Madame Mac Williams et le croup
[ 237 ]
Donc, pour revenir à ce que je disais, avant de faire une digression pour vous expliquer comment cet effroyable et incurable fléau membraneux ravageait la ville et rendait toutes les mères folles de terreur, j'appelai l'attention de Mme Mac Williams sur la petite Pénélope, en disant :
— « Ma chérie, si j'étais vous, je ne laisserais pas l'enfant mâcher ce bout de bois de pin. »
— « Vraiment ! où est le mal ? » dit-elle, tout en se disposant à enlever à l'enfant le bout de bois, car les femmes ne peuvent recevoir la plus raisonnable insinuation sans discuter — j'entends les femmes mariées.
Je répliquai : — « Mon amour, il est de notoriété publique que le bois de pin est le moins nourrissant de tous ceux que peuvent manger les enfants. »
La main de ma femme s'arrêta, au moment de prendre le bout de bois, et retourna sur ses genoux. Elle faisait des efforts visibles pour se contenir.
— « Naïf que vous êtes ! vous savez bien le contraire. Tous les médecins vous diront que la térébenthine que contient ce bois est excellente pour fortifier le dos et les reins. » [ 238 ] — « Ah ! excusez mon erreur. Je ne savais pas que l'enfant eût les reins ou la colonne vertébrale malades, et que le médecin de la famille eût recommandé... »
— « Qui dit que la colonne vertébrale ou les reins de Pénélope soient malades ? »
— « Ma chérie, c'est vous qui l'insinuez. »
— « Quelle idée ! Je n'ai jamais rien voulu faire entendre de pareil. »
— « Ma chère amie, il n'y a pas deux minutes que vous avez dit... »
— « Au diable ce que j'ai dit. Peu importe ce que j'ai dit. Il n'y a pas de mal à ce que l'enfant mâche un bout de bois de pin, si cela lui plaît ; vous le savez aussi bien que moi. Et elle continuera à le mâcher. Voilà. »
— « Pas un mot de plus, mon amour. Je vois la force de votre raisonnement. Je vais aller commander deux ou trois fagots du meilleur bois de pin possible. Aucun de mes enfants n'en manquera tant que... »
— « Oh 1 je vous en prie, allez à votre bureau et laissez-moi quelque repos. On ne peut faire la plus simple réflexion sans que vous en preniez prétexte pour raisonner, raisonner, raisonner, jusqu'à ce que vous ne sachiez plus ce que vous dites. Vous ne le savez d'ailleurs jamais. »
— « Très bien ! Comme vous voudrez. Cependant il y a dans votre dernière remarque un manque de logique qui... »
Mais déjà elle était partie en fredonnant sans attendre la fin, et avait emmené l'enfant. Le soir de ce jour, au dîner, je la vis paraître avec une figure aussi blanche qu'un linge :
— « O Mortimer, voilà bien autre chose ! Le petit Georges Gordon est pris. » [ 239 ]— « Le croup ? »
— « Le croup. »
— « Y a-t-il quelque espoir ? »
— « Plus au monde le moindre espoir. Hélas ! que va-t-il advenir de nous ? »
A ce moment, on apporta la petite Pénélope pour nous souhaiter la bonne nuit, et faire sa prière comme de coutume aux genoux de sa mère. Au milieu du « maintenant, mon Dieu, je vais m'endormir », elle toussa légèrement. Ma femme eut une secousse comme quelqu'un frappé d'un coup mortel. Mais une minute après, elle était debout, toute pleine de l'activité que la terreur inspire.
Elle commanda que le petit lit de l'enfant fût porté de la nursery dans notre chambre. Elle-même surveilla l'exécution. Je dus l'accompagner, naturellement. Elle fit faire au plus vite. Un lit pliant fut mis pour la bonne dans le cabinet de toilette. Mais soudain Mme Mac Williams s'aperçut que nous serions trop loin de l'autre bébé. Qu'arriverait-il, s'il avait les symptômes pendant la nuit ? A cette pensée, la pauvre femme repâlit.
Nous reportâmes donc le lit de l'enfant et celui de la bonne dans la nursery, et nous installâmes im lit pour nous-mêmes dans une chambre voisine.
Après cela, Mme Mac Williams supposa que le bébé attrapait le croup de Pénélope. Cette pensée frappa son âme d'une terreur nouvelle. Toute la tribu dut s'empresser pour enlever le lit de la nursery, pas assez vite pour la satisfaire quoiqu'elle aidât elle-même à l'ouvrage, et mît presque le petit lit en pièces dans sa frénétique fureur.
Nous redescendîmes, mais en bas il n'y avait pas de place pour la bonne, et Mme Mac Williams dit que l'expérience de cette personne nous était d'un secours inestimable. Nous retournâmes donc. [ 240 ]armes et bagages, à notre chambre une fois de plus. Et nous eûmes une grande joie, comme des oiseaux ballottés par la tempête qui ont retrouvé leur nid.
Mme Mac Williams alla voir à la nursery comment les choses marchaient. Elle revint en hâte, à nouveau épouvantée.
