Sur la décadence dans l’art de mentir

De Utopia.

Sur la décadence dans l’art de mentir
(Essai lu et présenté à une réunion du Cercle d’Histoire et d’Antiquité, à Hartford, 1880.)


Tout d’abord, je ne prétends pas avancer que la coutume de mentir ait souffert quelque décadence ou interruption. Non, car le mensonge, en tant que vertu et principe, est éternel. Le mensonge, considéré comme une récréation, une consolation, un refuge dans l’adversité, la quatrième grâce, la dixième muse, le meilleur et le plus sûr ami de l’homme, est immortel et ne peut disparaître de la terre tant que ce Cercle existera. Mes doléances ont trait uniquement à la décadence dans l’art de mentir. Aucun homme de haute intelligence et de sentiments droits ne peut considérer les mensonges lourds et laids de nos jours sans s’attrister de voir un art noble ainsi prostitué. En présence de vous, vétérans, j’aborde naturellement le sujet avec circonspection. C’est comme si une vieille fille voulait donner des conseils de nourrice aux matrones d’Israël. Il ne me conviendrait pas de vous critiquer, messieurs ; vous êtes presque tous mes aînés, et mes supérieurs à ce point de vue. Ainsi, que je vous paraisse le faire ici ou là, j’ai la confiance que ce sera presque toujours plutôt pour admirer que pour contredire. Et vraiment, si le plus beau des beaux-arts avait été partout l’objet du même zèle, des mêmes encouragements, de la même pratique consciencieuse et progressive, que ce Cercle lui a dévoués, je n’aurais pas besoin de proférer cette plainte ou de verser un seul pleur. Je ne dis point cela pour flatter. Je le dis dans un esprit de juste et loyale appréciation. (J’avais l’intention, à cet endroit, de citer des noms et des exemples à l’appui, mais des conseils dont je devais tenir compte m’ont poussé à ne pas faire de personnalités et à m’en tenir au général).

Aucun fait n’est établi plus solidement que celui-ci : il y a des circonstances où le mensonge est nécessaire. Il s’ensuit, sans qu’il soit nécessaire de l’ajouter, qu’il est alors une vertu. Aucune vertu ne peut atteindre son point de perfection sans une culture soigneuse et diligente. Il va donc sans dire que celle-là devrait être enseignée dans les écoles publiques, au foyer paternel, et même dans les journaux. Quelle chance peut avoir un menteur ignorant et sans culture, en face d’un menteur instruit et d’expérience ? Quelle chance puis-je avoir, par exemple, contre M. Per…, contre un homme de loi ? Ce qu’il nous faut, c’est un mensonge judicieux. Je pense parfois qu’il serait même meilleur et plus sûr de ne pas mentir du tout que de mentir d’une façon peu judicieuse. Un mensonge maladroit, non scientifique, est souvent aussi fâcheux qu’une vérité.

Voyons maintenant ce que disent les philosophes. Rappelez-vous l’antique proverbe : Les enfants et les fous disent toujours la vérité. La déduction est claire. Les adultes et les sages ne la disent jamais. L’historien Parkman prétend quelque part : Le principe du vrai peut lui-même être poussé à l’absurde. Dans un autre passage du même chapitre, il ajoute : C’est une vieille vérité que la vérité n’est pas toujours bonne à dire. Ceux qu’une conscience corrompue entraîne à violer habituellement ce principe sont des sots dangereux. Voila un langage vigoureux et juste. Personne ne pourrait vivre avec celui qui dirait habituellement la vérité. Mais, grâce à Dieu, on ne le rencontre jamais. Un homme régulièrement véridique est tout bonnement une créature impossible. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé. Sans doute, il y a des gens qui croient ne mentir jamais. Mais il n’en est rien. Leur ignorance est une des choses les plus honteuses de notre prétendue civilisation. Tout le monde ment. Chaque jour. À chaque heure. Éveillé. Endormi. Dans les rêves, dans la joie, dans le deuil. Si la langue reste immobile, les mains, les pieds, les yeux, l’attitude cherchent à tromper et de propos délibéré. Même dans les sermons…, mais cela est une platitude.

Dans un pays lointain, où j’ai vécu jadis, les dames avaient l’habitude de rendre des visites un peu partout, sous le prétexte aimable de se voir les unes les autres. De retour chez elles, elles s’écriaient joyeusement : Nous avons fait seize visites, dont quatorze où nous n’avons rien trouvé, ne voulant pas signifier par là qu’elles auraient voulu trouver quelque chose de fâcheux. C’était une phrase usuelle pour dire que les gens étaient sortis. Et la façon de dire indiquait une intense satisfaction de ce fait. Le désir suppose de voir ces personnes, les quatorze d’abord, puis les deux autres, chez qui l’on avait été moins heureux, n’était qu’un mensonge sous la forme habituelle et adoucie, que l’on aura suffisamment définie en l’appelant une vérité détournée. Est-il excusable ? Très certainement. Il est beau. Il est noble. Car il n’a pas d’autre but et d’autre profit que de faire plaisir aux seize personnes. L’homme véridique, à l’âme de bronze, dirait carrément ou ferait entendre qu’il n’avait nul besoin de voir ces gens. Il serait un âne, il causerait une peine tout à fait sans nécessité. Ainsi les dames de ce pays. Mais n’ayez crainte. Elles avaient mille façons charmantes de mentir, inspirées par leur amabilité, et qui faisaient le plus grand honneur à leur intelligence et à leur cœur. Laissez donc dire les gens.

