Quelques héros d’occasion

De Utopia.

Quelques héros d’occasion

About Magnanimous-Incident Literature
traduction François de Gail, in Les Peterkins et autres contes, Paris, Mercure de France, 1910



Dès mon enfance, j’avais pris l’habitude de lire un certain choix d’anecdotes contées par un fabuliste célèbre avec autant de « brio » que de subtilité ; j’aimais ces anecdotes, car elles me donnaient des enseignements précieux tout en me causant un vif plaisir. Ce livre était toujours à portée de ma main : toutes les fois que mon esprit pessimiste broyait du noir sur le compte du genre humain, j’avais recours à ces anecdotes et leur lecture chassait mes amères pensées ; toutes les fois que je me sentais égoïste, en proie à des sentiments bas, je me tournais vers mon livre et je lui demandais de m’apprendre à vaincre ces mauvais penchants. Maintes fois j’ai désiré que le récit de ces charmantes anecdotes pût se prolonger au lieu de s’arrêter après un heureux dénouement naturel. Ce désir devint si impérieux que je pris le parti de le satisfaire et de compléter ces anecdotes en me mettant à la recherche de la partie qui leur manquait.

À grand’peine et après de pénibles recherches, je parvins à ce résultat ; aujourd’hui, je vais vous exposer chaque anecdote l’une après l’autre en la faisant suivre de la contre-partie que mes investigations ont fini par découvrir.

LE CANICHE RECONNAISSANT

Un jour un brave médecin, trouvant sur le grand chemin un caniche égaré avec une patte cassée, transporta chez lui l’animal et, après avoir pansé et bandé son membre fracture, il remit l’exilé sur le grand chemin, lui rendit la liberté et n’y pensa plus. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en ouvrant sa porte un beau matin, deux ou trois jours plus tard, il se trouva en présence du caniche reconnaissant qui l’attendait patiemment en compagnie d’un autre chien égaré dont une patte venait également d’être cassée.

Le brave médecin soulagea immédiatement l’animal en détresse, et ne manqua pas d’admirer l’infinie bonté de la Providence qui n’hésitait pas à se servir d’un instrument aussi humble qu’un pauvre caniche abandonné, pour prouver à l’humanité que… etc., etc.

SUITE

Le lendemain matin le bienfaisant médecin trouva devant la porte les deux chiens frétillant de reconnaissance, mais accompagnés de deux autres chiens estropiés. Il pensa rapidement leurs blessures et les laissa repartir, de plus en plus émerveillé de la prévoyante bonté de la Providence. Le lendemain, les quatre chiens rafistolés étaient assis devant sa porte ; à côté d’eux, quatre autres chiens estropiés imploraient son assistance. Il opéra comme le jour précédent.

Le lendemain seize chiens, dont huit fraîchement estropiés, l’attendaient devant sa porte en barrant le trottoir ; des badauds faisaient cercle autour d’eux et les regardaient. À midi toutes les pattes cassées se trouvaient remises, mais à la pieuse admiration du brave médecin se mêlait cette fois une légère note profane.

Le soleil se leva de nouveau, réchauffant de ses rayons trente-deux chiens, dont seize avec la patte cassée occupaient le trottoir, et dont les seize autres encombraient la rue. Les spectateurs humains se tenaient groupés où ils pouvaient. Les cris des blessés, les chaleureux remerciements des chiens guéris, les commentaire variés des badauds attroupés produisaient un vacarme étourdissant et toute cette foule interrompait le trafic de la rue.

Le brave médecin se fit assister à ses frais par deux étudiants en médecine et il accomplit pendant toute la journée sa tâche bienfaisante.

Mais tout ici-bas a une limite. Lorsque le lendemain matin le généreux médecin aperçut à la pointe du jour une multitude de chiens hurlant et geignant de plus en plus compacte, il s’écria : « J’aurais dû m’en douter plus tôt, les livres m’ont induit en erreur : ils racontent toujours le joli côté de l’histoire et s’en tiennent là. Passez-moi mon fusil, en voilà assez maintenant. »

Il sortit avec son arme et vint à marcher par mégarde sur la queue du premier caniche qu’il avait soigné ; ce dernier le mordit violemment à la jambe.

La grande et belle action que ce caniche avait commise en amenant au docteur ses camarades estropiés venait de chavirer sa mentalité et de le rendre fou.

Un mois plus tard, le bienveillant médecin se tordait dans les atroces douleurs de l’hydrophobie. Il appela à son chevet ses amis désolés et leur dit : « Méfiez-vous des livres : ils ne vous content que la moitié de l’histoire. Toutes les fois qu’un pauvre diable implore votre assistance et que vous demandez, anxieux, quel sera le résultat de votre intervention, accordez-vous le bénéfice du doute et tuez le quémandeur. »

Ce disant, il se tourna vers la muraille et rendit son âme à Dieu.

