Notre guide en Italie

De Utopia.
Le Serviteur noir de Washington tiré de Le Voyage des innocents
Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Situation sans issue
Le Capitaine Tempête et autres contes, Mercure de France, Paris, 1909
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Je désire dire quelques mots sur Michel-Ange Buonarroti. J’admire depuis longtemps le puissant génie de cet homme, supérieur en poésie, en peinture, en architecture, en sculpture, supérieur dans tout ce qu’il a entrepris. Mais ce n’est pas une raison pour qu’on me serve Michel-Ange à toutes les sauces, à déjeuner, au lunch, à dîner, pour le thé, pour le souper, entre les repas. J’aime à changer de temps en temps. À Gênes, toutes les œuvres d’art sont de lui. À Milan, tout est de lui, ou de ses élèves. Il a fait les plans du lac de Côme. À Padoue, Venise, Vérone, Bologne, de qui nous parlent les guides, si ce n’est de lui ? À Florence, tous les tableaux sont de lui, ainsi que tous les monuments. Ceux dont par hasard il n’a pas dessiné le plan, il avait coutume d’aller s’asseoir en face, sur une pierre, et de les regarder tristement ; et l’on montre encore la pierre. À Pise, tout est de lui, excepté la tour penchée qu’on lui aurait tout de même sûrement attribuée si elle ne s’écartait pas si outrageusement de la verticale. Il a fait le plan des jetées de Leghorn et de la douane de Civita-Vecchia. Mais à Rome, c’est effrayant. Il a fait les plans de Saint-Pierre, du pape, du Panthéon. Il a dessiné l’uniforme des soldats du pape. C’est lui qui a construit le Tibre, le Vatican, le Colisée, le Capitole, la Roche Tarpéienne, le palais Barberini, Saint-Jean de Latran, la Voie Appienne, les sept Collines, les bains de Caracalla, l’aqueduc de Claudius, la Cloaca Maxima. Cet intrigant a bâti toute la Ville Éternelle, et si les hommes et les livres ne sont pas d’effrontés menteurs, il a peint tous les tableaux qui s’y trouvent. Mon compagnon de voyage, Daniel, disait l’autre jour au guide : « Assez ! Assez ! Pas un mot de plus. Au moins, résumez. Qu’il soit entendu que le Créateur a fait l’Italie d’après les plans de Michel-Ange Buonarroti ! »

Je n’ai jamais éprouvé une joie si profonde, si pleine de gratitude, une impression de calme si pure, que lorsque j’ai appris que Michel-Ange était mort.

Toute la journée, le guide nous avait promenés à travers des kilomètres de sculpture et de peinture, dans les vastes galeries du Vatican ; à travers des kilomètres de sculpture et de peinture, dans vingt autres endroits différents. Il nous avait montré la grande fresque de la chapelle Sixtine, et des fresques, et des fresques, de quoi décorer tout le firmament. Et toujours de Michel-Ange. Si bien qu’à la fin, exaspérés, nous nous sommes décidés à jouer le jeu de stupidité qui nous a permis jusqu’ici de triompher par nos questions idiotes de tant de guides obstinés. Ces gens-là ne soupçonnent rien. Ils n’ont aucune idée de l’ironie.

Le nôtre nous montrait une statue.

— C’est en bronze, dit-il.

Nous regardâmes d’un œil distrait et le docteur interrogea :

— C’est de Michel-Ange ?

— Non. L’auteur est inconnu.

Après cela, il nous conduisit à l’ancien forum romain. Le docteur demanda :

— Michel-Ange ?

Le guide eut un sursaut.

— Non. Non. Plusieurs siècles avant Michel-Ange.

Un obélisque égyptien.

— Michel-Ange ?

— Oh ! Mon Dieu ! Gentleman ! C’était deux mille ans avant sa naissance !

Il finit par être si las de nos questions stupides, qu’il appréhendait de nous montrer quelque autre chose que ce fût. Le pauvre diable a vainement essayé de nous faire comprendre que Michel-Ange est seulement responsable d’une partie du monde, comme créateur, et non pas du tout. Nous nous obstinons. Nous avons besoin de distraire et de reposer notre esprit, si nous ne voulons pas devenir complètement idiots. Le guide continuera à souffrir. Si le jeu lui déplaît, tant pis pour lui. Il nous plaît, à nous.

J’ai toujours eu l’ambition de consacrer une étude vengeresse à ce fléau public, les guides européens. Bien des hommes ont souhaité dans leur cœur pouvoir se passer de guides. C’est un souhait irréalisable. Du moins qu’il soit permis d’en tirer quelque amusement comme une compensation pour les tortures qu’ils infligent aux voyageurs. Espérons que notre exemple sera profitable, et que d’autres nous imiteront.

À Gênes, les guides sont enchantés toutes les fois qu’ils ont à piloter des Américains, parce que la ville est pleine de souvenirs de Christophe Colomb, et que les Américains, naturellement, s’en montrent enthousiastes. La moindre relique excite chez eux une religieuse émotion. Notre guide était dans une agitation folle. Il avait l’air d’avoir avalé un sommier à ressort.

— Venez, messieurs, venez, criait-il. Je vais vous montrer une lettre écrite par Christophe Colomb. Une lettre écrite par lui-même ; de sa propre main. Venez vite !

Il nous conduisit à l’Hôtel de Ville. Après diverses formalités de clefs et de serrures, fort impressionnantes, on plaça devant nous un vieux document pâli et usé. Les yeux du guide étincelèrent. Il se mit à danser devant nous, en désignant le parchemin.

— Que vous disais-je, messieurs ? Voyez ! Écrit par Christophe Colomb ! De sa propre main !

