette de la boue ?
— Vous.
— Jamais de la vie ! Ce n’est pas une injure, je pense, de comparer un muggins du fond du Missouri comme vous à un pape, même le plus arriéré qui soit jamais monté sur le trône pontifical. Mais c’est un honneur pour vous ; c’est le pape qui est insulté, ce n’est pas vous, et vous ne pourriez pas le blâmer de vous excommunier pour cela, seulement ils n’anathématisent plus. Plus maintenant, veux-je dire.
— L’ont-ils jamais fait, Tom ?
— Au Moyen Age... C’était leur ordinaire.
— Non ! vous ne voulez pas réellement dire qu’ils lançaient des imprécations ?
Cela mit en branle son moulin à paroles, et il produisit un vrai discours, comme il faisait parfois quand cela lui prenait.
Je lui ai fait écrire un peu de la dernière partie pour moi, car c’était comme dans un livre, et un peu dur à se rappeler, et il y avait dedans des mots auxquels je n’étais pas habitué, et qui étaient assez difficiles à orthographier.
— Oui, je ne veux pas dire qu’ils beuglaient à la façon de Ben Miller, ni qu’ils employaient les jurons tout à fait comme il les emploie : non ; ils employaient les mêmes mots, mais ils les assemblaient d’une façon différente, car ils avaient été instruits par les meilleurs maîtres, et ils savaient comment s’y prendre, ce que Ben Miller ne sait pas, car il les a récoltés de-ci, de-là, et n’a pas eu de maîtres compétents pour l’enseigner. Mais eux, ce qu’ils savaient, ce n’étaient pas de frivoles malédictions à tort et à travers, comme celles de Ben Miller, qui partent de n’importe où et ne mènent à rien ; c’étaient des malédictions scientifiques et systématiques, et c’était sévère, solennel et terrible — pas une chose dont vous vous moquez comme font les gens quand ce pauvre ignorant de Ben Miller entre en danse. Ceux de l’espèce de Ben Miller peuvent se lever et maudire une personne pendant une semaine sans s’arrêter. Cela ne lui ferait pas plus d’effet que le gloussement d’une oie ; mais c’était une chose joliment différente au Moyen Age quand un pape, qui avait appris à anathématiser, rassemblait son bagage de malédiction et commençait à s’en prendre à un roi ou à un royaume, à un hérétique ou à un juif, ou à n’importe qui n’était pas à son gré et avait besoin d’être redressé. Il n’y allait pas à l’étourdie. Non : il prenait ce roi ou cette autre personne, et commençait par le haut et descendait en le maudissant en détail. Il le maudissait dans les cheveux de sa tête, dans les os de son crâne, dans l’entendement de ses oreilles, dans la vue de ses yeux, dans le souffle de ses narines, dans ses organes vitaux et dans ses veines, dans ses membres et dans ses pieds et ses mains, et le sang et la chair et les os de son corps entier. Il le maudissait dans les amours de son cœur et dans ses amitiés et le rejetait de ce monde, et maudissait quiconque lui donnait de la nourriture à manger, ou un lit et un abri, ou de l’eau à boire, ou des haillons pour le couvrir quand il était glacé. Seigneur ! voilà une malédiction qui valait la peine d’en parler ; c’était la seule malédiction qui valût quelque chose ; qui ait jamais été faite en ce monde. Il eût mieux été pour l’homme ou le pays sur qui elle tombait qu’ils fussent morts quarante fois. Ben Miller ! quelle idée il a de croire qu’il peut maudire ! Mais le plus pauvre petit évêque du fond de la campagne n’ayant qu’un cheval, au Moyen Age, pouvait lancer des malédictions tout autour de lui. Nous ne savons rien là-dessus, de nos jours.
— Oh ! dis-je, vous n’avez pas besoin de le déplorer ; je pense que nous pouvons marcher comme cela. Est-ce qu’un évêque peut maudire maintenant, comme il le faisait de ce temps-là?
