Tom Sawyer à travers le monde/IX

De Utopia.

VIII Tom Sawyer à travers le monde X


Chapitre IX

Cependant, nous voulions descendre là une minute, mais pour toute autre cause.

Presque toute la cargaison de nourriture du professeur était en conserves, suivant la nouvelle méthode que l’on venait d’inventer.

Le reste était frais.

Quand vous emportez du bifteck du Missouri au grand Sahara, il faut prendre des précautions, et qu’il reste à la fraîcheur.

Le nôtre se comporta bien jusqu’au moment où nous restâmes si longtemps en bas parmi les morts.

L’eau se corrompit et le bifteck mûrit à un degré qui convenait tout juste à un Anglais, dit Tom, mais qui était un peu trop mouvementé pour des Américains.

Aussi pensâmes-nous à le jeter en guise d’amorce dans le marché aux lions pour voir quel profit nous pourrions en tirer.

Nous remontâmes l’échelle et nous nous laissâmes descendre jusqu’à ce que nous soyons juste hors de portée des animaux.

Puis nous descendîmes une corde avec un nœud coulant et nous ramenâmes un lion, un petit lion tout nouveau-né, puis un petit tigre.

Nous dûmes tenir la bande à distance avec un revolver.

Sans quoi, ils se seraient mêlés de nos opérations et y auraient aidé.

Nous découpâmes une provision de viande dans les deux animaux.

Nous gardâmes les peaux et jetâmes le reste par-dessus bord.

Puis nous mîmes des appâts aux hameçons du professeur avec la viande fraîche et nous nous mîmes à pêcher.

Nous étions sur le lac, juste à une distance convenable au-dessus de l’eau.

Nous prîmes une quantité des plus beaux poissons que vous ayez jamais vus.

Nous eûmes ainsi un souper étonnamment bon : du bifteck de lion, de la grillade de tigre, du poisson frit et du pain de froment américain chaud.

Je ne désire rien de meilleur.

Nous eûmes des fruits pour finir.

Nous les trouvâmes au sommet d’un arbre d’une énorme hauteur.

C’était un arbre très grêle, qui n’avait pas une branche de la base à la pointe, et là, il s’épanouissait comme un plumeau.

C’était un palmier, naturellement.

N’importe qui reconnaît un palmier à première vue, grâce aux images.

Nous cherchâmes des noix de coco dans celui-ci, mais il n’y en avait pas. Il y avait seulement de grosses grappes de choses qui ressemblaient à d’énormes raisins;, et Tom jugea que c’étaient des dattes, car Tom dit qu’elles répondaient aux descriptions qu’il avait lues dans Les Mille et Une Nuits, et dans d’autres livres.

Certes, cela pouvait en être, mais cela pouvait aussi être du poison.

Aussi dûmes-nous attendre un moment et surveiller pour voir si les oiseaux les mangeaient.

Ils en mangeaient, et nous fîmes de même, et elles étaient extraordinairement bonnes.

Pendant ce temps, des oiseaux monstrueusement gros commencèrent à venir s’abattre sur les animaux morts.

C’étaient des créatures hardies.

Ils attaquaient un côté d’un lion qui était rongé à l’autre extrémité par un autre lion.

Si le lion chassait l’oiseau, cela n’y faisait rien, il était revenu dès l’instant que le lion était occupé ailleurs.

Les gros oiseaux venaient de tous les points du ciel.

On pouvait les apercevoir avec la lunette alors qu’ils étaient si loin qu’on ne pouvait les voir à l’œil nu.

La viande était trop fraîche pour avoir une odeur — du moins aucune que puisse flairer un oiseau à cinq milles de là.

Aussi, Tom dit que les oiseaux ne découvraient pas la viande par l’odorat. Il fallait qu’ils la découvrissent en la voyant. Oh ! c’est là un œil fin, n’est-ce pas ?

Tom dit qu’à la distance de cinq milles la tache que fait un lion mort ne pouvait pas paraître plus grosse que l’ongle, et il ne pouvait imaginer comment les oiseaux pouvaient remarquer une si petite chose d’aussi loin.

