[ 27 ]
Aussi brièvement que possible, je désire exposer à la nation la part, si petite soit-elle, que j’ai eue dans cette affaire qui a préoccupé si grandement l’opinion publique, engendré tant de querelles et rempli les journaux des deux continents de renseignements erronés et de commentaires extravagants.
Voici quelle fut l’origine de cet événement fâcheux. Je n’avance, dans le résumé suivant, aucun fait qui ne soit confirmé par les documents officiels du gouvernement.
John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, actuellement décédé, fit un contrat avec le gouvernement général, le 10 octobre 1861, ou à peu près à cette date, pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf conservé.
Très bien.
Il partit à la recherche de Sherman, avec son bœuf. Mais quand il fut à Washington, Sherman venait de quitter cette ville pour Manassas. Mackensie prit donc son bœuf, et l’y suivit, mais il arriva trop tard. Il le suivit à Nashville, et de Nashville à Chattanooga, et de Chattanooga à Atlanta, mais sans pouvoir le rejoindre. À Atlanta, il reprit sa course et poursuivit Sherman dans sa marche [ 28 ]vers la mer. Il arriva quelques jours trop tard. Mais apprenant que Sherman s’était embarqué pour la Terre Sainte, en excursion, à bord de la Cité des Quakers, il fit voile pour Beyrouth, calculant qu’il dépasserait l’autre navire. Une fois à Jérusalem, avec son bœuf, il sut que Sherman ne s’était pas embarqué sur la Cité des Quakers, mais qu’il était retourné dans les plaines pour combattre les Indiens. Il revint en Amérique et partit pour les montagnes Rocheuses. Après soixante-huit jours de pénible voyage à travers les plaines, et comme il se trouvait à moins de quatre milles du quartier général de Sherman, il fut tomahawqué et scalpé, et les Indiens prirent le bœuf. Ils ne lui laissèrent qu’un baril. L’armée de Sherman s’en empara, et ainsi, même dans la mort, le hardi navigateur put exécuter une partie de son contrat. Dans son testament, écrit au jour le jour, il léguait le contrat à son fils Barthelemy Wilson. Barthelemy rédigea la note suivante, et mourut :
Doit le Gouvernement des États-Unis.
Pour son compte avec John Wilson Mackensie, de New-Jersey, décédé :
Dollars
| |
Trente barils de bœuf au général Sherman, à 100 dollars . . . . |
3.000
|
| Frais de voyage et de transport . . . . |
14.000
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| ———
| |
Total . . . . |
17.000
|
Pour acquit...
Il mourut donc, mais légua son contrat à W. J. Martin, qui tenta de se faire payer, mais mourut avant d’avoir réussi. Lui, le légua à Barker J. Allen, qui fit les mêmes démarches, et mourut. Barker J. Allen le légua à Anson G. Rogers, qui fit les [ 29 ]démarches pour être payé, et parvint jusqu’au bureau du neuvième auditeur à la Cour des comptes. Mais la mort, le grand régulateur, survint sans être appelée, et lui régla son compte à lui. Il laissa la note à un de ses parents du Connecticut, Vengeance Hopkins on le nommait, qui dura quatre semaines et deux jours, et battit le record du temps ; il manqua de vingt-quatre heures d’être reçu par le douzième auditeur. Dans son testament il légua le contrat à son oncle, un nommé O Gai-Gai Johnson. Ce legs fut funeste à O Gai-Gai. Ses dernières paroles furent : « Ne me pleurez pas. Je meurs volontiers. » Il ne mentait pas, le pauvre diable. Sept autres personnes, successivement, héritèrent du contrat. Toutes moururent. Il est enfin venu entre mes mains. Je l’héritai d’un parent nommé Hubbard, Bethléhem Hubbard, d’Indiana. Il avait eu de l’inimitié pour moi pendant longtemps. Mais à ses derniers moments, il me fit appeler, se réconcilia avec moi complètement, et en pleurant me donna le contrat de bœuf.
