Mort ou vivant ?

De Utopia.
Edward Mills et George Benton illustré par Alice Barber Stephenes
Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Le Journal d’Ève
Le Capitaine Tempête et autres contes, Mercure de France, Paris, 1909
Is He Living or Is He Dead?, illustrated by Alice Barber Stephenes
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


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Au mois de mars 1892, je villégiaturais sur la Riviera, à Menton. Dans cette résidence paisible, on trouve, à peu de frais, tous les avantages que l’on peut se procurer, plus bruyamment, à Monte-Carlo ou à Nice, quelques kilomètres plus loin. C’est-à-dire qu’on a le soleil, l’air embaumé et la lumineuse mer bleue, sans les inconvénients du fla-fla moderne, et le tracas de la vie élégante. Menton est calme, simple, paisible, sans prétentions. Les gens riches et les viveurs n’y vont pas. Du moins, en ce qui concerne les gens riches, généralement parlant. Il y a, de temps à autre, une exception ; et, justement, à cette époque, je rencontrai à Menton un de ces opulents personnages. Pour lui conserver l’incognito, je l’appellerai Smith. Un jour, à l’Hôtel des Anglais, pendant le second déjeuner, je l’entendis s’exclamer :

— Dites donc ! Regardez vite l’individu qui est en train de sortir de la salle. Notez rapidement chaque détail de son extérieur.

— Pourquoi donc ?

— Savez-vous qui c’est ?

— Mais oui. Il est arrivé ici plusieurs jours avant nous. C’est un richissime manufacturier en soie, de Lyon, maintenant retiré des affaires, à ce qu’on dit. Je présume qu’il est seul au monde ; car il a toujours l’air triste et rêveur, et ne parle avec personne. Son nom est Théophile Magnan.

Je supposai que Smith allait m’expliquer pourquoi il portait un intérêt si intense à la personne de M. Magnan, mais, au lieu de parler, il tomba dans une songerie silencieuse, et parut ignorer le reste du monde pendant quelques minutes. De temps en temps, il passait la main dans son épaisse chevelure blanche, comme pour aider ses réflexions, tandis que son déjeuner achevait de se refroidir. À la fin, il dit :

— Non, c’est parti. Je ne le retrouverai pas.

— Qu’est-ce donc que vous voulez retrouver?

— Un des plus jolis contes d’Andersen. Mais je ne peux pas le retrouver. Je ne m’en rappelle qu’une partie. C’est un enfant qui a un oiseau en cage. Il l’aime beaucoup, mais le néglige parfois. Le pauvre oiseau chante souvent sans qu’on l’écoute et qu’on s’occupe de lui. À la fin, il souffre de la faim et de la soif. Son chant devient plaintif et faible, et puis il cesse. L’oiseau est mort. L’enfant arrive, et a le cœur déchiré de remords. Il verse des larmes amères, se lamente, et appelle ses camarades. Ils enterrent le petit oiseau avec pompe et cérémonie, en donnant les marques du plus vif chagrin. Ils ignorent, les pauvres, que ce ne sont pas seulement les enfants qui laissent mourir les poètes de faim, et dépensent ensuite à leur faire de somptueuses funérailles plus d’argent qu’il n’en eût fallu pour leur assurer de leur vivant une existence confortable. D’ailleurs…

Ici, notre conversation fut interrompue. Dans la soirée, vers dix heures, je retrouvai Smith. Il me demanda de l’accompagner dans son salon pour fumer avec lui et boire des grogs au whisky. L’endroit était fort agréable, avec ses sièges confortables, ses lampes claires, et le bon feu de saison garni de noyaux d’olives. Pour achever de nous faire apprécier cet ensemble, la mer, en face de nos fenêtres, gémissait, un peu grosse. Nous bûmes deux verres de grog, tout en causant amicalement. Smith dit enfin :

— Maintenant que nous voilà bien tranquilles, je vais vous raconter une histoire curieuse. C’est un secret qui a été gardé pendant de nombreuses années, un secret entre moi et trois autres personnes. Mais je suis décidé à le rompre. Êtes-vous installé confortablement ?

— Tout à fait bien. Continuez !