Nous avions l’air indifférents, et désintéressés. Cependant le docteur condescendit à prendre le document dans ses mains. Il l’examina alors avec une attention scrupuleuse. Il y eut un silence pénible. Puis le docteur dit avec une grande simplicité :

— Ah ! Ferguson ? Non, ce n’est pas cela. Rappelez-moi le nom de l’individu.

— Christophe Colomb. Le grand Christophe Colomb !

Un autre moment d’examen minutieux.

— Ah ! Et vous dites que c’est lui qui l’a écrit ?

— De sa propre main ?

— De sa propre main ! Le grand Christophe Colomb ! C’est un autographe authentique ! Alors le docteur reposa le document et prononça ces mots décisifs :

— Il y a en Amérique des enfants de treize ou quatorze ans qui écrivent mieux que cela.

— Mais c’est le grand Christo…

— Je ne me soucie pas de savoir le nom de l’auteur. Ce que je sais, c’est que je n’ai jamais vu une si vilaine écriture. Il ne faut pas vous figurer que vous pourrez nous en imposer parce que nous sommes étrangers. Nous ne sommes pas fous, pas le moins du monde. Si vous avez quelques spécimens calligraphiques un peu propres, montrez-les. Sinon, allons-nous-en.

Nous partîmes. Le guide était abasourdi. Il fit pourtant encore une tentative. Il avait quelque chose à nous montrer qui, pensait-il, triompherait de notre indifférence.

— Venez avec moi, messieurs. Je vais vous faire voir un buste, le buste de Christophe Colomb, précisément. Splendide, grandiose, magnifique !

Il nous mena devant le buste. C’était vraiment un buste superbe. Le guide rejeta sa tête en arrière et prit une attitude.

— Regardez, messieurs ! Christophe Colomb ! Lui-même ! N’est-il pas beau ? Quelle admirable œuvre d’art !

Le docteur mit son monocle.

— Ah ! Et vous dites que ce gentleman s’appelait ?

— Christophe Colomb ! Le grand Christophe Colomb !

— Ah ! Et qu’est-ce qu’il a fait, ce Christophe Colomb ?

— Mais c’est lui qui a découvert l’Amérique ! Mon Dieu ! Mon Dieu !

— Découvert l’Amérique ? Çà, c’est plutôt un peu fort. Voyons ! Nous en venons, nous, de l’Amérique. Et nous n’avons jamais entendu parler de lui. Christophe Colomb… Un nom bizarre. Est-ce que… Est-ce qu’il est mort ?

— Corpo di Bacco ! Il y a plus de trois cents ans !

— De quoi est-il mort ?

— Mais je n’en sais rien. Je ne peux pas le savoir.

— La petite vérole, peut-être ?

— Je ne crois pas. Et puis je vous répète que je n’en sais rien.

— La rougeole ?

— C’est possible. Je l’ignore. Évidemment, il a bien fallu qu’il meure de quelque chose.

— Ses parents sont-ils encore vivants ?

— Mais non ! Ils sont morts, voyons, et probablement avant lui.

— Ah ! et dites-moi, qu’est-ce qui est le buste, — et le piédestal ?

— Voilà le piédestal, et voilà le buste. Ah ! sainte Vierge !

— Je vois. Je vois. C’est une combinaison fort ingénieuse, fort ingénieuse. Et est-ce la première fois que ce gentleman est sur un buste ?

Hier, nous avons passé trois ou quatre heures au Vatican ; nous voulions revoir ce musée prodigieux. Plus d’une fois il nous fut difficile de dissimuler notre admiration qui éclatait malgré nous. Nous y réussîmes, cependant. Ce fut la première fois qu’on vit des visiteurs passer sans broncher à travers les merveilles du Vatican. Notre guide était dans la stupeur. Il trottait sur ses longues jambes, cherchant des choses extraordinaires à nous montrer, épuisant toute son ingéniosité. Et chaque fois sans succès. Rien ne nous intéressa. Il avait gardé pour la fin ce qu’il regardait comme la merveille des merveilles, une momie royale égyptienne, la mieux conservée peut-être qu’il y ait au monde. Il nous y mena. Il était si sûr de l’effet, cette fois-ci, qu’un peu de son vieil enthousiasme lui revint :

— Voyez, messieurs ! Une momie.

Le monocle se posa dans l’œil du docteur, avec le geste calme habituel.

— Ah ! Comment dites-vous que s’appelait ce gentleman ? Son nom ?

— Son nom ? Mais il n’avait pas de nom. Ou, dans tous les cas, je l’ignore. C’est une momie, une momie égyptienne.

— Ah ! Bien. Elle est d’ici ?

— Mais non. C’est une momie égyptienne, vous dis-je.

— Ah ! Très bien. Française, n’est-ce pas ?

— Non. Non. Ni française, ni romaine. Originaire d’Égypte.

— D’Égypte ? C’est la première fois que j’entends prononcer le nom de ce pays. Un pays étranger, sans doute. Momie… Momie… Comme ce brave homme est calme ! Comme il a l’air maître de soi. Et, au fait, est-ce qu’il est mort ?

— Oh ! sacrebleu. Il y a trois mille ans qu’il est mort.

Alors le docteur se tourna vers lui, brusquement d’un air sauvage :

— Dites donc, vous, il faudrait tâcher de vous conduire un peu convenablement. Ce n’est pas une raison, parce que nous sommes étrangers, pour nous traiter comme des Chinois. Essayer de nous coller un vieux cadavre d’occasion, dont les rats eux-mêmes ne voudraient pas ! Si vous avez un cadavre un peu plus frais, dépêchez-vous d’aller le chercher, ou je m’en procurerai un illico, en vous cassant la tête, tout simplement.



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