Ici finit l’histoire du contrat jusqu’au jour où il vint en ma possession. Je vais essayer maintenant d’exposer impartialement, aux yeux de la nation, tout ce qui concerne ma part en cette matière. Je pris le contrat et la note pour frais de route et transport, et j ’allai voir le président des États-Unis.
— « Monsieur, me dit-il, que désirez- vous ? »
Je répondis : — « Sire, à la date, ou à peu près, du 10 octobre 1861, John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, décédé, fit un contrat avec le gouvernement pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf… »
Il m’arrêta là, et me congédia, avec douceur, [ 30 ]mais fermeté. Le lendemain j’allais voir le secrétaire d’État.
Il me dit : — « Eh bien, Monsieur ? »
Je répondis : — « Altesse Royale, à la date ou à peu près du 10 octobre 1861, John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, décédé, fit un contrat avec le gouvernement pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf… »
— « Cela suffit, Monsieur, cela suffit ; ce bureau n’a rien à faire avec les fournitures de bœuf. »
Je fus salué et congédié. Je réfléchis mûrement là-dessus et me décidai, le lendemain, à voir le ministre de la marine, qui dit : — « Soyez bref. Monsieur, et expliquez-vous. »
Je répondis : — « Altesse Royale, à la date, ou à peu près, du 10 octobre 1861, John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, décédé, fit un contrat avec le gouvernement pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf. »
Bon. Ce fut tout ce qu’on me laissa dire. Le ministre de la marine n’avait rien à faire avec les contrats pour quel général Sherman que ce fût. Je commençai à trouver qu’un gouvernement était une chose curieuse. J’eus comme une vision vague qu’on faisait des difficultés pour me payer. Le jour suivant, j’allai voir le ministre de l’intérieur.
Je dis : — « Altesse Royale, à la date, ou à peu près, du 10 octobre… »
— « C’est assez. Monsieur. J’ai entendu parler de vous déjà. Allez, emportez votre infâme contrat de bœuf hors de cet établissement. Le ministère de l’intérieur n’a absolument rien à faire avec l’approvisionnement de l’armée. » [ 31 ]
Je sortis, mais j’étais furieux. Je dis que je les hanterais, que je poursuivrais tous les départements de ce gouvernement inique, jusqu’à ce que mon compte fût approuvé. Je serais payé, ou je mourrais, comme mes prédécesseurs, à la peine. J’attaquai le directeur général des postes. J’assiégeai le ministère de l’agriculture. Je dressai des pièges au président de la Chambre des représentants. Ils n’avaient rien à faire avec les contrats pour fourniture de bœuf à l’armée. Je fus chez le commissaire du bureau des brevets.
Je dis : — « Votre auguste Excellence, à la date ou à peu près… »
— « Mort et damnation ! Vous voilà enfin venu ici avec votre infernal contrat de bœuf ! Nous n’avons rien à faire avec les contrats de bœuf à l’armée, mon cher seigneur. »
— « C’est très bien. Mais quelqu’un a affaire de payer pour ce bœuf. Il faut qu’il soit payé, maintenant, ou je fais mettre les scellés sur ce vieux bureau des brevets et tout ce qu’il contient. »
— « Mais, cher Monsieur… »
— « Il n’y a pas à discuter, Monsieur. Le bureau des brevets est comptable de ce bœuf. Je l’entends ainsi. Et, comptable ou non, le bureau des brevets doit payer. »
Épargnez-moi les détails. Cela finit par une bataille. Le bureau des brevets eut l’avantage. Mais je trouvai autre chose pour me rattraper. On me dit que le ministère des finances était l’endroit exact où je devais m’adresser. J’y allai. J’attendis deux heures et demie. Enfin je fus admis auprès du premier lord de la trésorerie. Je dis :
— « Très noble, austère et éminent Signor, à la date ou à peu près du 10 octobre 1861, John Wilson Macken… » [ 32 ]
— « Je sais, Monsieur. Je vous connais. Allez voir le premier auditeur de la trésorerie… »
J’y allai. Il me renvoya au second auditeur, celui-ci au troisième, et le troisième m’envoya au premier contrôleur de la section des conserves de bœuf. Cela commençait à prendre tournure. Le contrôleur chercha dans ses livres et dans un tas de papiers épars, mais ne trouva pas la minute du contrat. Je vis le deuxième contrôleur de la section des conserves de bœuf. Il examina ses livres et feuilleta des papiers. — Rien. — Je fus encouragé, et dans la semaine j’allai jusqu’au sixième contrôleur de cette division. La semaine suivante, j’allai au bureau des réclamations. La troisième semaine j’entamai et achevai le département des comptes perdus, et je mis le pied sur le département des comptes morts. J’en finis avec ce dernier en trois jours. Il ne me restait plus qu’une place où pénétrer. J’assiégeai le commissaire des affaires au rebut. Son commis, plutôt, car lui n’était pas là.
