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Chapitre VI
J’étais si faible, que la seule chose que je désirais était l’occasion de m’étendre.
Aussi je me dirigeai droit sur le coffre et je m’y allongeai. Mais on ne pouvait pas reprendre ses forces dans un four comme celui-ci.
Aussi Tom donna-t-il l’ordre de s’élever, et Jim fit monter le ballon.
Et, remarquez, c’était une tâche considérable pour ce ballon de soulever les puces dont il était chargé.
Cela rappela à Tom le conte : « Mary avait un petit mouton ; ses puces étaient blanches comme la neige... »
Mais pas celles-ci... Celles-ci étaient de l’espèce brune, l’espèce qui a toujours faim et qui ne fait pas la délicate, et mange du pâté si elle ne peut pas avoir de chrétien.
Partout où il y a du sable, vous trouverez ce genre de vermine ; et plus il y a de sable, plus grosse est la troupe.
Ici, c’était tout sable, et le résultat était en rapport.
Je n’ai jamais vu une telle invasion.
Nous dûmes monter un mille pour trouver une température convenable, et il fallait monter un autre mille avant de pouvoir nous débarrasser de ces créatures ; mais quand elles commencèrent à geler, elles sautèrent par-dessus bord. Alors, nous redescendîmes d’un mille, où il faisait une température agréable et rafraîchie par la brise et juste comme il fallait, et bientôt nous fûmes remis d’aplomb.
Tom était resté assis tranquille, à penser.
Soudain, il sauta sur ses pieds, et dit :
— Je vous parie mille pour un que je sais où nous sommes. Nous sommes dans le grand Sahara, aussi vrai que je vous le dis.
Il était si plein d’excitation qu’il ne pouvait rester tranquille.
Mais pas moi.
— Eh bien, dis-je, et alors, où est le grand Sahara ? En Angleterre ou en Écosse ?
— Ni en Angleterre, ni en Écosse, c’est en Afrique.
Les yeux de Jim lui sortirent de la tête et il commença à regarder en bas avec un intérêt inouï; car c’était le pays de ses aïeux.
Mais je ne croyais Tom qu’à demi.
Je ne le pouvais pas, vous comprenez,
Cela semblait trop terriblement loin pour que nous ayons voyagé jusque-là.
Mais Tom était plein de sa découverte, comme il l’appelait.
Il disait que les lions et le sable indiquaient sûrement le grand désert. Il dit qu’il aurait pu s’apercevoir, avant d’avoir aperçu la terre, que nous serrions la terre de près, s’il avait pensé à une chose ; et quand nous lui demandâmes laquelle, il dit :
— Ces horloges, ce sont des chronomètres. Vous en entendez toujours parler dans les histoires de voyages en mer. L’une d’elles marque l’heure de Greenwich, l’autre celle de Saint Louis, comme ma montre. Quand nous avons quitté Saint Louis, il était quatre heures de l’après-midi à ma montre, et à cette pendule, dix heures du soir à Greenwich. Or, à cette époque de l’année, le soleil se couche vers sept heures. Maintenant, j’ai remarqué l’heure hier soir, quand le soleil s’est couché, et il était cinq heures et demie à Greenwich, et onze heures et demie à ma montre, et à l’autre pendule. Vous voyez, le soleil s’est levé et s’est couché à l’heure de ma montre à Saint Louis, et la pendule de Greenwich avançait de six heures ; mais nous sommes allés si loin dans l’est que cela vient à moins d’une heure et demie de différence avec la pendule de Greenwich — et j’ai une différence —, plus de quatre heures et demie de différence. Vous voyez, cela veut dire que nous étions sur le point d’atteindre la longitude de l’Irlande, et que nous l’aurions atteinte avant peu si nous avions été en droite ligne, ce que nous n’avons pas fait. Non, certes, nous nous sommes écartés, écartés vers le sud-est, et mon opinion est que nous sommes en Afrique. Regardez cette carte. Vous voyez comme la pointe de l’Afrique avance vers l’ouest. Réfléchissez combien nous avons voyagé vite ; si nous étions allés droit sur l’est, nous aurions dépassé l’Angleterre depuis longtemps à cette heure. Guettez midi, vous tous, et nous nous tiendrons debout, et quand nous ne projetterons plus d’ombre, nous verrons que cette pendule de Greenwich est bien près de marquer midi. Oui, je pense que nous sommes en Afrique, et c’est tout simplement épatant !
