Réponses à des correspondants
c. 1865
c. 1865
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Moraliste statisticien. — « Je n’ai nul besoin de
vos statistiques. J’ai pris tout le paquet et j’en ai
allumé ma pipe. Je hais les gens de votre espèce.
Vous êtes tout le temps à calculer dans quelle mesure un homme nuit à sa santé et détériore son
cerveau, et combien de malheureux dollars et centimes il gaspille dans le courant d’une existence de
quatre-vingt-douze ans, en se livrant à la fâcheuse
habitude de fumer ; et à l’habitude également fâcheuse de boire du café, ou de jouer au billard à
l’occasion, ou de prendre un verre de vin à son
dîner, etc., etc., etc.. Et vous passez votre temps à
établir combien de femmes ont été brûlées vives par
suite de la mode dangereuse des jupes et tournures
trop vastes, etc., etc.. Vous ne voyez jamais qu’un
côté de la question. Vous fermez les yeux à ce fait
que la plupart des vieux bonshommes, en Amérique, fument et boivent du café, quoique d’après
vos théories ils devraient être morts depuis leur
jeunesse. Et que les bons vieux Anglais boivent du
vin et survivent, et que les joyeux vieux Hollandais
boivent et fument à profusion, et cependant deviennent chaque jour plus vieux et plus gros. Et
vous n’essayez jamais de calculer combien de solide confort, de délassement, de plaisir un homme [ 188 ]retire de l’habitude de fumer dans l’espace d’une
vie entière (avantage qui vaut dix fois l’argent qu’il
économiserait en y renonçant), ni l’effrayante quantité de bonheur que perdraient dans une existence
entière vos gens en ne fumant pas. Sans doute, vous
pouvez faire des économies en vous refusant tous
ces petits agréments vicieux pendant cinquante
ans. Mais alors à quoi dépenserez- vous votre argent ? Quel usage en pourrez- vous faire ? L’argent
ne peut pas servir à sauver votre âme immortelle.
Il n’a qu’une seule utilité, c’est de procurer du confort et de l’agrément pendant la vie. Si donc vous
êtes un ennemi de l’agrément et du confort, quel
besoin avez- vous d’entasser de l’argent ? N’essayez
pas de me dire que vous pouvez en faire un meilleur usage en vous procurant de bons dîners, ou en
exerçant la charité, ou en subventionnant des sociétés locales ; vous savez trop bien que vous tous,
gens dénués de vices aimables, ne donnez jamais
un centime aux pauvres, et que vous rognez tellement sur votre nourriture que vous êtes toujours
faibles et affamés. Et vous n’osez pas rire, hors de
chez vous, de peur que quelque pauvre diable,
vous voyant de bonne humeur, vous emprunte un
dollar. A l’église, vous êtes toujours à genoux, les
yeux penchés vers le coussin, quand on passe pour
la quête. Et vous ne faites jamais aux employés du
fisc une déclaration exacte de votre revenu. Vous
savez tout cela aussi bien que moi, n’est-ce pas ? Et
bien, alors, quelle nécessité de traîner votre misérable existence jusqu’à une vieillesse décharnée et
flétrie ? Quel avantage à économiser un argent qui
vous est si profondément inutile ? En un mot, quand
vous déciderez-vous à mourir, au lieu d’essayer
sans repos de rendre les gens aussi dégoûtants et
odieux que vous-mêmes, par vos infâmes « statis [ 189 ]tiques morales » ? Certes je n’approuve pas la dissipation, et je ne la conseille pas. Mais je n’ai pas
pour un sou de confiance dans un homme qui n’a
pas quelques petits vices pour se racheter. Je ne
veux plus entendre parler de vous. Je suis persuadé
que vous êtes le même individu qui vint la semaine
dernière me faire à domicile une longue conférence
contre le vice dégradant du cigare, et qui revint, pendant mon absence, avec de maudits gants incombustibles, et vola le beau poêle de mon salon. »
Un jeune auteur. — « En effet, Agassiz recommande aux auteurs de manger du poisson, comme contenant du phosphore, qui est avantageux pour le cerveau. Mais je ne puis vous donner aucune indication sur la quantité de poisson qui vous est nécessaire, du moins aucune indication précise. Si l’ouvrage que vous m’avez envoyé comme spécimen représente ce que vous faites habituellement, je pense que peut-être une couple de baleines serait pour le moment tout ce qu’il vous faut. Pas de la grande espèce. Mais simplement des baleines de bonne dimension moyenne. »
Un mendiant professionnel. — « Non. On ne peut vous obliger à accepter les obligations de l’emprunt américain au pair. »
Un mathématicien. — Virginia. Nevada.