Il y avait seize belles jeunes filles dans la salle, écrivant sur des registres, et sept jeunes clercs favorisés, qui leur montraient comment on fait. Les jeunes filles souriaient, la tête penchée vers les commis, et les commis souriaient aux jeunes filles, et tous paraissaient aussi joyeux qu’une cloche de mariage. Deux ou trois commis, en train de lire les journaux, me regardèrent plutôt fraîchement, mais continuèrent leur lecture, et personne ne dit mot. D’ailleurs j’avais eu le temps de m’habituer à ces accueils cordiaux de la part des moindres surnuméraires, depuis le premier jour où je pénétrai dans le premier bureau de la division des conserves de bœuf, jusqu’au jour où je sortis du dernier bureau de la division des comptes perdus. J’avais fait dans l’intervalle de tels progrès que je pouvais [ 33 ]me tenir debout sur un pied depuis le moment où j’entrais dans un bureau jusqu’au moment où un commis me parlait, sans changer de pied plus de deux ou peut-être trois fois.
Ainsi je demeurai là, jusqu’à ce que j’eusse changé de pied quatre fois. Alors je dis à un des commis qui lisaient :
— « Illustre vagabond, où est le Grand Turc ? »
— « Qu’est-ce que vous dites. Monsieur, qu’est-ce que vous dites ? Si vous voulez parler du chef de bureau, il est sorti. »
— « Viendra-t-il visiter son harem aujourd’hui ? »
Le jeune homme fixa ses yeux un moment sur moi, puis reprit la lecture de son journal. Mais j’avais l’expérience des commis. Je savais que j’étais sauvé s’il terminait sa lecture avant qu’arrivât le courrier suivant de New- York. Il n’avait plus à lire que deux journaux. Au bout d’un moment il eut fini. Il bâilla et me demanda ce que je voulais :
— « Renommé et respectable imbécile. À la date du… »
— « Vous êtes l’homme du contrat de bœuf. Donnez-moi vos papiers. »
Il les prit, et pendant longtemps farfouilla dans ses rebuts. Enfin, il trouva ce qui était pour moi le passage du Nord-Ouest. Il trouva la trace depuis si longtemps perdue de ce contrat de bœuf, le roc sur lequel tant de mes ancêtres s’étaient brisés avant de l’atteindre. J’étais profondément ému. Et cependant j’étais heureux, car j’avais vécu jusque-là. Je dis avec émotion :
— « Donnez-le-moi. Le gouvernement va le régler. »
Il m’écarta du geste, et me dit qu’il restait une formalité à remplir. [ 34 ]
— « Où est ce John Wilson Mackensie ? » dit-il.