Jim contemplait en bas avec la lunette.
Il secoua la tête et dit :
— Monsieur Tom, je pense qu’il y a une erreur quelque part, je n’ai pas encore vu de nègres.
— Ce n’est rien… Ils n’habitent pas dans le désert. Qu’est-ce que c’est que ça, tout là-bas? Donnez-moi une lunette d’approche.
Il regarda longuement et dit que c’était comme une corde noire allongée sur le sable, mais qu’il ne pouvait deviner ce que c’était.
— Eh bien, dis-je, je pense qu’il se peut que vous ayez maintenant une occasion de savoir où se trouve le ballon, car il est bien probable que c’est une de ces lignes-ci, qui est sur la carte, que vous appelez les méridiens de longitude, et nous pouvons descendre regarder son numéro, et...
— Sottises, Huck Finn ! Je n’ai jamais vu un imbécile comme vous ! Supposiez-vous que ces méridiens de longitude s’étalent sur la terre ?
— Tom Sawyer, ils sont indiqués sur la carte, et vous le savez parfaitement bien, et les voici, et vous pouvez voir par vous-même.
— Naturellement, ils sont sur la carte, mais cela ne fait rien ; il n’y en a pas sur la terre.
— Tom, savez-vous qu’il en est ainsi ?
— Certainement.
— Eh bien, alors, cette carte est menteuse. Je n’ai jamais rien vu de menteur comme cette carte.
Il prit feu là-dessus et j’étais prêt à lui répondre.
Jim s’échauffait aussi, et, à la minute suivante, nous aurions déchaîné une autre discussion si Tom n’avait pas lâché la lunette pour se mettre à claquer des mains comme un toqué et à chanter :
— Des chameaux ! des chameaux !
Aussi, je m’emparai d’une lunette, et Jim aussi, et je jetai un regard, mais je fus désppointé et je dis :
— Des chameaux... Mère-grand, ce sont des araignées !...
— Des araignées dans un désert, farceur ! Des araignées qui marchent en file ! Vous ne réfléchissez jamais, Huck Finn, et je crois que réellement vous n’avez rien de ce qu’il faut pour réfléchir. Ne savez-vous pas que nous sommes à au moins un mille en l’air, et que cette ligne d’êtres rampants est à deux ou trois milles? Des araignées, bonté divine !... Des araignées aussi grosses qu’une vache ?... Peut-être que vous aimeriez à descendre en traire une. Mais ce sont des chameaux, tout de même. C’est une caravane, voilà ce que c’est, et elle est longue d’un mille...
— Eh bien, alors, descendons la regarder. Je n’y crois pas et je n’y croirai pas jusqu’à ce que je la voie et que je la reconnaisse.
— C’est bien, dit-il.
Et il donna l’ordre :
— Descendez.
Tout en descendant obliquement dans la température chaude, nous pûmes voir que c’étaient des chameaux, en vérité, avançant en peinant en une longue ligne interminable, avec des ballots attachés sur leur dos, et plusieurs centaines d’hommes en longues robes blanches, et une chose qui ressemblait à un châle attaché sur leur tête et pendant avec des glands et des franges.
Quelques-uns des hommes avaient de longs fusils et d’autres n*en avaient pas.
Les uns allaient à cheval, et les autres allaient à pied.
Et, par cette température, c’était tout simplement à rôtir vif.
Et comme ils se traînaient lentement ! Nous fondîmes soudain comme un oiseau, et nous nous arrêtâmes à une centaine de pieds au-dessus de leurs têtes.
Les hommes poussèrent tous une grande clameur, et quelques-uns d’entre eux tombèrent à plat sur le ventre.
D’autres commencèrent à faire feu sur nous, et le reste se dispersa et s’enfuit dans tous les sens, ainsi que les chameaux.
Nous vîmes que nous mettions du trouble dans la caravane.
Aussi, nous remontâmes environ un mille, dans la fraîcheur, et nous les surveillâmes. Cela leur prit une heure pour se rassembler et reformer leur file.
Alors, ils se remirent en route, mais nous pouvions voir avec les lunettes qu’ils ne faisaient guère attention qu’à nous.