Voici le récit de Smith :

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« Il y a longtemps, j’étais un jeune artiste, un très jeune artiste en réalité, et je voyageais en touriste à travers la campagne française, prenant des esquisses çà et là. Je rencontrai dans mes pérégrinations un couple de jeunes gens, français, et qui voyageaient dans les mêmes conditions que moi. Ils étaient charmants. Rapidement nous fîmes connaissance. Nous étions, les uns et les autres, aussi heureux que pauvres, ou aussi pauvres qu’heureux. À votre choix. Claude Frère et Carl Boulanger. C’étaient les noms de ces jeunes gens. Pauvres chers garçons ! Jamais cœurs plus ensoleillés ne se sont ri de la pauvreté et n’ont été plus noblement heureux en toute saison.

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Après un voyage traversé de chances diverses, plutôt misérables, nous arrivâmes, complètement dénués, dans un village de Bretagne où nous fûmes accueillis, et littéralement sauvés de mourir de faim, par un artiste aussi pauvre que nous, qui résidait là, François Millet. »

— Quoi ! Le célèbre François Millet ?

« Célèbre ! Il ne l’était guère à ce moment-là. Il ne l’était pas plus que nous. Personne ne le connaissait, même dans son pauvre village. Et il était si pauvre qu’il ne pouvait nous donner à manger que des navets, et encore les navets manquaient parfois. Nous devînmes bientôt, dans ces conditions, des amis inséparables. Nous passions notre temps à peindre, de tout notre cœur, entassant les toiles, en vendant rarement une. Ô mon âme ! Quelles heures de détresse nous avons connues ! Tout de même, c’était le bon temps. Cela dura deux ans, environ. À la fin, un jour, Claude dit :

— Mes enfants. Je crois que nous sommes au bout de notre rouleau. Comprenez-moi bien. Tout à fait au bout. Plus rien à faire avec les gens du pays. Il y a une ligue formée contre nous. J’ai fait le tour du village et je puis parler savamment. Nous ne trouverons plus un centime de crédit tant que nous n’aurons pas payé ce que nous devons à l’heure actuelle.

Cette révélation jeta un froid. Nous étions tous pâles de découragement. Il fallait se rendre à l’évidence. La situation était nettement désespérée.

Il y eut un long silence. Enfin Millet soupira :

— Je ne trouve rien, rien du tout. Dites une idée, quelqu’un.

Aucune réponse, à moins qu’un morne silence puisse être appelé une réponse. Carl se leva, marcha nerveusement de long en large, puis s’écria :

— C’est une honte. Regardez ces châssis. Il y a là des bottes de bonne peinture, aussi bonne que ce qui se fait de mieux en Europe. Et ce n’est pas seulement mon opinion. C’est celle de tas de gens qui sont passés ici et qui ont pu voir, et qui ont parlé comme je parle, ou à peu près.

— Mais qui n’ont pas acheté, dit Millet.

— Peu importe. Ils ont trouvé que c’était bien, et ils avaient raison. Regardez donc votre Angélus. Quelqu’un ose-ra-t-il soutenir…

— Allons donc ! Carl ! Mon Angélus ! On m’en a offert cinq francs.

— Quand?

— Qui donc ?

— Où est-il ?

— Pourquoi n’avez-vous pas accepté ?

— Ne parlez donc pas tous à la fois ! Je pensais qu’il donnerait davantage. J’en étais sûr. Alors je lui ai demandé huit francs.

— Oui, et alors ?

— Il est parti, en disant qu’il repasserait.

— Tonnerre et éclairs ! Voyons, François…

— Oh ! Je sais bien, j’ai eu tort. C’était fou de ma part. Que voulez-vous ! Je croyais bien faire. Il faut me pardonner, et je…

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— Mais, mon vieux, vous êtes tout pardonné. Seulement une autre fois, ne laissez pas passer une occasion semblable, voilà tout.

— Hélas ! Si seulement quelqu’un venait aujourd’hui m’en offrir un chou, je le donnerais, vous pensez avec quel empressement !

— Un chou ! Ne parlez pas de choses semblables. L’eau m’en vient à la bouche. C’est de la cruauté de faire de pareilles allusions.

— Mes enfants, dit Carl, répondez-moi. Ces peintures qui sont là, manquent-elles de mérite ?

— Non.

— Ne sont-elles pas d’un très grand et très réel mérite ? Répondez !

— Si.

— D’un mérite tel que si elles étaient signées d’un nom connu, elles se vendraient merveilleusement ?

— Certainement oui. Personne n’en doute.

— Je suis sérieux, et je pense que vous parlez sérieusement. N’est-ce pas ?