— Oui, ils l’apprennent parce que cela fait partie du savoir raffiné qui appartient à leur éducation... comme des belles-lettres, pourrait-on dire. Cela ne leur est pas plus utile, cependant, que le français à une jeune fille du Missouri. Il faut qu’ils l’apprennent, comme elles car une jeune femme du Missouri qui ne peut pas dire : « Parlez-vous », et un évêque qui ne peut pas maudire n’ont que faire dans la société.
— Est-ce qu’ils ne maudissent plus jamais, maintenant, Tom ?
— Seulement très rarement. Peut-être au Pérou, mais, avec des gens qui savent quelque chose, cela ne prend plus, et ils n’y font pas plus attention qu’aux malédictions de Ben Miller. C’est parce qu’ils sont si avancés qu’ils en savent maintenant autant que les sauterelles au Moyen Age.
— Les sauterelles ?
— Oui. Au Moyen Age, en France, quand les sauterelles se mettaient à dévorer les récoltes, l’évêque sortait dans les champs et prenait un visage solennel et leur lançait une bonne et solide malédiction. Exactement comme à un juif ou à un hérétique, ou à un roi, comme je vous le disais.
— Et que faisaient les sauterelles, Tom ?
— Elles en riaient, tout simplement, et continuaient et dévoraient la récolte, absolument comme elles avaient commencé. La différence entre un homme et une sauterelle au Moyen Age, c’est que la sauterelle n’était pas une sotte.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! voilà encore le lac, hurla Jim à ce moment... Maintenant, monsieur Tom, qu’allez-vous dire?
Oui, monsieur, le lac était là de nouveau, tout là-bas, dans le désert, parfaitement distinct, arbres et tout, exactement comme avant.
Je dis :
— Je pense que vous êtes convaincu, maintenant, Tom Sawyer.
Mais il répliqua, parfaitement calme :
— Oui, convaincu qu’il n’y a pas de lac là !
Jim dit :
— Ne parlez pas ainsi, monsieur Tom ; cela m’épouvante de vous entendre. Il fait si chaud et vous avez si soif que vous n’êtes pas dans votre bon sens, monsieur Tom. Oh ! mais n’a-t-il pas l’air délicieux ? Je ne sais pas comment je vais pouvoir attendre jusqu’à ce que nous y soyons, tellement j’ai soif!
— Eh bien, il faudra que vous attendiez ; et cela ne vous fera même aucun bien, car il n’y a pas de lac là-bas, vous dis-je.
Je dis :
— Jim, ne le quittez pas des yeux, et moi non plus.
— Bien sûr que non ! et que le bon Dieu vous bénisse, cher, je ne le pourrais pas si je le voulais.
Nous nous précipitions vers lui, entassant les milles derrière nous comme rien, mais sans jamais gagner un pouce, et soudain il disparut de nouveau.
Jim chancela et tomba presque.
Quand il eut repris sa respiration, il dit, en haletant avec peine, comme un poisson :
— Monsieur Tom, c’est un fantôme, voilà ce que c’est, et j’espère que nous n’allons plus le revoir. Il y a eu un lac, et quelque chose est arrivé, et le lac est mort, et nous avons vu son fantôme ; nous l’avons vu deux fois, et c’est une preuve. Le désert est hanté... il est hanté, sûrement. Oh ! monsieur Tom, sortons-en ! J’aimerais mieux mourir que si la nuit nous y reprenait, et que le fantôme de ce lac vienne se lamenter autour de nous, et que nous soyons endormis sans savoir dans quel danger nous sommes !
— Fantôme ! espèce d’oison ! Ce n’est rien que l’air et la chaleur et la soif mêlés par l’imagination. Si je... Donnez-moi la lunette !
Il la saisit avidement, et commença à regarder avec attention vers la droite.