C’était étrange et contre nature de voir des lions manger des lions, et nous pensâmes qu’ils n’étaient peut-être pas parents.

Mais Jim affirma que cela n’y faisait rien.

Une truie, dit-il, aimait à manger ses propres enfants, de même qu’une araignée, et il pensait qu’il se pouvait que les lions soient presque aussi corrompus, quoique peut-être pas tout à fait autant. Il pensait que, probablement, un lion ne mangerait pas son propre frère s’il le connaissait, mais il supposait qu’il mangerait son beau-frère s’il avait extrêmement faim, et qu’il mangerait sa belle-mère n’importe quand.

Mais supposer ne décide de rien.

Vous pouvez supposer —jusqu’à ce que les vaches rentrent —, mais cela ne vous donne aucune certitude.

Aussi, nous y renonçâmes et nous abandonnâmes le sujet.

Généralement, l’atmosphère est très calme dans le désert, la nuit, mais, cette fois, il y eut de la musique.

Beaucoup d’autres animaux vinrent prendre leur part du festival : des aboyeurs rampants, que Tom pensa être des chacals, ét d’autres au dos arqué, qu’il dit être des hyènes ; et la bande fit tapage toute la nuit.

Ils formaient au clair de lune un tableau qui différait de toutes les images que j’ai jamais regardées.

Nous jetâmes un câble de la nacelle et nous amarrâmes le ballon au sommet d’un arbre, et nous ne montâmes pas la garde, mais nous nous couchâmes et nous dormîmes.

Je me levai cependant deux ou trois fois pour regarder les bêtes féroces et écouter leur musique.

C’était comme si l’on avait eu une place au premier rang à la ménagerie pour rien, ce que je n’avais jamais eu auparavant.

Aussi cela me semblait-il stupide de dormir et de ne pas en profiter.

Je pouvais n’avoir plus jamais une telle chance.

A l’aube, nous allâmes de nouveau à la pêche.

Puis nous paressâmes tout le jour dans l’île, à l’ombre épaisse, faisant chacun le guet à notre tour pour voir si aucun des fauves ne venait rôder par là à la recherche d’aéronautes pour son dîner.

Nous devions partir le jour suivant, mais nous ne le pûmes pas.

C’était trop délicieux.

Le lendemain, quand nous nous élevâmes vers le ciel et que nous partîmes vers l’est, nous regardâmes en arrière et nous contemplâmes cet endroit jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un point dans le désert, et je vous le dis, c’était comme si nous disions adieu à un ami que nous ne reverrions plus.

Jim songeait tout seul.

A la fin, il prit la parole :

— Monsieur Tom, nous sommes presque au bout du désert, maintenant, je suppose ?

— Pourquoi?

— Mais c’est évident, cela se comprend. Vous savez depuis combien de temps nous le survolons. Il ne doit plus y avoir de sable. C’est une merveille pour moi qu’il ait duré aussi longtemps que cela.

— Sottises ! Il y a largement assez de sable dans le désert. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter.

— Oh ! je ne m’inquiète pas, monsieur Tom ; je m’étonne seulement, voilà tout. Le Seigneur a beaucoup de sable, je n’en doute pas ; mais, malgré tout, il ne va pas le gaspiller parce qu’il en est riche, et je trouve que ce désert est bien assez grand maintenant comme il est, et qu’on ne peut plus l’étaler davantage, sans perdre de sable...

— Oh ! continuez... Nous n’avons pas fait encore beaucoup plus que commencer à le traverser. Les États-Unis sont un grand pays, n’est-ce pas ? N’est-ce pas, Huck ?

— Oui, dis-je, je ne pense pas qu’il y en ait de plus grand.

— Eh bien, dit-il, ce désert a à peu près la forme des États-Unis ; et si vous l’étendiez sur les États-Unis, il couvrirait la terre de la liberté entièrement comme une couverture. Il y aurait un petit coin qui sortirait dans le Maine, et plus haut vers le nord-ouest, la Floride avancerait comme une queue de tourterelle, et c’est tout. Nous avons pris la Californie aux Mexicains il y a deux ou trois ans. Cette partie de la côte du Pacifique est donc à nous à présent ; et si vous étaliez le grand Sahara du Pacifique il recouvrirait les États-Unis et dépasserait New York de six cents milles dans l’océan Atlantique...