— Évidemment, nous parlons sérieusement. Mais où veux-tu en venir ? Et à quoi tout cela sert-il ? En quoi ton raisonnement nous concerne-t-il ?

— En ceci. Si vous dites vrai, camarades, et j’en suis sûr, il ne reste plus qu’à signer ces toiles d’un nom connu.

La conversation s’arrêta. Toutes les figures étaient tournées anxieusement vers Carl. Que voulait-il dire ? De quel nom fameux parlait-il ? Et qui devait bénéficier de ce nom fameux ?

Carl s’assit et s’expliqua.

— C’est une chose très sérieuse que j’ai à vous proposer. Je pense que c’est le seul moyen qui nous reste d’éviter l’asile des indigents. Et je considère, d’autre part, ce moyen comme très sûr. Mon opinion est basée sur certains faits, nombreux et bien établis dans l’histoire de l’humanité. Je pense que par mon moyen nous allons tous devenir riches.

— Riches ! Tu es fou !

— Je ne suis pas fou.

— Mais certainement si. Qu’est-ce que tu appelles riches ?

— Cent mille francs chacun, environ.

— Sûrement. Pauvre Carl ! Tu as souffert trop de privations et…

— Carl, tu devrais prendre une pilule de quelque chose et aller au lit.

— Bandez-lui la tête, d’abord, bandez-lui la tête et ensuite…

— Silence ! dit Millet, d’un ton sévère, et laissez ce garçon s’expliquer. Voyons Carl, expose ton projet.

— Voici. D’abord, comme préambule, je vous demanderai de noter un fait d’observation absolue. C’est que le mérite d’un artiste n’a jamais été reconnu avant qu’il fût mort, la plupart du temps de privations. Cela est arrivé si souvent que l’on peut le considérer comme une loi : le mérite d’un artiste obscur et talentueux doit nécessairement être reconnu, et ses œuvres atteindre des prix élevés, mais seulement après sa mort. En suite de quoi, je déclare : Nous allons tirer au sort. Et l’un de nous doit mourir.

Cette conclusion était si inattendue, et fut énoncée d’un ton si calme, que personne ne sourcilla, tout d’abord. Puis, aussitôt, il y eut une série d’exclamations, et de nouvelles et pressantes sollicitations de s’occuper de la santé de Carl. Celui-ci attendit tranquillement que l’explosion de rires fût apaisée : quand il put parler, il reprit le développement de son projet.

— Je dis donc que l’un de nous doit mourir, pour sauver les autres, ― et lui-même. Nous allons tirer au sort. Celui qui sera désigné deviendra illustre ; et les autres riches, comme lui d’ailleurs. Laissez-moi donc parler ! Un peu de patience. Je vous répète que je sais fort bien ce que je dis. Je continue. Pendant les trois mois qui vont suivre, celui que le sort aura désigné va peindre de toutes ses forces, augmenter son stock de toiles autant qu’il pourra. Pas des peintures. Ce n’est pas la peine. Des esquisses, des études, des fragments d’études, une douzaine de coups de pinceau sur chaque toile. Peu importe que cela ne signifie rien. La seule chose importante, c’est que ce soit de lui, et signé de lui. Qu’il en bâcle cinquante par jour, et que chacune contienne quelqu’un de ses traits caractéristiques, quelque chose dans la manière où on le reconnaisse à première vue. C’est cela qui se vend, comprenez-vous ; c’est cela qui est acheté à des prix fabuleux par les musées, une fois que le grand homme a disparu. Il faut que nous en ayons une tonne à vendre, quand il mourra. Et pendant tout le temps qu’il travaillera, pendant ces trois mois qui précéderont sa mort, nous autres, les autres, nous le soignerons, tout en tenant en haleine Paris et les marchands, tout en répandant sa gloire ; nous préparerons l’événement. Et quand tout sera bien à point, bien chaud, bien mijoté, il mourra, et nous ferons toute la réclame possible à ses funérailles. Vous avez compris, cette fois ?

