Nuit sans sommeil

De Utopia.
 
Histoire de l’invalide Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Les Faits concernant ma récente démission
Contes choisis, Nelson éditeurs, Paris, 19??
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


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Nous fûmes au lit à dix heures, car nous devions nous lever au petit jour pour continuer notre route vers chez nous. J'étais un peu énervé, mais Harris s'endormit tout de suite. Il y a dans cet acte un je ne sais quoi qui n'est pas exactement ime insulte et qui est pourtant une insolence, et une insolence pénible à souffrir. Je réfléchissais sur cette injure, et cependant j'essayais de m'endormir. Mais plus j'essayais, plus je m'éveillais. J'en vins à méditer tristement dans l'obscurité, sans autre compagnie qu'un dîner mal digéré. Mon esprit par- tit, peu à peu, et aborda le début de tous les su- jets sur lesquels on ait jamais réfléchi. Mais sans aller jamais plus loin que le début. C'était toucher et partir. Il volait de pensée en pensée avec une prodigieuse rapidité. Au bout d'une heure ma tête était un parfait tourbillon. J'étais épuisé, fatigué à mort.

La fatigue devint si grande qu'elle commença à lutter avec l'excitation nerveuse. Tandis que je me croyais encore éveillé, je m'assoupissais en réalité dans une inconscience momentanée, d'où j'étais vio- lemment tiré par une secousse qui rompait presque mes articulations, — l'impression du moment étant que je tombais dans quelque précipice. Après avoir dégringolé dans huit ou neuf précipices, et m'être ainsi aperçu que la moitié de mon cerveau s'était [ 258 ]éveillée à plusieurs reprises, tandis que l'autre moitié dormait, soupçonnée de la première qui lut- tait pour résister, l'assoupissement complet com- mença à étendre son influence graduelle sur une plus grande partie de mon territoire cérébral, et je tombai dans une somnolence qui devint de plus en plus profonde, et qui était sans doute sur le point de se transformer en solide et bienfaisante stupeur, pleine de rêves, quand... Qu'y avait-il donc?

Mes facultés obscurcies furent en partie ramenées vers la conscience, et prirent une attitude réceptive. Là-bas, d'une distance immense, illimitée, venait quelque chose qui grandissait, grandissait, appro- chait, et qu'on put bientôt reconndtre pour un son. Au début, cela ressemblait plutôt à un sentiment. Ce bruit était à un kilomètre, maintenant. Peut- être le murmure d'ime tempête. Puis, il s'appro- chait. Il n'était pas à un quart de miUe. Était-ce le grincement étouffé d'une machine lointaine ? Non. Le bruit s'approchait, plus près encore, plus près, et à la fin il fut dans la chambre même. C'était sim- plement une souris en train de grignoter la boise- rie. Ainsi c'était pour cette bagatelle que j'avais si longtemps retenu ma respiration !

Bien. C'était une chose faite. Il n'y avait pas à y revenir. J'allais m'endormir tout de suite et répa- rer le temps perdu. Vaine pensée ! Sans le vouloir, sans presque m'en douter, je me mis à écouter le bruit attentivement et même à compter machina- lement les grincements de la râpe à muscade de la souris. Bientôt, cette occupation me causa une souffrance raffinée. Cependant j'aurais peut-être supporté cette impression pénible, si la souris avait continué son œuvre sans interruption. Mais non. Elle s'arrêtait à chaque instant. Et je souffrais bien plus en écoutant et attendant qu'elle reprît que [ 259 ]pendant qu'elle était en train. Au bout de quelque temps, j'aurais payé une rançon de cinq, six, sept, dix dollars, pour être délivré de cette torture. Et à la fin j'offrais de payer des sommes tout à fait en disproportion avec ma fortune. Je rabattis mes oreilles, c'est-à-dire je ramenai les pavillons, et les roulai en cinq ou six plis, et les pressai sur le con- duit auditif, mais sans résultat. Mon ouïe était si affinée par l'énervement que j'avais comme un mi- crophone et pouvais entendre à travers les plis sans difficulté.