Nous continuâmes à aller lentement, tout en les regardant avec les lunettes et, tout à coup, nous vîmes un grand monticule de sable, et il y avait quelque chose comme un homme au sommet, qui soulevait la tête de temps en temps et semblait guetter la caravane ou nous, nôus ne savions qui.
Quand la caravane approcha, il descendit en rampant de l’autre côté et se précipita vers d’autres hommes et des chevaux — car c’en était — et nous les vîmes monter précipitamment.
Et ensuite, les voilà qui arrivent comme un incendie, les uns avec des lances, les autres avec de longs fusils, et tous vociférant de leur mieux.
Ils fondirent sur la caravane, et la minute suivante les deux partis se rencontraient violemment et étaient confondus.
Il y eut une volée de coups de fusil telle que vous n’en avez jamais entendu, et l’air s’emplit d’une telle fumée qu’on pouvait seulement les entrevoir luttant ensemble.
Puis ils se séparèrent en bandes et en groupes, combattant des dents et des ongles, s’enfuyant de-ci, de-là, et gisant entremêlés.
Et quand la fumée diminuait un peu, on pouvait voir les morts et les blessés, et les chameaux dispersés de tous côtés, et les chameaux qui s’enfuyaient à la course dans toutes les directions.
A la fin, les voleurs virent qu’ils ne pouvaient pas remporter.
Aussi, leur chef donna un signal, et tout ce qui restait d’entre eux prit la fuite à travers la plaine.
Le dernier saisit un enfant et l’emporta devant lui sur son cheval, et une femme se mit à courir avec des cris aigus, en le suppliant, et le suivit loin dans la plaine, jusqu’à ce qu’elle fût à une grande distance des siens.
Mais c’était inutile, et elle dut y renoncer.
Nous la vîmes se laisser tomber sur le sable et couvrir son visage de ses mains.
Alors, Tom prit le gouvernail et se mit en route contre ce yahou, et nous descendîmes en bourdonnant et nous passâmes à toute vitesse au-dessus de lui, et nous le renversâmes de cheval, lui et l’enfant.
Il fut considérablement ébranlé.
L’enfant n’était pas blessé, mais restait étendu là, agitant les bras et les jambes en l’air comme un scarabée qui est sur le dos et ne peut pas se retourner.
L’homme partit en trébuchant à la poursuite de son cheval.
Il ne savait pas ce qui l’avait frappé, car nous étions remontés à trois ou quatre cents mètres en l’air.
Nous pensions que la femme irait chercher l’enfant maintenant, mais non. Nous la voyions, avec les lunettes, qui demeurait, la tête penchée sur les genoux.
Naturellement, elle n’avait pas vu la bataille entre nous et le brigand, et pensait que son enfant était parti à jamais avec l’homme. Elle était à près d’un mille des siens. f|
Aussi, nous pensâmes que nous pourrions descendre près de l’enfant’ qui était à un quart de mille plus loin qu’elle et le lui rapporter vite, avant que les gens de la caravane pussent nous atteindre pour nous faire du mal.
De plus, nous calculâmes qu’ils avaient assez d’ouvrage sur les bras, pour quelque temps, avec les blessés.
Nous décidâmes de courir la chance, et c’est ce que nous fîmes. Nous descendîmes et nous nous arrêtâmes, et Jim descendit le long de l’échelle et remonta le petit, qui était un joli petit être potelé, et d’une superbe bonne humeur même, étant donné qu’il sortait d’une bataille et venait d’être renversé de cheval. ,
Puis nous allâmes vers la mère et nous nous arrêtâmes derrière elle et assez près.
Jim se laissa glisser en bas et avança sans bruit, et quand il fut juste derrière elle, l’enfant gazouilla comme fait un enfant.
Elle l’entendit et se retourna et poussa un cri de joie et se jeta sur l’enfant et s’en saisit, avidement, puis le laissa tomber et sauta au cou de Jim.
Ensuite, elle arracha de sa poitrine une chaîne d’or et la mit au cou de Jim, et l’embrassa encore et reprit l’enfant et le serra contre sa poitrine, sanglotant et rendant grâces tout le temps.
Jim remonta l’échelle, et en une minute nous étions revenus en plein ciel et la femme nous contemplait, sa tête rejetée entre les épaules et l’enfant dans ses brs, la tenant par le cou.
Et elle demeura là, aussi longtemps qu’elle put nous voir, nous éloignant dans le ciel.
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