L’AUTEUR BIENVEILLANT

Un pauvre et jeune littérateur débutant avait essayé en vain de faire accepter ses manuscrits. De guerre lasse, sentant que bientôt il allait mourir de faim si le sort continuait à s’acharner contre lui, il alla trouver un auteur célèbre et lui exposa sa situation en implorant de lui conseil et assistance. Le brave auteur mit immédiatement de côté ses propres feuillets et commença à parcourir les manuscrits du jeune écrivain découragé.

À la fin de sa lecture il donna une cordiale poignée de main au jeune homme et lui dit : « Votre travail mérite un plus long examen, revenez me voir lundi. »

Au jour dit, le célèbre auteur, un aimable sourire aux lèvres, ouvrit sans mot dire un magazine qui, encore humide, revenait à l’instant de l’imprimerie. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune homme lorsqu’il reconnut son propre article sur l’une des pages : « Comment pourrai-je jamais vous témoigner ma reconnaissance pour votre générosité dit-il en tombant à genoux et en éclatant en sanglots. — Le grand auteur était le célèbre Snodgrass ; le pauvre et jeune débutant tiré de la misère et de l’obscurité devint plus tard le célèbre Snagsby.

Concluons de cette histoire qu’il faut prêter une oreille charitable à tous les débutants qui implorent votre assistance.

SUITE

La semaine suivante, Snagsby revient avec cinq manuscrits refusés. Le grand auteur fut un peu surpris, car à son sens le jeune écrivain n’avait besoin que d’un léger coup d’épaule pour le mettre en évidence. Il consentit cependant à parcourir ses manuscrits, supprimant des fleurs de rhétorique inutiles, des qualificatifs forcés et exagérés ; après cet allégement, il réussit à faire accepter deux des articles.

Une semaine plus tard, Snagsby, reconnaissant, arriva avec un nouveau bagage de manuscrits. Le célèbre auteur avait éprouvé une vive satisfaction la première fois qu’il était venu en aide avec succès au jeune débutant. Mais cette fois son enthousiasme se ralentit. Pourtant il lui parut impossible de repousser ce jeune écrivain qui se cramponnait à lui avec tant de confiance et de simplicité.

Le fin mot de tout ceci fut que le célèbre auteur se trouva complètement empêtré de ce débutant. Tous ses efforts généreux pour alléger le bagage de Snagsby restèrent infructueux ; il dut chaque jour lui prodiguer ses conseils, ses encouragements, solliciter l’acceptation de ses manuscrits et même les retoucher pour les rendre présentables.

Lorsqu’un beau jour le jeune aspirant prit enfin son vol, il s’acquit une renommée subite en décrivant la vie privée du célèbre auteur avec une verve si caustique, si mordante et si humoristique que le livre se vendit d’une façon prodigieuse et que ce succès jeta la consternation dans l’âme du grand auteur mortifié.

En rendant son dernier soupir il murmura : « Hélas ! les livres m’ont trompé ; ils ne disent jamais que la moitié de l’histoire. Méfiez-vous, mes amis, des jeunes auteurs débutants. Que l’homme présomptueux ne s’avise jamais de secourir celui que Dieu a condamné à mourir de faim. »

LE MARI RECONNAISSANT

Un jour une dame traversait en voiture avec son jeune enfant la rue principale d’une grande ville, lorsque les chevaux prirent peur et s’emportèrent ; le cocher fut précipité à bas de son siège, tandis que la dame et son fils restaient dans l’intérieur de la voiture, paralysés de terreur. Mais un brave jeune homme qui conduisait une voiture d’épicerie se jeta à la tête des animaux affolés et réussit à arrêter leur course au péril de sa vie.

La dame reconnaissante prit le nom de son bienfaiteur et, de retour chez elle, s’empressa de raconter à son mari l’acte héroïque du jeune homme.

Le mari écouta cet émouvant récit et rendit grâce au ciel qui avait permis à ces deux êtres si chers à son cœur d’échapper à ce grand danger ; il fit ensuite appeler le brave jeune homme et glissant dans sa main un chèque de cinq cents dollars, il lui dit : « Prenez ceci en récompense de votre belle action, William Ferguson ; si vous avez jamais besoin d’un ami, souvenez-vous que Thomson Mac Spadden voue à son bienfaiteur une reconnaissance éternelle. »

Nous conclurons de ceci qu’un bienfait n’est jamais perdu.

SUITE

William Ferguson vint trouver la semaine suivante M. Mac Spadden et le pria d’user de son influence pour lui obtenir un emploi plus rémunérateur (il se sentait capable d’exercer un métier plus élevé que celui de conducteur de voiture).

M. Mac Spadden lui obtint une place de commis avec un bon salaire. Sur ces entrefaites, la mère de Ferguson tomba malade et William supplia M. Mac Spadden de vouloir bien la recueillir chez lui. M. Mac Spadden y consentit. Avant peu, la mère de William se plaignit d’être séparée de ses plus jeunes enfants, Marie, Julia et le petit Jim. M. Mac Spadden les fit venir sans hésiter.