— C’est une bande d’oiseaux, dit-il. Ils vont vers le couchant et ils font comme une ligne d’abeilles qui traverse notre route pour se rendre en quelque endroit. Ils ont leur idée ; peut-être vont-ils à la recherche de nourriture, ou d’eau ou des deux. Tournons à bâbord... A bâbord la barre!... Appuyez dur! Là... doucement... ferme!... Ça va!...
Nous ralentîmes de façon à ne pas les dépasser, et nous nous mîmes à leur suite. Nous volâmes à faible hauteur, à un quart de mille derrière eux ; et quand nous les eûmes suivis une heure et demie et que nous commençions à être découragés et altérés au point de ne plus pouvoir l’endurer, Tom dit :
— Prenez la lunette, un de vous, et voyez ce que c’est, en avant des oiseaux.
Jim jeta un coup d’œil le premier et s’affaissa sur une couchette, défaillant.
Il pleurait presque, et dit :
— Le voilà encore, monsieur Tom ! le voilà encore... et je sais que je vais mourir, car c’est ce que cela veut dire, quand on voit un fantôme pour la troisième fois. Je voudrais n’être jamais venu dans ce ballon, voilà ce que je souhaite !
Il ne voulut plus regarder, et ce qu’il disait me fit peur aussi, car je savais que c’était vrai, car il en a toujours été ainsi avec les fantômes.
Moi non plus, je ne voulais plus regarder.
Nous suppliâmes tous les deux Tom de tourner et d’aller dans quelque autre direction, mais il ne voulut pas et dit que nous étions des imbéciles, superstitieux et ignorants.
« Oui, et un des ces jours, il sera puni, me dis-je à moi-même, pour insulter les fantômes de cette façon. Ils le supporteront peut-être quelque temps, mais pas toujours ; car qui connaît les fantômes sait combien on les blesse facilement et combien ils sont vindicatifs. »
Nous étions donc tous tranquilles et immobiles : Jim et moi effrayés, et Tom à sa besogne.
Tout à coup, Tom arrêta le ballon et dit :
— Maintenant, levez-vous et regardez.
Nous le fîmes, et c’était bien réellement l’eau, juste au-dessous de nous !... Glaire et bleue, et profonde, et ridée par la brise : le plus joli spectacle qui soit.
Et tout autour, il y avait des rives herbeuses, des fleurs, de la verdure, ombragée de grands arbres reliés les uns aux autres par des vignes.
Tout paraissait si plein de paix et si agréable, assez pour faire pleurer tant c’était beau.
Jim pleura vraiment.
Il dansa et sauta comme un fou, tellement il était reconnaissant et mis hors de lui par sa joie.
C’était mon tour de quart.
Aussi dus-je rester près des machines, mais Tom et Jim descendirent et burent la valeur d’un baril chacun et m’en portèrent une bonne quantité.
J’ai goûté bien des bonnes choses dans ma vie, mais rien qui ait jamais approché de cette eau.
Puis ils descendirent et firent quelques brasses à la nage.
Ensuite, Tom monta me remplacer, et Jim et moi, nous prîmes un bain.
Après quoi, Jim remplaça Tom, et Tom et moi fîmes une course à pied et un peu de lutte, et je ne crois pas avoir jamais passé un aussi bon moment dans toute ma vie.
Il ne faisait pas très chaud, car le soir était proche, et-, d’ailleurs, nous n’avions aucun vêtement.
Les vêtements, cela va bien à l’école, et en ville, et au bal aussi, mais qu’est-ce que cela signifie quand il n’y a pas de civilisation ni d’autres genres d’ennuis et d’embarras par là ?
— Des lions qui arrivent!... des lions!... Vite, monsieur Tom... Sautez, pour votre vie, Huck !...
Oh ! ce n’est pas ce que nous fîmes.
Nous ne nous arrêtâmes pas même une seconde pour ramasser nos vêtements, et nous escaladâmes l’échelle comme nous étions.