— Grand Dieu ! dis-je, avez-vous des documents pour prouver cela, Tom Sawyer ?

— Oui, et les voici ; je les ai étudiés. Vous pouvez regarder vous-même. De New York au Pacifique, il y a 2 600 milles ; d’un bout du grand désert à l’autre, 3 200. Les États-Unis mesurent 3 600 000 milles carrés. Le désert en mesure 4162 000. Avec la superficie du désert, vous pourriez recouvrir jusqu’au dernier pouce des États-Unis, et, sous les bords qui dépasseraient, faire tenir l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, la France, le Danemark et toute l’Allemagne. Oui, vous pourriez cacher la patrie des braves de tous ces pays-là, et les dissimuler complètement sous le grand Sahara, et il lui resterait encore 2000 milles carrés de sable.

— Eh bien, repartis-je, cela me stupéfie. En vérité, Tom, cela montre que le Seigneur a pris autant de peine pour créer ce désert que pour créer les États-Unis et tous les autres pays. Je pense qu’il a dû travailler à ce désert deux ou trois jours avant d’arriver à le finir.

Jim dit :

— Huck, ce que vous dites n’a pas de bon sens. Je pense que ce désert n’a pas été fait du tout. Voyons, prenez-le et regardez-le... Regardez-le, et voyez si j’ai raison. A quoi sert un désert ? à rien. Il n ’y a pas de moyen d’en rien tirer.N’est-ce pas vrai, Huck?

— Oui, je pense.

— N’est-ce pas vrai, monsieur Tom? fit Jim.

— Je crois. Continuez.

— Si une chose n’est bonne à rien, elle est faite en vain, n’est-ce pas ?

— Eh bien, alors ! Est-ce que le Seigneur a fait quoi que ce soit en vain? Répondez-moi à cela.

— Mais non.

— Alors, comment se fait-il qu’il fasse un désert?

— Eh bien, continuez. Comment se fait-il qu’il l’ait fait ?

— M’sieu Tom, c’est mon opinion qu’il ne l’a jamais fait, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais fait le plan d’un désert et qu’il n’avait jamais songé à en faire un. Maintenant, je vais vous montrer, pour que vous puissiez comprendre.. Je crois que c’est tout à fait comme lorsqu’on bâtit une maison : il reste toujours un tas de débris et de décombres. Qu’est-ce que vous en faites ? Est-ce que vous ne l’emportez pas pour le jeter dans un vieux coin à l’écart, certes oui, c’est ce que vous faites. Eh bien, mon opinion est que c’est juste comme cela que cela s’est passé. Quand le Seigneur fut sur le point de bâtir le monde, il prit et fit beaucoup de roches et les mit en tas, et il fit beaucoup de terre et la mit en tas près des rochers, puis beaucoup de sable qu’il mit aussi en tas, et à portée de la main également. Alors, il commença. Il mesura quelques roches, de la terre et du sable, et les colla ensemble et dit : « Ça, c’est l’Allemagne », et il mit un écriteau dessus et le mit à sécher, puis il mesura un peu plus de rocher, de terre et de sable, les accrocha ensemble, et dit : « Ça, c’est les États-Unis », et colla un écriteau dessus ; et les mit dehors à sécher... et ainsi de suite, et ainsi de suite, jusqu’à ce que ce soit le samedi à l’heure du souper. Alors, il regarda autour de lui, et il vit qu’il avait fait tous les pays, et c’était un rudement beau monde pour le temps qu’il y avait employé. Alors, il remarqua que, tandis qu’il avait calculé juste pour la terre et les rochers, il restait encore un terrible tas de sable, et il ne pouvait se rappeler comment c’était arrivé. Aussi, il regarda autour de lui pour voir s’il y avait quelque sale coin à l’écart, n’importe où, qui soit vide. Il vit cet endroit et fut rudement content, et dit aux anges d’y jeter le sable. Eh bien, c’est mon idée là-dessus que le grand Sahara n’a pas été fait du tout. Il s’est trouvé comme ça !...