Un beau jour, que Jim était resté seul à la maison, il s’introduisit dans le salon, et en moins de trois quarts d’heure il mit à sac avec son couteau la soie du mobilier qui valait plus de 10 000 dollars. Deux jours plus tard, il dégringola de l’escalier et se rompit le cou ; dix-sept membres de sa famille envahirent la maison pour assister à ses funérailles. Ils s’y trouvèrent si bien qu’ils établirent leur quartier général dans la cuisine et qu’ils demandèrent aux Mac Spadden de trouver pour chacun d’eux des emplois appropriés à leurs capacités.

La vieille femme buvait comme un trou et jurait comme un possédé. Mais les Mac Spadden reconnaissants estimèrent qu’en souvenir de ce que son fils avait fait pour eux ils devaient chercher à corriger cette femme de ses défauts.

William revint souvent solliciter des emplois de plus en plus lucratifs ; le brave M. Mac Spadden se mit en quatre pour les lui procurer ; il poussa même la bonté jusqu’à faire entrer William au Collège ; mais aux premières vacances le jeune héros demanda à partir en Europe pour sa santé. Cette fois M. Mac Spadden se révolta contre son tyran et refusa carrément. La mère de William Ferguson en fut si stupéfaite qu’elle laissa tomber par terre sa bouteille de gin et qu’elle en resta bouche bée. Lorsqu’elle revint de sa stupeur elle balbutia : « Est-ce là votre reconnaissance ? Que seraient devenus votre femme et votre enfant sans le dévouement de mon fils ? »

William ajouta : « Elle est jolie, votre reconnaissance. Ai-je sauvé oui ou non la vie de votre femme ! » Sept de ses parents jaillirent de la cuisine et s’écrièrent en chœur : « En voilà de la reconnaissance ! »

Les sœurs de William protestèrent à leur tour et s’exclamèrent : « Elle est fameuse sa reconnais... » Mais elles furent interrompues par leur mère qui se mit à sangloter en balbutiant : « Et dire que mon pauvre petit Jim a perdu la vie au service d’un tel reptile ! »

Cette fois l’exaspération de Mac Spadden atteignit son comble ; il s’écria avec colère : « Sortez de ma maison, bande de mendiants et d’ingrats ; j’ai été trompé par les livres, mais cela ne m’arrivera plus, je vous en réponds ! » Puis se tournant vers William il lui cria : « C’est vrai, vous avez sauvé la vie de ma femme, mais le premier individu qui recommence périra sur l’heure de ma propre main. »

Comme je ne suis pas un clergyman, je fais mes citations à la fin de mon sermon au lieu de les présenter au commencement. J’emprunte mon texte aux Mémoires du président Lincoln parus dans la Revue mensuelle :

L’acteur J. H. Hackett, dans son rôle de Falstaff, excita l’admiration du président Lincoln. Ce dernier, pour témoigner à l’acteur de sa satisfaction, lui écrivit un mot aimable.

M. Hackett, en retour, envoya au président un livre quelconque, probablement de sa composition, puis il échangea quelques lettres avec le président.

Un soir, très tard, ayant complètement oublié cet épisode, je me rendis à la Maison Blanche, convoqué par le président : en entrant dans le cabinet de M. Lincoln, j’aperçus, à ma grande surprise. H. Hackett qui attendait une audience dans l’antichambre. Le président me demanda s’il y avait quelqu’un de l’autre côté de sa porte ; je lui répondis que Hackett s’y trouvait. D’un air maussade il me dit : « Je ne puis le recevoir, non, décidément non, j’espérais bien qu’il était parti ! » Puis il ajouta : « Ceci vous prouve l’inconvénient qu’il y a à se créer des amis dans ma situation. Vous savez combien j’appréciais Hackett comme acteur ; je ne me suis d’ailleurs pas privé de le lui écrire ; il m’a envoyé ce livre et je pensais que nous en resterions là ; mais, parce que nous avons échangé quelques lettres amicales, il profite de cette circonstance pour m’adresser une requête : devinez ce qu’il me demande ? Il veut tout bonnement que je le nomme “consul à Londres” ; le pauvre cher homme ! »

Je vous ferai observer, en terminant, que l’histoire de William Ferguson est parfaitement véridique et qu’elle concerne quelqu’un de ma connaissance (J’ai modifié quelques détails pour empêcher William de se reconnaître).

Tous ceux qui lisent cet article ont sans contredit, à certain moment de leur existence, joué le rôle de « héros d’occasion ». Je voudrais bien savoir combien, parmi ces lecteurs, sont disposés à parler de cet épisode et combien aimeraient à se souvenir des conséquences qu’il entraîna ?
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