Jim perdit la tête du coup.
C’était toujours ce qu’il faisait quand il était ému et très effrayé.
Aussi, au lieu d’élever un peu l’échelle au-dessus du sol, afin que les animaux ne pussent l’attraper, il tourna un bouton de haute puissance, et nous nous élevâmes en bourdonnant, et nous fûmes suspendus dans le ciel avant qu’il ait recouvré ses esprits et eût pu voir l’absurde chose qu’il faisait.
Alors, il l’arrêta, mais il avait complètement oublié ce qu’il fallait faire ensuite.
Nous voilà donc là, si haut que les lions semblaient des petits chiens, et poussés à la dérive par le vent.
Tom grimpa donc, alla aux machines et commença à faire redescendre le ballon obliquement vers le lac, où les animaux s’assemblaient comme en un meeting, et je pensai qu’il avait perdu la tête lui aussi, car il savait que j’étais trop terrifié pour grimper.
Voulait-il me laisser tomber parmi les tigres et le reste de la bande ?
Mais non.
Il savait ce qu’il faisait.
Sa tête était d’aplomb.
Il descendit comme un oiseau à trente ou quarante pieds du lac et s’arrêta juste au-dessus du centre, et cria :
— Lâchez tout et laissez-vous tomber !
Je le fis et je tombai comme une flèche, les pieds en avant, et il me sembla descendre au moins un mille vers le fond.
Et quand je remontai, il dit :
— Maintenant, restez étendu sur le dos et flottez, jusqu’à ce que vous ayez repris courage ; alors je plongerai l’échelle dans l’eau et vous pourrez monter à bord.
Je le fis.
Mais c’était joliment adroit de la part de Tom, car s’il était allé ailleurs pour atterrir sur le sable, la ménagerie aurait suivi aussi et aurait pu nous faire courir à la recherche d’un endroit sûr jusqu’à ce que je sois épuisé et que je tombe.
Et pendant tout ce temps, les lions et les tigres se partageaient les vêtements et essayaient de les mettre en pièces, de façon qu’il y en ait pour tous, mais il y avait malentendu et discussion entre eux.
Quelques-uns d’entre eux essayaient d’en accaparer plus que leur part.
Aussi, il y eut une autre bataille, et vous n’avez jamais rien vu de semblable au monde.
Il devait y avoir cinquante bêtes féroces, toutes pêle-mêle, grondant, rugissant, mordant en grinçant des dents, déchirant, pattes et queues en l’air, et vous ne pouviez dire ce qui appartenait à l’un ou à l’autre.
Et sable et fourrures voletaient dans les airs.
Quand ils eurent fini, quelques-uns étaient morts, d’autres s’en allaient estropiés en boitant, et le reste restait sur le champ de bataille.
Les uns léchaient leurs blessures et les autres nous regardaient comme pour nous inviter à descendre prendre un peu de plaisir, ce dont nous n’avions nulle envie.
Quant aux vêtements, il n’y en avait plus.
Les derniers étaient dans le ventre des animaux, et ils ne s’en accommodaient pas dès bien, je suppose, car il y avait une quantité de boutons de cuivre, et des couteaux dans les poches aussi, et du tabac à fumer, des clous, de la craie, des billes, des hameçons et un tas de choses.
Mais, au fond, cela m’était bien égal. Tout ce qui m’inquiétait, c’est que nous n’avions plus maintenant que les habits de l’aéronaute, un assez grand assortiment, il est vrai, mais qui ne pouvait convenir pour paraître en société, si jamais nous en rencontrions, car les pantalons étaient longs comme des tunnels, et les habits et le reste à l’avenant.
Cependant, il y avait à bord tout ce qui est nécessaire à un tailleur, et Jim était une sorte de tailleur, et il espérait pouvoir bientôt nous ajuster un ou deux costumes qui répondraient à nos besoins.
- ↑ Ananias et Sephôra. (N. d. T.)
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