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— Non. C’est-à-dire, pas tout à…

— Pas tout à fait ? Vous ne saisissez donc pas ? Il ne s’agit pas de le faire mourir réellement. Il disparaîtra simplement et s’en ira vivre ailleurs sous un autre nom. Nous enterrerons un mannequin, sur lequel nous pleurerons, et toute la terre avec nous. Et je…

Mais il ne put achever sa phrase. Ce fut un hourrah subit et des cris d’enthousiasme. Nous nous mîmes tous à danser autour de la salle, en nous embrassant et en nous félicitant, dans des transports de joie délirante. Pendant des heures, insensibles à la faim, nous discutâmes cet admirable projet. Lorsque enfin tous les détails eurent été réglés à la satisfaction générale, nous procédâmes au tirage au sort, et le sort tomba sur Millet. C’est lui qui fut condamné à mort. Nous réunîmes les derniers objets de quelque valeur dont nous ne devions nous séparer que dans une circonstance suprême où il s’agissait de poser un enjeu définitif. En les engageant, nous eûmes quelques sous, assez pour organiser un modeste repas d’adieu, garder chacun de quoi partir en voyage, et laisser à Millet une provision suffisante de navets.

Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes, naturellement à pied. Chacun de nous emportait une douzaine de petits tableaux de Millet, pour les vendre. Carl se dirigea vers Paris, où il devait travailler à établir la réputation de Millet avant le jour de sa mort. Claude et moi, nous devions nous séparer et courir la France chacun de notre côté.

Vous serez tout à fait étonné de savoir combien l’entreprise fut aisée à exécuter. Je marchai deux jours avant de commencer mon travail. Arrivé dans les environs d’une grande ville, je me mis à prendre l’esquisse d’une maison de campagne non loin de la route, dont j’avais remarqué le propriétaire sous la véranda. Il s’approcha de moi pour voir mon esquisse. J’étais sûr qu’il y viendrait. Je continuai à travailler, faisant de mon mieux, certain de l’intéresser. Au bout d’un moment, il eut quelques mots d’approbation. Peu à peu, son intérêt s’accrut. Il eut une ou deux phrases admiratives, puis finit par me déclarer que j’étais un maître.

Là-dessus, je posai mon pinceau, je fouillai dans ma sacoche, en tirai un Millet, et lui montrai la signature dans le coin. Fièrement je dis :

— Je suppose que vous reconnaissez la signature. Eh bien ! Je suis son élève ! Vous voyez que je puis prétendre à connaître un peu mon métier.

L’homme eut un air embarrassé, comme un coupable pris en faute, et demeura silencieux.

Je repris d’un air soucieux :

— Vous n’allez pas me dire que vous ne connaissez pas la signature de Millet.

Évidemment non, il ne la connaissait pas.

Mais vous n’avez jamais vu un homme plus reconnaissant à quelqu’un qui le tire d’embarras, et si simplement.

— Parbleu, dit-il. Il n’y a pas d’erreur possible. C’est un Millet. Je me demande à quoi je pensais d’être si distrait à ce point. C’est un Millet, et un bon.

Il voulut me l’acheter, immédiatement. Je répondis que je n’étais pas riche, loin de là, mais que tout de même, je n’étais pas pauvre au point de m’en séparer. Je finis tout de même par le lui laisser, pour huit cents francs.

— Huit cents francs !

— Parfaitement. Le brave Millet, lui, l’aurait vendu pour une côtelette de porc. Oui, monsieur, j’ai eu huit cents francs de cette petite toile. Aujourd’hui, je la rachèterais avec joie quatre-vingt mille. Il est trop tard. Je fis une très jolie vue de la villa du bonhomme, et la lui offris pour dix francs. Mais étant l’élève d’un tel maître, il ne voulut absolument pas la prendre à ce prix, et il me força d’en accepter cent francs. J’envoyai les huit cents francs à Millet, le jour même, et je continuai mon voyage.

Mais non plus à pied. Je pris le chemin de fer, à partir de ce jour-là. Chaque jour je vendais une peinture, jamais deux. Je disais chaque fois à mon acheteur :

— Je suis un fou de vendre du Millet, à l’heure actuelle, même dans les meilleures conditions. Il est malade et n’en a pas pour trois mois. Et quand il sera mort, il n’y aura plus moyen d’en avoir, ni pour amour ni pour argent.

Ainsi je répandais cette idée autant que je le pouvais, et préparais le terrain.

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C’est moi qui avais eu le mérite de notre première combinaison, celle de la vente en voyage. Elle réussit parfaitement. J’ai dit que j’étais allé à pied seulement deux jours. Claude marcha deux jours, lui aussi. Nous ne voulions pas rendre Millet célèbre trop près de chez lui. Mais Carl marcha seulement une demi-journée, et ensuite voyagea comme un duc et pair, le misérable intrigant.