Les hommes de ce pays lointain étaient tous menteurs, sans exception. Jusqu’à leur Comment allez-vous ? qui était un mensonge. Car ils ne se souciaient pas du tout de savoir comment vous alliez, sinon quand ils étaient entrepreneurs des pompes funèbres. La plupart du temps aussi, on mentait en leur répondant. On ne s’amusait pas, avant de répondre, à faire une étude consciencieuse de sa santé, mais on répondait au hasard presque toujours tout à faux. Vous mentiez par exemple à l’entrepreneur, et lui disiez que votre santé était chancelante. C’était un mensonge très recommandable, puisqu’il ne vous coutait rien, et faisait plaisir a l’autre. Si un étranger venait vous rendre visite et vous déranger, vous lui disiez chaleureusement : Je suis heureux de vous voir, tandis que vous pensiez tout au fond du cœur : Je voudrais que tu fusses chez les cannibales et que ce fut l’heure du diner. Quand il partait vous disiez avec regret : Vous partez deja ! et vous ajoutiez un Au revoir ! mais il n’y avait là rien de mal. Cela ne trompait et ne blessait personne. La vérité dite, au contraire, vous eût tous les deux rendus malheureux.

Je pense que tout ce mentir courtois est un art charmant et aimable, et qui devrait être cultivé. La plus haute perfection de la politesse n’est qu’un superbe édifice, bâti, de la base au sommet, d’un tas de charitables et inoffensifs mensonges, gracieusement disposés et ornementés.

Ce qui me désole, c’est la prévalence croissante de la vérité brutale. Faisons tout le possible pour la déraciner. Une vérité blessante ne vaut pas mieux qu’un blessant mensonge. L’un ni l’autre ne devrait jamais être prononcé. L’homme qui profère une vérité fâcheuse, serait-ce même pour sauver sa vie, devrait réfléchir qu’une vie comme la sienne ne vaut pas rigoureusement la peine d’être sauvée. L’homme qui fait un mensonge pour rendre service à un pauvre diable est un de qui les anges disent surement : Gloire à cet être héroïque ! Il s’expose à se mettre en peine pour tirer de peine son voisin. Que ce menteur magnanime soit loué ! Un mensonge fâcheux est une chose peu recommandable. Une vérité fâcheuse, également. Le fait a été consacré par la loi sur la diffamation. Parmi d’autres mensonges communs, nous avons le mensonge silencieux, l’erreur où quelqu’un nous induit en gardant simplement le silence et cachant la verité. Beaucoup de diseurs de vrai endurcis se laissent aller à cette pente, s’imaginant que l’on ne ment pas, quand on ne ment pas en paroles. Dans ce pays lointain ou j’ai vécu était une dame d’esprit charmant, de sentiments nobles et élevés, et d’un caractère qui répondait à ces sentiments. Un jour, à diner chez elle, j’exprimai cette réflexion générale que nous étions tous menteurs. Étonnée : Quoi donc, tous ? dit-elle. Je répondis franchement : Tous, sans exception. Elle parut un peu offensée : Me comprenez-vous dans le nombre, moi aussi ? Certainement, répondis-je. Je pense même que vous y êtes en très bon rang, o Chut ! fit-elle, les enfants… ! On changea de conversation, par égard pour la présence des enfants ; et nous parlâmes d’autre chose. Mais aussitôt que le petit peuple fut couché, la dame revint avec vivacité à son sujet et dit : Je me suis fait une règle dans la vie de ne jamais mentir, et je ne m’en suis jamais départie, jamais une fois. Je n’y entends aucun mal et ne veux pas être irrespectueux, fis-je, mais réellement vous avez menti sans interruption depuis que nous sommes ici. Cela m’a fait beaucoup de peine, car je n’y suis pas habitué. Elle me demanda un exemple, un seul. Alors, je dis : Très bien. Voici le double de l’imprimé que les gens de l’hôpital d’Oakland vous ont fait remettre par la garde-malade, quand elle est venue ici pour soigner votre petit neveu dans la grave maladie qu’il a eue dernièrement. Ce papier pose toutes sortes de questions sur la conduite de cette garde-malade que l’hôpital vous a envoyée : S’est-elle jamais endormie pendant sa garde ? A-t-elle jamais oublié d’administrer la potion ? Ainsi de suite. Il y a un avis vous priant d’être très exacte et très explicite dans vos réponses, car le bon fonctionnement du service exige que cette garde-malade soit promptement punie, soit par une amende, soit autrement, pour ses négligences. Vous m’avez dit avoir été tout à fait satisfaite de cette personne, qu’elle avait mille perfections et un seul défaut. Vous n’avez jamais pu, m’avez-vous dit, obtenir qu’elle couvrit à moitié assez votre petit Jean, pendant qu’il attendait sur une chaise froide qu’elle eut préparé son lit bien chaud. Vous avez rempli le double de ce papier et l’avez renvoyé à l’hôpital par les mains de la garde-malade. Comment répondites-vous à la question : A-t-on jamais eu à reprocher à la garde quelque négligence qui aurait pu faire que l’enfant s’enrhumât ? Tenez. Ici, en Californie, on règle tout par des paris. Dix dollars contre dix centimes que vous avez menti dans votre réponse. La dame dit : Non pas. J’ai laisse la réponse en blanc. Justement. Vous avez fait un mensonge silencieux. Vous avez laissé supposer que vous n’aviez aucun reproche à faire de ce côté-là. Oh ! me répondit la dame, était-ce un mensonge !… Comment pouvais-je relever ce défaut, le seul ? Elle était parfaite, par ailleurs. Cela eut été de la cruauté. Il ne faut pas craindre, répondis-je, de mentir pour rendre service. Votre intention était bonne, mais votre jugement, fautif. C’est un manque d’expérience. Maintenant, observez le résultat de cette erreur irréfléchie. Vous savez que le petit William de M. Jones est très malade. Il a la fièvre scarlatine. Très bien. Votre recommandation a été si enthousiaste que la dite garde-malade est chez eux, en train de le soigner. Toute la famille, perdue de fatigue, dort depuis hier tranquillement ; ils ont confié l’enfant en toute sécurité à ces mains fatales ; parce que, vous, comme le jeune Georges Washington, avez une réputa… D’ailleurs, si vous n’avez rien à faire demain, je passerai vous prendre. Nous irons ensemble à l’enterrement. Vous avez évidemment une raison personnelle de vous intéresser au jeune William, une raison aussi personnelle, si j’ose dire, que l’entrepreneur…