Je dis que c’était vraiment un bon raisonnement et que je croyais que c’était le meilleur que Jim ait jamais fait.

Tom dit de même, mais ajouta que l’inconvénient des raisonnements est qu’ils ne sont rien que des théories, après tout, et que les théories ne prouvent rien.

— Elles vous donnent seulement un point d’appui, temps de repos quand vous êtes harassé à force de vous casser la tête à tâcher de découvrir quelque chose qu’il n’y a pas moyen de découvrir.

Et il conclut :

— Les théories ont un autre inconvénient. Il y a toujours dedans un trou quelque part, sûrement, si vous y regardez d’assez près. C’est le cas de celle de Jim. Regardez combien de billions et de billions d’étoiles il y a. Comment se fait-il qu’il y ait eu exactement assez de matériaux d’étoiles et qu’il n’en soit pas resté ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de tas de sable là-haut ?

Mais Jim était fixé pour sa part.

— Qu’est-ce que c’est que la Voie lactée ? dit-il ; voilà ce que je veux savoir. Qu’est-ce que la Voie lactée? Répondez à cela !

Dans mon opinion, ce n’était qu’un aphorisme. Ce n’est qu’une opinion — que mon opinion —, et les autres peuvent penser différemment ; mais je la dis alors, et je la maintiens maintenant : c’était un aphorisme.

Et, de plus, cela cloua net le bec de Tom Sawyer.

Il ne put articuler une parole.

Il avait cet air étourdi d’une personne qui vient d’être frappée par-derrière avec un sac de clous.

Tout ce qu’il dit fut que, pour ce qui était de gens comme moi et Jim, il aimerait autant avoir des rapports intellectuels avec un poisson-chat.

N’importe qui peut dire cela, et je remarque qu’on le fait toujours quand quelqu’un vous a rivé votre clou.

Tom Sawyer était las de cet aboutissement de la question.

Aussi, nous revînmes à parler de la dimension du désert, et plus nous le comparions avec ceci, cela ou autre chose, plus il semblait devenir noble, et grand, et auguste.

Et ainsi, cherchant parmi les chiffres, Tom arriva à trouver qu’il était exactement de la même taille que l’empire de Chine.

Alors, il nous montra l’étendue de l’empire de Chine sur la carte et la place qu’il occupait dans le monde.

C’était merveilleux à penser, et je dis :

— Ma foi, j’avais entendu parler de ce désert bien des fois, mais je n’avais jamais su auparavant combien il était important.

Alors, Tom dit :

— Important, le Sahara ! important ! C’est bien comme cela que raisonnent quelques personnes. Si une chose est grande, elle est importante. C’est tout le bon sens qu’ils possèdent. Tout ce qu’ils voient est la taille. Mais regardez l’Angleterre : c’est le pays le plus important du monde ; et cependant, vous pourriez la mettre dans la poche de la Chine ; et non seulement cela, mais vous auriez une peine du diable à l’y retrouver quand vous la voudriez. Et regardez la Russie, elle s’étend de tous côtés, et partout, et cependant elle n’est pas plus importante dans le monde que l’île de Rhodes et ne possède pas la moitié autant qui vaille la peine qu’on la conserve. Mon oncle Abner, qui était un prédicateur presbytérien et le plus sombre qui soit, lui, disait toujours que si la taille était la chose par laquelle on pouvait juger de l’importance, où serait le Ciel à côté de l’autre endroit ? Il disait toujours que le ciel était l’île de Rhodes de l’autre monde.

Dans le lointain, à ce moment, nous vîmes une colline basse se détachant sur le bord du monde.

Tom cessa brusquement de parler.

Il se saisit d’une lunette, très ému, et regarda longuement, et dit :

— C’est elle ! C’est celle que je cherchais, sûrement. Si je ne me trompe pas, c’est celle où le derviche amena l’homme et où il lui montra tous les trésors du monde.

Alors, nous nous mîmes à contempler, et il commença à nous raconter Les Mille et Une Nuits.


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