De temps en temps, nous allions trouver un directeur de journal, dans les villes où nous passions, et lui communiquions une note qu’il insérait, et que d’autres journaux reproduisaient.

Nous nous gardions bien de révéler l’existence d’un nouveau peintre. Au contraire, la teneur de notre article supposait que tout le monde connaissait Millet. Aucun éloge. Mais un simple mot sur l’état de santé actuel du maître, un mot parfois rassurant, d’autres fois inquiétant. Nous marquions les passages au crayon rouge et les envoyions aux personnes qui nous avaient acheté.

Carl, cependant, était arrivé à Paris, et s’était mis à l’œuvre immédiatement.

Il s’était lié d’amitié avec les correspondants de journaux étrangers, et avait donné des nouvelles de la santé de Millet en Angleterre, sur tout le continent européen, en Amérique, et ailleurs.

Six semaines après notre départ, nous nous retrouvâmes tous trois à Paris, et tînmes conseil. L’affaire avait été si habilement lancée, et paraissait si bien à point, qu’il eût été maladroit d’attendre plus longtemps pour frapper le grand coup. Aussi écrivîmes-nous à Millet de se mettre au lit et de se dépêcher d’organiser sa maladie, car nous désirions qu’il mourût dans une dizaine de jours, s’il pensait pouvoir être prêt.

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En attendant, nous fîmes nos comptes. À nous trois, nous avions vendu quatre-vingt-cinq petits tableaux ou études, et nous avions encaissé, au total, soixante-neuf mille francs. Carl avait réalisé la dernière affaire, et la plus brillante. Il avait vendu l’Angélus pour deux mille deux cents francs. Nous étions enthousiasmés de lui. Nous étions loin de prévoir qu’un jour, la France chercherait à garder ce tableau et qu’un étranger le lui enlèverait au prix de cinq cent cinquante mille francs !

Nous eûmes un souper au Champagne, ce soir-là ; le lendemain, Claude et moi partîmes pour aller soigner Millet pendant ses derniers jours, écarter les indiscrets et envoyer à Carl des bulletins quotidiens qu’il communiquerait aux journaux des divers continents. Le jour fatal arriva enfin. Carl put être là pour nous aider à rendre au maître les derniers devoirs.

Vous vous rappelez les funérailles, l’émotion du monde entier, et comment les artistes les plus illustres de tous les pays vinrent rendre hommage au grand homme disparu. Nous quatre, toujours inséparables, nous transportâmes le cercueil. Nous ne voulûmes laisser ce soin à personne, car il n’y avait dans le cercueil qu’un mannequin de cire, et les porteurs professionnels auraient eu des soupçons à cause du poids. Nous avions été ensemble à la peine. Nous fûmes ensemble à ce triste honneur. Tous quatre. »


— Comment diable ? Et quels quatre ?

— Nous trois, et Millet, voyons ! Car Millet aida à porter lui-même son propre cercueil. Il s’était déguisé en parent, parent éloigné.

— Surprenant !

— Et vrai, cependant. Vous vous rappelez comment, ensuite, ses tableaux ont monté. De l’argent ? Nous en avions à ne savoir qu’en faire. Il y a un homme à Paris, qui possède aujourd’hui soixante-dix Millet. Il nous a versé, en tout, deux millions. Quant aux études, esquisses, ébauches confectionnées à la grosse pendant les six semaines de notre voyage, vous serez stupéfait du chiffre auquel nous les vendons aujourd’hui, quand toutefois nous consentons à les vendre.

— C’est une histoire merveilleuse, absolument !

— Oui. Il me semble aussi.

— Et Millet qu’est-il devenu ?

— Êtes-vous capable de garder un secret ?

— Absolument.

— Vous rappelez-vous cet homme sur lequel j’ai appelé votre attention, dans la salle à manger ? Cet homme était François Millet.

— Grands…

— Dieux ! Oui. C’est un miracle. C’est la première fois que les marchands n’ont pas fait mourir de faim un artiste pour s’enrichir de ses dépouilles après sa mort. On n’a pas permis que l’oiseau se brisât le cœur en chantant pour mériter de pompeuses funérailles. C’est une chose inouïe. Et nous ne sommes pas peu fiers que tout le mérite, et une partie du profit, de cette idée merveilleuse, aient été pour nous.


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Edward Mills et George Benton Le Capitaine Tempête et autres contes Le Journal d’Ève
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