Mais tout mon discours était en pure perte. Avant que je fusse à moitié, elle avait pris une voiture et filait à trente milles à l’heure vers la maison du jeune William, pour sauver ce qui restait de l’enfant, et dire tout ce qu’elle savait sur la fatale garde-malade, toutes choses fort inutiles, car William n’était pas malade. J’avais menti. Mais le jour même, néanmoins, elle envoya à l’hôpital une ligne pour remplir le blanc, et rétablir les faits, si possible, très exactement.

Vous voyez donc que la faute de cette dame n’avait pas été de mentir, mais de mentir mal à propos. Elle aurait très bien pu dire la vérité, à l’endroit voulu, et compenser avec un mensonge aimable ailleurs. Elle aurait pu dire, par exemple : À un point de vue, cette personne est parfaite. Quand elle est de garde, elle ne ronfle jamais. N’importe quel petit mensonge flatteur aurait corrigé la mauvais impression d’une vérité fâcheuse à dire, mais indispensable.

Le mensonge est universel. Nous mentons tous. Nous devons tous mentir. Donc la sagesse consiste à nous entrainer soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, et non pas dans un nuisible, à mentir pour le bien d’autrui, non pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, non par cruauté, par méchanceté, par malice, à mentir aimablement et gracieusement, et non pas avec gaucherie et grossièreté, à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon détournée et tortueuse, avec un air effrayé, comme si nous étions honteux de notre rôle cependant très noble. Ainsi nous affranchirons-nous de la fâcheuse et nuisible vérité qui infeste notre pays. Ainsi serons-nous grands, bons, et beaux, et dignes d’habiter un monde où la bienveillante nature elle-même ment toujours, excepté quand elle promet un temps exécrable. Ainsi…, mais je ne suis qu’un novice et qu’un faible apprenti dans cet art. Je ne puis en remontrer aux membres de ce Cercle. Pour parler sérieusement, il me parait très opportun d’examiner sagement à quels mensonges il est préférable et plus avantageux de s’adonner, puisque nous devons tous mentir et que nous mentons tous en effet, et de voir quels mensonges il est au contraire préférable d’éviter. C’est un soin, que je puis, me semble-t-il, remettre en toute confiance aux mains de ce Cercle expérimenté, de cette sage assemblée dont les membres peuvent être, et sans flatterie déplacée, appelés de vieux routiers dans cet art.

Outils personnels
Mark Twain