Le Meurtre de Jules César en fait divers

De Utopia.

Le Meurtre de Jules César en fait divers
Sketches New and Old

[ 169 ] Seul récit complet et authentique paru à ce jour. Extrait du journal romain Les Faisceaux du Soir quotidiens, à la date de ce terrible accident.

Rien au monde ne procure autant de satisfaction à un reporter que de réunir les détails d’un meurtre sanglant et mystérieux, et de les exposer avec toutes les circonstances aggravantes. Il prend un vif plaisir à ce travail charmant, surtout s’il sait que tous les autres journaux sont sous presse, et que le sien sera le seul à donner les affreux détails. J’ai souvent éprouvé un sentiment de regret, de n’avoir pas été reporter à Rome au temps du meurtre de César, reporter à un journal du soir, et le seul journal du soir dans la ville ; j’aurais battu d’au moins douze têtes d’heure à la course les reporters aux journaux du matin, avec le plus merveilleux fait divers qui jamais échut à quelqu’un du métier. D’autres événements se sont produits, aussi étonnants que celui-là. Mais aucun n’a présenté, si particulièrement, tous les caractères du « fait divers » comme on le conçoit aujourd’hui, rehaussés et magnifiés par le rang élevé, la réputation, la situation sociale et politique des personnages.

Puisqu’il ne m’a pas été permis de reporter l’assassinat de César d’une façon régulière, j’ai eu du [ 170 ]moins une satisfaction rare à en traduire le fidèle récit suivant du texte latin des Faisceaux du Soir quotidiens de cette date, seconde édition :

« Notre ville de Rome, si paisible d’habitude, a été hier profondément émue et troublée par un de ces crimes sanglants qui navrent le cœur et emplissent l’âme d’effroi, en même temps qu’ils inspirent à tous les hommes sages des appréhensions pour l’avenir d’une cité où la vie humaine compte si peu, et où les lois les plus sérieuses sont ouvertement violées. Un tel crime ayant été commis, il est de notre devoir douloureux, à nous journalistes, de raconter la mort d’un de nos plus estimés concitoyens, d’un homme dont le nom est connu aussi loin que peut aller ce journal et dont nous avons eu le plaisir et aussi le privilège d’étendre la renommée, et de protéger la réputation contre les calomnies et les mensonges, au mieux de notre faible pouvoir. Nous voulons parler de M. J. César, empereur élu.

« Voici les faits, aussi exactement que notre reporter a pu les dégager des récits contradictoires des témoins : Il s’agissait d’une querelle électorale, naturellement. Les neuf dixièmes des effroyables massacres qui déshonorent chaque jour notre cité viennent des querelles, des jalousies et des haines engendrées par ces maudites élections. Rome gagnerait beaucoup à ce que les agents de police eux-mêmes fussent nommés pour cent ans. Car c’est un fait d’expérience que nous n’avons jamais pu élire même un ramasseur de chiens, sans célébrer cet événement par une douzaine de têtes cassées, et tous les postes de police encombrés de vagabonds ivres jusqu’au matin. On dit que lorsque l’écrasante majorité aux élections sur la place du marché fut proclamée l’autre jour, et que l’on offrit la [ 171 ]couronne à ce gentleman, même son bizarre désintéressement qui le fit refuser trois fois ne suffit pas à le sauver des insultes murmurées par des hommes comme Casca, du dixième arrondissement, et d’autres séides des candidats battus, venus surtout du onzième et du treizième, et des districts de banlieue. On les surprit à s’exprimer avec ironie et mépris sur la conduite de M. César en cette occasion,

« On assure, d’autre part, et beaucoup de nos amis se croient autorisés à admettre, que l’assassinat de Jules César était une chose arrangée, suivant un plan longuement mûri, élaboré par Marcus Brutus et une bande de coquins à ses gages, et dont le programme n’a été que trop fidèlement exécuté. Si ce soupçon repose sur- des bases soUdes, ou non, nous laissons le lecteur juger. Nous lui demandons uniquement de vouloir bien lire le suivant récit du triste événement avec attention et sans parti pris, avant de se prononcer :

« Le Sénat était déjà réuni, et César descendait la rue qui conduit au Capitole, causant avec quelques amis, et suivi, comme à l’ordinaire, d’un grand nombre de citoyens. Juste comme il passait devant la droguerie Démosthène et Thucydide, il fit remarquer à un gentleman, qui, à ce que croit notre rédacteur, était un prédiseur d’avenir, que les ides de mars étaient venues. « Oui, répondit l’autre, mais elles ne sont pas passées. » À ce moment, Artemidorus s’avança, dit à César que le temps pressait et lui demanda de lire un papier, une brochure ou quelque chose dans ce genre qu’il avait apportée pour la lui montrer. Decius Brutus dit aussi quelques mots au sujet d’une « humble requête » qu’il voulait soumettre à César. Artemidorus demanda la priorité, disant que son écrit [ 172 ]concernait César personnellement. Celui-ci répliqua que ce qui regardait César lui-même devait passer en dernier Ueu, ou prononça quelque phrase analogue. Artemidorus le supplia de lire ce papier immédiatement[1]. Mais César l’écarta et refusa de lire aucune pétition dans la rue. Il entra alors au Capitole et la foule derrière lui.