« Si un boulet de canon met 3 secondes 1/8 pour parcourir les 4 premiers milles, 3 secondes 3/8 pour les 4 milles suivants, 3 secondes 5/8 pour les 4 milles suivants, et ainsi de suite, avec une diminution de vitesse constante dans la même proportion, combien de temps lui faudra-t-il pour parcourir quinze cent millions de milles ? »
— « Je n’en sais rien. »
Amoureux délaissé. — « J’ai aimé, et j’aime encore, la belle Edwitha Howard, et je voulais [ 190 ]l’épouser. Hélas ! durant un court voyage que j’ai fait à Benicia, la semaine dernière, hélas ! elle a épousé Jones. Mon bonheur est-il à jamais perdu ? N’ai- je plus aucun recours ? »
— « Certainement, vous en avez. Toute la loi, écrite ou non, est pour vous. ’L’intention et non pas l’acte, constitue le crime, en d’autres termes constitue le fait. Si vous appelez votre meilleur ami un fou, avec l’intention de l’insulter, c’est une insulte. Si vous le faites pour plaisanter, sans intention offensante, ce n’est pas une insulte. Si vous tirez un coup de pistolet accidentellement et tuez un homme, vous pouvez aller tranquille, vous n’avez pas commis de meurtre. Mais si vous essayez de tuer un homme, avec l’intention njanifeste de le tuer, et que vous le manquiez tout à fait, la loi décide cependant que l’intention constitue le crime, et vous êtes coupable de meurtre. Donc, si vous aviez épousé Edwitha par accident, sans en avoir l’intention réelle, vous ne seriez pas du tout marié avec elle, parce que l’acte du mariage ne pourrait être complet sans l’intention. Et donc, dans l’esprit rigoureux de la loi, puisque vous aviez l’intention formelle d’épouser Edwitha, bien que vous ne l’ayez pas fait, vous l’avez épousée tout de même parce que, comme je le disais tout à l’heure, l’intention constitue le crime. Il est aussi clair que le jour qu’Edwitha est votre femme, et votre recours consiste à prendre un bâton et à taper sur Jones avec ce bâton aussi fort que vous pourrez. Tout homme a le droit de protéger sa femme contre les avances d’un étranger. Une autre alternative se présente. Vous avez été le premier mari d’Edwitha à cause de votre intention formelle, et maintenant vous pouvez la poursuivre comme bigame pour avoir épousé Jones. Mais il y a un [ 191 ]autre point de vue dans ce cas si compliqué. Vous aviez l’intention d’épouser Edwitha, et en conséquence, suivant la loi, elle est votre femme. Il n’y a aucun doute sur ce point. Mais elle ne vous a pas épousé, et elle n’a jamais eu l’intention de vous épouser. Vous n’êtes donc pas son mari. Donc, en épousant Jones, elle était coupable de bigamie, puisqu’elle était déjà la femme d’un autre homme, ce qui est rigoureusement déduit jusque-là ; mais, en même temps, remarquez-le, elle n’avait pas d’autre mari quand elle a épousé Jones, puisqu’elle n’avait jamais eu l’intention de vous épouser. Elle n’est donc pas bigame. Par suite de tout ce qui précède, Jones a épousé une jeune fille, qui était une veuve en même temps, et aussi la femme d’un autre homme, et qui cependant n’avait pas de mari et n’en avait jamais eu, et n’avait jamais eu l’intention d’en avoir un, et par conséquent, comme il est clair, n’avait jamais été mariée. Par le même raisonnement vous êtes célibataire, puisque vous n’avez jamais été le mari de personne, et vous êtes marié puisque vous avez une femme vivante, et dans tous les cas vous êtes veuf, puisque vous avez perdu votre femme. Et vous êtes enfin un âne, pour être allé à Benicia dans ces conditions, alors que tout était si embrouillé. Et en même temps je me trouve moi-même si extraordinairement enlacé dans les complications de cette situation bizarre que je dois renoncer à vous donner de plus longs avis. Je m’y perdrais et deviendrais inintelligible. Je pourrais fort bien, si je voulais, reprendre l’argument où je l’ai laissé, et, en le suivant rigoureusement, démontrer, pour vous être agréable, ou que vous n’avez jamais existé, ou que vous êtes mort à l’heure actuelle, et par conséquent n’avez rien à faire de l’infidèle Edwitha. Je suis sûr que je le [ 192 ]pourrais, si vous deviez y trouver quelque soulagement. »
Arthur Augustus. — « Non. Vous êtes dans l’erreur. C’est la façon de lancer une brique ou un tomahawk. Mais elle ne saurait convenir pour un bouquet.