Mon angoisse devenait de la frénésie. A la fin, je fis ce que tout le monde a fait, depuis Adam, en pareil cas. Je décidai de jeter quelque chose. Je cherchai au bas du lit, et trouvai mes souliers de marche, puis je m'assis dans le lit, et attendis, afin de situer le bruit exactement. Je ne pus y parvenir. Il était aussi peu situable qu'un cri de grillon. On croit toujours qu'il est là où il n'est pas. Je lançai donc un soulier au hasard, avec une vigueur sour- noise. Le soulier frappa le mur au-dessus du lit d'Harris et tomba sur lui. Je ne pouvais pas sup- poser qu'il irait si loin. Harris s'éveilla, et je m'en réjouis, jusqu'au moment où je m'aperçus qu'il n'était pas en colère. Alors je fus désolé. Il se ren- dormit rapidement, ce qui me fit plaisir. Mais aussitôt le grignotement recommença, ce qui renou- vela ma fureur. Je ne voulais pas éveiller de nou- veau Harris, mais le bruit continuant me contrai- gnit à lancer l'autre soulier. Cette fois, je brisai un miroir ; il y en avait deux dans la chambre. Je choisis le plus grand, naturellement. Harris s'éveilla encore, mais n'eut aucune plainte, et je fus plus triste qu'avant. Je me résolus à subir toutes les tortures humaines plutôt que de l'éveiller une troisième fois. [ 260 ]

La souris pourtant s'éloigna, et peu à peu je m'assoupissais, quand une horloge commença à sonner. Je comptai tous les coups, et j'allais me rendormir quand une autre horloge sonna. Je comptai. Alors les deux anges du grand carillon de l'hôtel de ville se mirent à lancer de leurs longues trompettes des sons riches et mélodieux. Je n'avais jamais ouï de notes plus magiques, plus mysté- rieuses, plus suaves. Mais quand ils se mirent à sonner les quarts d'heure, je trouvai la chose exagérée. Chaque fois que je m'assoupissais un moment, un nouveau bruit m'éveillait. Chaque fois que je m'éveillais, je faisais glisser la couverture, et j'avais à me pencher jusqu'au sol pour la rattraper.

A la fin, tout espoir de sommeil s'enfuit. Je dus reconnaître que j'étais décidément et désespéré- ment éveillé. Tout à fait éveillé, et en outre j'étais fiévreux et j'avais soif. Après être resté là à me tourner et me retourner aussi longtemps que je pus, il me vint l'idée excellente de me lever, de m'habil- 1er, de sortir sur la grande place poiu prendre un bain rafraîchissant dans le bassin de la fontaine, et attendre le matin en fumant et en rêvant.

Je pensais pouvoir m'habiller dans l'obscurité sans éveiller Harris. J'avais exilé mes souliers au pays de la souris, mais les pantoufles suffisaient, pour une nuit d'été. Je me levai donc doucement, et je trouvai graduellement tous mes effets, sauf un de mes bas. Je ne pouvais tomber sur sa trace, malgré tous mes efforts. Il me le fallait, cependant. Je me mis donc à quatre pattes et m'avançai à tâ- tons, une pantoufle au pied, l'autre dans la main, scrutant le plancher, mais sans résultat. J'élargis le cercle de mon excursion et continuai à chercher en tâtonnant. A chaque fois que se posait mon genou, [ 261 ]comme le plancher craquait ! Et quand je me heur- tais au passage contre quelque objet, il me sem- blait que le bruit était trente-cinq ou trente-six fois plus fort qu'en plein jour. Dans ce cas-là, je m'ar- rêtais et retenais ma respiration pour m'assurer qu'Harris ne s'était pas éveillé, puis je continuais à ramper. J'avançais de côté et d'autre, sans pouvoir trouver le bas. Je ne rencontrais absolument pas autre chose que des meubles. Je n'aurais jamais supposé qu'il y eût tant de meubles dans la cham- bre au moment où je vins me coucher. Mais il en grouillait partout maintenant, spécialement des chaises. Il y avait des chaises à tous les endroits. Deux ou trois familles avaient-elles emménagé, dans l'intervalle ? Et jamais je ne découvrais une de ces chaises à temps, mais je les frappais toujours en plein et carrément de la tête. Mon irritation gran- dissait, et tout en rampant de côté et d'autre, je commençais à faire à voix basse d'inconvenantes réflexions.

Finalement, dans un violent accès de fureur, je décidai de sortir avec un seul bas. Je me levai donc et me dirigeai, à ce que je pensais, vers la porte, et soudain je vis devant moi mon image obscure et spectrale dans la glace que je n'avais pas brisée. Cette vue m'arrêta la respiration un moment. Elle me prouva aussi que j'étais perdu et ne soupçon- nais pas où je pouvais être. Cette pensée me chagrina tellement que je dus m'asseoir sur le plancher et saisir quelque chose pour éviter de faire éclater le plafond sous l'explosion de mes sentiments. S'il n'y avait eu qu'un miroir, peut-être aurait-il pu me servir à m'orienter. Mais il y en avait deux, et c'était comme s'il y en avait eu mille. D'ailleurs, ils étaient placés sur les deux murs opposés. J'aperce- vais confusément la lueur des fenêtres, mais dans [ 262 ]la situation résultant de mes tours et détours, elles se trouvaient exactement là où elles n'auraient pas dû être, et ne servaient donc qu'à me troubler au lieu de m'aider à me retrouver.

