Sur les bébés

De Utopia.
Le Chat de Dick Baker Mark Twain
traduit par François de Gail
Considérations sur le temps
Les Peterkins et autres contes, Mercure de France, Paris, 1910
Speech on the Babies
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Discours prononcé à Chicago au banquet donné par l’armée du Tennessee à son premier commandant le général S. Grant (novembre 1879).

Nous n’avons pas tous eu la bonne fortune de naître femmes ; chacun ne peut devenir général, poète ou homme d’État ; mais lorsque nous venons à parler des bébés, nous nous trouvons sur un terrain commun à tous. N’est-ce point honteux que, depuis plus de mille ans, nul n’ait prononcé le nom des bébés aux toasts des banquets qui se donnent dans le monde ? On dirait vraiment que le bébé est une quantité négligeable !

Si vous voulez bien réfléchir un instant, vous reporter cinquante ou soixante ans en arrière aux premiers jours de votre vie conjugale et vous souvenir de votre premier bébé, vous reconnaîtrez qu’il représentait un être de très grande importance. Vous, militaires, vous savez tous que lorsque ce petit personnage fit son apparition au foyer familial, il vous a fallu vous résigner à lui voir prendre le commandement sur tous et sur tout.

Vous êtes devenus ses serviteurs, mieux, ses gardes du corps et il ne vous a plus été permis de le quitter. Chef autoritaire, votre bébé ne s’inquiétait ni du temps, ni de la distance, ni de la température. Vous dûtes exécuter ses ordres sans contrôler si cela était possible ou non, et son manuel de tactique n’admettait qu’une seule allure : le pas de gymnastique. Il vous traitait avec insolence et manque de respect, et personne de vous n’osait protester. Ceux d’entre vous qui avaient assisté à la terrible canonnade de Donelson et de Wicksburg, et qui, dans la mêlée, rendirent coups pour coups, se trouvèrent complètement désarmés lorsque ce petit personnage audacieux osa griffer leurs favoris, tirer leurs cheveux et égratigner leur nez.

On vous avait toujours vus faire face aux batteries ennemies qui vomissaient la mort avec le fracas du tonnerre, et marcher devant vous la tête haute : mais lorsque vous avez entendu son terrible cri de guerre, faisant demi-tour, vous vous êtes lancés dans une autre direction, trop heureux d’échapper à ce danger. Lorsqu’il vous demandait son sirop calmant, vous êtes-vous jamais avisés de grommeler en déclarant que certaines fonctions n’étaient pas compatibles avec la dignité d’un officier et d’un gentleman ? Non, certes, vous vous leviez et vous lui apportiez son sirop. Lorsqu’il vous demandait son biberon et qu’il n’était pas chaud, avez-vous jamais maugréé ? Non, vous vous leviez pour le faire chauffer.

Vous remplissiez si bien vos fonctions de domestique que plusieurs fois il vous arriva de sucer vous-même ce bout de caoutchouc au goût insipide pour vous assurer que tout allait bien : vous mélangiez trois parties d’eau dans une de lait, vous ajoutiez une pincée de sucre pour combattre la colique et une goutte de peppermint pour arrêter un hoquet trop tenace. Vous avez appris bien des choses au cours de cet apprentissage !

Certaines personnes naïves croient que, d’après certain vieux dicton, les bébés sourient dans leur sommeil lorsque les anges chuchotent à leur oreille. Très jolie, cette allégorie, mais bien puérile, mes chers amis !

Si votre bébé avait envie de faire sa promenade matinale à son heure habituelle (généralement deux heures du matin), vous vous leviez immédiatement, persuadé que cette partie de plaisir était projetée par vous depuis longtemps. Ah ! comme vous étiez bien discipliné, lorsque vous arpentiez la chambre en costume primitif et que, pour faire cesser le caquetage de votre bébé, vous chantiez en adoucissant votre voix martiale « do-do l’enfant dormira bientôt ».

Quel édifiant spectacle pour une armée du Tennessee ! Mais aussi quelle gêne pour les voisins ! Car je me demande qui peut bien aimer la musique militaire à trois heures du matin !

Après avoir gardé ce petit personnage pendant deux ou trois heures la nuit, et vous être convaincus qu’il lui fallait à tout prix du bruit et du mouvement, que faisiez-vous alors ? Vous continuiez cette récréante distraction, buvant votre calice jusqu’à la lie. Qui donc osera soutenir qu’un bébé est un être sans importance ? J’affirme qu’un bébé peut remplir à lui tout seul une maison et une vaste cour ; il peut fournir assez d’occupation pour vous déborder, vous, et tout votre ministère de l’intérieur. Il se lance dans toutes les entreprises avec une activité aussi dévorante qu’irrépressible. Faites de votre mieux, vous ne pourrez jamais le satisfaire.

Passe encore lorsque vous n’avez qu’un seul bébé ; mais, le plus souvent, du fond de votre cœur vous demandez des jumeaux. Les jumeaux sont le synonyme d’un perpétuel vacarme ; trois enfants valent à eux seuls une insurrection.

Vous le voyez, il était grand temps que le directeur des toasts reconnût l’importance des bébés.

Songez à ce que l’avenir nous réserve ! Dans cinquante ans d’ici, je suppose, nous serons tous morts, et ce drapeau flottera, je l’espère, sur une république de plus de 200 millions d’âmes (ce chiffre est basé sur l’accroissement progressif de notre population). Notre État, représenté actuellement par une frêle goélette, se sera transformé alors en une immense baleine. Les bébés, au berceau aujourd’hui, seront alors sur le pont. Il faut bien les entraîner à la manœuvre, car nous allons leur confier une lourde tâche. Parmi les trois ou quatre millions de berceaux qu’on balance en ce moment dans l’univers, il en est que notre nation conserverait à jamais comme des objets sacrés si nous savions ce qu’ils contiennent. Dans un de ces berceaux, Farragut, insouciant de l’avenir, perce en ce moment ses dents et se prépare à émerveiller le monde de l’éclat de ses hauts faits.

Dans un autre berceau, le futur astronome, célèbre aux yeux de tous, cligne des yeux en contemplant la voie lactée ; mais le pauvre petit diable se demande ce qu’est devenue celle qu’il appelait sa nourrice. Dans un autre berceau est couché le futur grand historien ; il restera sans doute là jusqu’à ce que sa mission terrestre soit accomplie.

Dans un autre berceau, le futur Président essaye de résoudre le problème profond de la calvitie précoce qui l’atteint, et, dans une nuée d’autres berceaux, se trouvent soixante mille futurs chercheurs d’emploi, tout prêts à lui fournir l’occasion d’affronter une seconde fois ce même grand problème.

Enfin, dans un autre berceau, situé quelque part sous un drapeau, le futur et célèbre commandant en chef des armées américaines se sent si écrasé sous le poids des grandeurs et des responsabilités prochaines qu’il emploie toute sa stratégie à trouver le moyen de mettre son orteil dans sa bouche (je crois, sauf votre respect, que votre illustre hôte de ce soir est parvenu, il y a quelque cinquante-six ans, à accomplir ce haut fait d’armes) !

Si l’on admet que l’enfant se retrouve plus tard dans l’homme, peu de gens mettront en doute le succès du futur commandant en chef.



Le Chat de Dick Baker Les Peterkins et autres contes Considérations sur le temps
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