— « Mort. »
— « Où est-il mort ? »
— « Il n’est pas mort du tout. On l’a tué. »
— « Comment ? »
— « D’un coup de tomahawk. »
— « Qui donc ? »
— « Qui ? un Indien, naturellement. Vous ne supposez pas que ce fut le directeur général des cours d’adultes. »
— « Non, en effet. Un Indien, dites-vous ? »
— « C’est cela même. »
— « Le nom de l’Indien ? »
— « Son nom ? Mais je ne le connais pas ! »
— « Il nous faut avoir le nom. Qui a assisté au meurtre ? »
— « Je n’en sais rien. »
— « Vous n’étiez donc pas là, vous ? »
— « Comme vous pouvez le voir à ma chevelure. J’étais absent. »
— « Alors, comment pouvez-vous savoir que Mackensie est mort ? »
— « Parce qu’il mourut certainement à ce moment-là, et que j’ai toutes sortes de raisons de croire qu’il est resté mort depuis. Je le sais d’ailleurs pertinemment. »
— « Il nous faut des preuves. Avez-vous amené l’Indien ? »
— « Sûrement non. »
— « Bien. Il faut l’amener. Avez-vous le tomahawk ? »
— « Je n’y ai jamais songé. »
— « Vous devez présenter le tomahawk. Vous devez produire l’Indien et le tomahawk. La mort de M. Mackensie une fois prouvée par leur comparution, vous pourrez vous présenter devant la [ 35 ]commission chargée des réclamations avec quelques chances de voir votre note accueillie assez favorablement pour que vos enfants, si leur vie est assez longue, puissent recevoir l’argent et en profiter. Mais il faut que la mort de cet homme soit prouvée. D’ailleurs, j’aime autant vous le dire, le gouvernement ne réglera jamais les frais de transport et frais de voyage du malheureux Mackensie. Peut-être paiera-t-il le baril de bœuf capturé par les soldats de Sherman, si vous pouvez obtenir un vote du Congrès autorisant ce paiement. Mais on ne paiera pas les vingt-neuf barils que les Indiens ont mangés. »
— « Alors on me doit seulement cent dollars, et cela même n’est pas sûr ! Après tous les voyages de Mackensie en Europe, Asie, Amérique, avec son bœuf ; après tous ses soucis, ses tribulations ; après la mort lamentable des innocents qui ont essayé de toucher cette note !… Jeune homme, pourquoi le premier contrôleur de la division des conserves de bœuf ne me l’a-t-il pas dit tout d’abord ? »
— « Il ne savait absolument rien sur le bienfondé de votre réclamation. »
— « Pourquoi le second ne l’a-t-il pas dit ? Et le troisième ? Pourquoi toutes ces divisions et tous ces bureaux ne me l’ont-ils pas dit ? »
— « Aucun d’eux n’en savait rien. Tout marche par routine ici… Vous avez suivi la routine et trouvé ce que vous vouliez savoir. C’est la meilleure voie. C’est la seule. Elle est très régulière, très lente, mais très sûre. »
— « C’est la mort qui est sûre, et qui l’a été pour tous les gens de ma tribu. Je commence à me sentir frappé, moi aussi. Jeune homme, vous aimez la belle créature qui est là-bas. Elle a des yeux bleus, et un porte-plume sur l’oreille. Je le devine [ 36 ]à vos doux regards : vous voulez l’épouser, mais vous êtes pauvre. Approchez. Donnez votre main. Voici le contrat de bœuf. Allez, mariez-vous, et soyez heureux. Dieu vous bénisse, mes enfants ! »
Voilà tout ce que je sais au sujet de ce grand contrat de bœuf, dont on a tant parlé. Le commis à qui je l’avais donné est mort. Je n’ai plus eu de nouvelles du contrat ou de quelque chose s’y rapportant. Je sais seulement que, pourvu qu’un homme vive assez longtemps, il peut suivre une affaire à travers les bureaux des circonlocutions de Washington, et découvrir à la fin, après beaucoup de travail, de fatigue et de patience, ce qu’il aurait pu découvrir dès le premier jour, si les affaires du bureau des circonlocutions étaient classées avec autant d’ordre qu’elles le seraient dans n’importe quelle grande entreprise commerciale privée.
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