Je fis un mouvement pour me lever, et je fis tom- ber un parapluie. Il heurta le plancher, dur, lisse, nu, avec le bruit d'un coup de pistolet. Je grinçai des dents et retins ma respiration. Harris ne remua pas. Je relevai doucement le parapluie et le posai avec précaution contre le mur. Mais à peine eus-je retiré la main que son talon glissa sous lui et qu'il tomba avec un autre bruit violent. Je me recroque- villai et j'attendis un moment, dans une rage muette. Pas de mal. Tout était tranquille. Avec le soin le plus scrupuleux et le plus habile, je redres- sai le parapluie une fois de plus, retirai la main... et il tomba de nouveau.

J'ai reçu une éducation excellente, mais si la chambre n'avait pas été plongée dans une sombre, solennelle et effrayante tranquillité, j'aurais sûre- ment proféré une de ces paroles qu'on n'eût pu mettre dans im livre de l'école du dimanche sans en compromettre la vente. Si mes facultés mentales n'avaient été depuis longtemps réduites à néant par l'épuisement où je me trouvais, je n'aurais pas essayé une minute de faire tenir un parapluie de- bout, dans l'obscurité, sur un de ces parquets alle- mands, polis comme une glace. En plein jour, on échouerait une fois sur cinq. J'avais une consola- tion, pourtant : Harris demeurait calme et silen- cieux. Il n'avait pas bronché.

Le parapluie ne pouvait me donner aucune indi- cation locale. Il y en avait quatre dans la chambre, et tous pareils. Je pensai qu'il serait pratique de suivre le mur, en essayant de trouver la porte. Je me levai pour commencer mon expérience, et je dé- [ 263 ]crochai un tableau. Ce n'était pas un grand tableau, mais il fit plus de bruit qu'un panorama. Harris ne bougea pas : mais je compris qu'une autre tentative picturale l'éveillerait sûrement. Il valait mieux renoncer à sortir. Le mieux était de retrouver au milieu de la chambre la table ronde du roi Arthur — je l'avais déjà rencontrée plusieurs fois, — et de m'en servir comme point de départ pour une explo- ration vers mon lit. Si je pouvais atteindre mon lit, je retrouverais mon pot à eau, je calmerais ma soif dévorante et me coucherais. Je repartis donc à qua- tre pattes. J'allais plus vite de cette façon et aussi plus sûrement, sans risquer de rien renverser. Au bout d'un moment, je trouvai la table, avec ma tête, me frottai un peu le front, puis me levai et par- tis, les mains allongées et les doigts écartés, pour tenir mon équilibre. Je trouvai une chaise, puis le mur, puis une autre chaise, puis un -sopha, puis un alpenstock, puis un autre sopha. Cela me troubla, car je pensais qu'il n'y avait qu'un sopha dans la chambre. Je regagnai la table pour m'orienter et repartir. Je trouvai quelques chaises de plus.

Il arriva maintenant, comme sans doute il était arrivé tout à l'heure, que la table, étant ronde, n'était d'aucxme valeur comme base pour un départ d'exploration. Je l'abandonnai donc une fois de plus, et m'en allai au hasard à travers la solitude des chaises et des sophas. J'errai dans des pays inconnus, et fis tomber un flambeau de la cheminée. En cherchant le flambeau, je renversai un pot à eau, qui fit un fracas terrible, et je dis en moi- même : « Vous voilà enfin. Je pensais bien que vous étiez par là. » Harris murmura : « Au meurtre 1 Au voleur ! » et ajouta : « Je suis absolument trempé. » C'était l'autre pot à eau.

Le bruit avait réveillé toute la maison. M. X... [ 264 ]entra précipitamment dans son long vêtement de nuit, tenant un bougeoir. Le jeune Z... après lui, avec un autre bougeoir. Une procession par une autre porte avec des flambeaux et des lanternes, l'hôte et deux voyageurs allemands, en robes de chambre, ainsi qu'une femme, de chambre aussi. Je regardai. J'étais auprès du lit d'Harris, à un

J"our de voyage du mien. Il n'y avait qu'un sopha. 1 était contre le mur. Il n'y avait qu'une chaise à ma portée. J'avais tourné autour d'elle comme une comète, la heurtant comme une comète la moitié de la nuit.

J'expliquai ce qui m'était arrivé, et pourquoi cela était arrivé ; les gens de la maison se retirèrent et nous nous occupâmes du déjeuner, car l'aurore pointait déjà. Je jetai un coup d'oeil furtif sur mon podomètre, et trouvai que j'avais parcouru quarante-sept milles. Mais peu importait, puisque, après tout, je voulais sortir pour faire un tour.



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