« Environ ce temps, fut surprise la conversation suivante, qui, rapprochée des événements qui succédèrent, prend une terrible signification. M. Papilius Lena fit remarquer à Georges W. Cassius, communément connu sous le nom de « le gros gars du troisième arrondissement », un émeutier à la solde de l’opposition, qu’il souhaitait bon succès à son entreprise de ce jour. Et Cassius ayant demandé « Quelle entreprise ? » l’autre se contenta de cligner l’œil gauche en disant avec une indifférence simulée : « Bonne chance », et s’en fut du côté de César. Marcus Brutus, que l’on soupçonne d’avoir été le meneur de la bande qui commit le crime, demanda ce que Lena venait de dire. Cassius le lui répéta, et ajouta à voix basse : « Je crains que notre projet soit découvert. »

« Brutus dit à son misérable complice d’avoir l’œil sur Lena, et un moment après Cassius enjoignit à Casca, ce vil et famélique vagabond, dont la réputation est détestable, d’agir promptement, car il craignait d’être prévenu. Casca se tourna vers Brutus, l’air très excité, et demanda des instructions, et jura que de César ou de lui un resterait sur la place ; il avait fait le sacrifice de sa vie. À ce moment César causait, avec quelque représen [ 173 ]tants des districts ruraux, des élections aux sièges renouvelables, et portait peu d’attention sur ce qui se passait autour de lui. William Trebonius engagea une conversation avec un ami du peuple et de César, Marcus Antonius, et, sous un prétexte ou un autre, l’écarta ; Brutus, Decius, Casca, Cinna, Metellus Cimber et d’autres de cette bande d’infâmes forcenés qui infectent Rome actuellement entourèrent de près l’infortuné. Alors Metellus Cimber mit un genou en terre et demanda la grâce de son frère exilé. Mais César lui fit honte de sa bassesse et refusa. Aussitôt, sur un signe de Cimber, Brutus, d’abord, puis Cassius implorèrent le retour de Publius banni. Mais César, derechef, refusa. Il dit que rien ne pourrait l’ébranler, qu’il était aussi immobile que l’étoile polaire, puis se mit à faire l’éloge, dans les termes les plus flatteurs, de la stabilité de cette étoile et de la fermeté de son caractère. Il ajouta qu’il était semblable à elle, et qu’il pensait être le seul homme dans le pays qui le fût. D’ailleurs, puisqu’il était « constant » que Cimber avait dû être banni, il était aussi « constant » qu’il devait rester banni, et, lui, César, voulait être pendu s’il ne le gardait pas en exil.

« Saisissant aussitôt ce futile prétexte de violence, Casca bondit vers César, et le frappa d’un coup de poignard. Mais César, de la main droite, lui retint le bras, et du poing gauche ramené jusqu’à l’épaule, puis projeté, frappa un coup qui envoya le misérable rouler ensanglanté sur le sol. Il s’adossa ensuite à la statue de Pompée et se mit en garde. Cassius, Cimber et Cinna se précipitèrent vers lui, le poignard levé, et le premier réussit à le frapper. Mais avant qu’il pût porter un autre coup, et qu’aucun des autres pût l’atteindre. César étendit à ses pieds les trois mécréants d’autant de coups de son [ 174 ]poing solide. Pendant ce temps, le Sénat était dans un affolement inexprimable. La niée des citoyens dans les couloirs, et leurs efforts frénétiques pour s’échapper avaient bloqué les portes. Le sergent d’armes et ses hommes luttaient contre les assassins. De vénérables sénateurs avaient jeté leurs robes encombrantes et sautaient par-dessus les bancs, fuyant dans une confusion sauvage à travers les ailes latérales pour chercher refuge dans les salles des commissions ; un millier de voix criaient : « La police ! la police ! » sur des tons discordants qui s’élevaient au-dessus du fracas effroyable comme le sifflement des vents au-dessus d’une tempête qui gronde. Et parmi tout cela se tenait debout le grand César, adossé à la statue comme un lion acculé, et sans armes, de ses mains luttant contre les assaillants, avec l’allure hautaine et le courage intrépide qu’il avait montrés tant de fois sur les champs de bataille sanglants. William Trebonius et Caius Ligarius le frappèrent de leur poignard. Ils tombèrent comme leurs complices étaient tombés. Mais à la fin, lorsque César vit son vieil ami Brutus marcher vers lui, armé d’une dague meurtrière, on dit qu’il parut succomber sous la douleur et la stupeur. Laissant tomber son bras invincible, il cacha sa face dans les pUs de son manteau, et reçut le coup du traître sans un effort pour écarter la main qui le porta. Il dit seulement : « Toi aussi, Brutus ! » et tomba mort, sur le marbre du pavé.

« On affirme que le vêtement qu’il portait quand il fut tué était le même qu’il avait sur lui l’après-midi, dans sa tente, le jour de sa victoire sur les Nerviens. Quand on le lui retira, on trouva qu’il était percé et déchiré à sept endroits différents. Il n’y avait rien dans les poches. Le vêtement sera [ 175 ]produit en justice à la requête du coroner, et fournira une preuve irréfutable du meurtre. Ces derniers détails sont dignes de foi. Nous les tenons de Marcus Antonius, que sa position met à même de connaître toutes les particularités se rapportant au sujet le plus absorbant de l’actualité d’aujourd’hui.

« Dernières nouvelles. — Tandis que le coroner convoquait le jury, Marcus Antonius et d’autres amis de feu César s’emparaient du corps et le transportaient au forum. A la dernière heure. Antonius et Brutus étaient en train de faire des discours sur le cadavre, et suscitaient un tel vacarme parmi le peuple qu’au moment où nous mettons sous presse le préfet de police est convaincu qu’il va y avoir une émeute et prend les mesures en conséquence. »


Note

  1. Détail à noter : William Shakespeare, qui assista au déplorable événement depuis le commencement jusqu’à la fin, insinue que cet écrit n’était autre qu’une note découvrant à César un complot tramé contre sa vie.
Outils personnels
Mark Twain