— « Qu'est-ce qui peut faire dormir le bébé si profondément ? »
— « Mais, ma chère, dis-je, le bébé dort toujours comme une image. »
— « Oui, oui, mais il y a quelque chose de particulier dans son sommeil. Il me semble, il me semble respirer trop régulièrement. Oh ! c'est effrayant. »
— « Mais le bébé respire toujours régulièrement. »
— « Je sais, mais aujourd'hui, il y a quelque chose d'inquiétant dans cette régularité. Sa bonne est trop jeune et sans expérience. Il faut que Maria aille avec elle, si quelque chose arrivait. »
— « Voilà une bonne idée. Mais vous n'aurez personne pour votre service. »
— « Si j'ai besoin de quelque chose, vous suffirez. D'ailleurs, je n'ai besoin de personne, à un moment comme celui-là. »
Je dis que je me reprocherais de me coucher et de dormir tandis qu'elle veillerait et souffrirait auprès de notre petite malade, toute la pénible nuit. Mais je me laissai décider. La vieille Maria partit prendre ses quartiers, comme autrefois, dans la nursery.
Pénélope toussa deux fois dans son sommeil.
— « Oh ! pourquoi le docteur ne vient-il pas ?
Mortimer, cette chambre est certainement trop
chaude. Tournez vite la clef du calorifère. » [ 241 ]
Je tournai la clef, les yeux sur le thermomètre. Je me demandais en moi-même si 20 degrés étaient trop pour un enfant malade.
Le messager revint de la ville, annonçant que notre médecin était malade et gardait le lit. Ma femme tourna vers moi un regard mourant, et me dit d'une voix mourante :
« — Il y a là un dessein de la Providence. C'était fatal. Jamais il ne fut malade jusqu'à aujourd'hui. Jamais. Nous n'avons pas vécu comme nous aurions dû vivre, Mortimer ! Je vous l'ai déjà dit souvent. Vous voyez le résultat. Notre enfant ne se rétablira pas. Vous êtes heureux si vous pouvez vous pardonner. Je ne me pardonnerai pas. »
Je répondis, sans avoir l'intention de la blesser, mais un peu à la légère, qu'il ne me paraissait pas que nous eussions mené une existence si perdue.
— « Mortimer, voulez-vous attirer la colère divine sur le bébé ? »
Elle se mit à se lamenter, puis, soudain :
— « Mais le docteur doit avoir envoyé des remèdes ? »
— « Certainement, dis-je. Les voilà. J'attendais qu'il me fût permis de parler. »
— « Donnez-les-moi donc ! Ne savez- vous pas que chaque minute est précieuse ? Mais, hélas ! pourquoi envoyer des remèdes, quand il sait que tout est perdu ! »
Je dis que tant qu'il y avait de la vie, il y avait de l'espoir.
— « De l'espoir ! Mortimer ! Vous ne savez pas plus ce que vous dites que l'enfant encore à naître. Si vous... Que je meure si l'ordonnance ne dit pas ime cuillerée à thé toutes les heures ! Comme si nous avions un an devant nous pour sauver l'enfant ! Mortimer ! dépêchez-vous ! Donnez à la [ 242 ]pauvre petite mourante une grande cuillerée, et essayez de vous hâter ! »
— « Mais, ma chère, une grande cuillerée peut.,. »
— « Ne m'affolez pas ! Là, là, là, mon chéri, mon amour ! C'est bien mauvais, mais c'est bon pour Nelly, pour la petite Nelly à sa mère. Et cela va la guérir. Là, là, là, mettez sa petite tête sur le sein de sa maman, et dormez, vite... O Mortimer ! Je sais qu'elle sera morte avant demain ! Une grande cuillerée toutes les demi-heures, peut-être... Il faut lui donner de la belladone aussi... et de l'aconit. Allez chercher, Mortimer !... Maintenant laissez-moi faire. Vous n'entendez rien à tout cela. »
Nous allâmes enfin nous coucher, plaçant le petit lit près de l'oreiller de ma femme.
Tout ce tracas m'avait harassé. En deux minutes j'étais aux trois quarts endormi. Ma femme me secoua :
— « Mon ami, avez-vous retourné la clef du calorifère ? »
— « Non. »
— « C'est bien ce que je pensais. Allez-y, je vous en prie. Cette chambre est froide. »
J'y allai, puis me rendormis. Je fus réveillé une fois de plus :
— « Mon ami, voudriez-vous mettre le lit de l'enfant de votre côté ? Il est trop près du calorifère ?
Je déplaçai le petit lit. Mais je trébuchai sur le tapis, et j'éveillai l'enfant. Je m'assoupis une fois de plus, pendant que ma femme apaisait la malade. Mais à travers les nuages de mon assoupissement me parvinrent ces paroles :
— « Mortimer, il nous faudrait de la graisse
d'oie. Voulez- vous sonner ? » [ 243 ]
Je sautai du lit tout endormi et je marchai sur un chat, qui miaula de protestation, et que j'aurais calmé d'une correction si une chaise n'avait pas reçu le coup à sa place.
— « Mortimer, quelle idée avez-vous d'allumer le gaz, pour réveiller encore l'enfant ? »
— « Je veux voir si je me suis blessé, Caroline. »
— « Bon. Regardez aussi la chaise. Elle doit être en morceaux. Pauvre chat ! Supposez que... »
— « Je ne suppose rien du tout à propos du chat. Cela ne serait pas arrivé si vous aviez dit à Maria de rester ici et de veiller à des choses qui sont de sa compétence et non de la mienne. »
— « Mortimer, vous devriez rougir de faire de telles réflexions. C'est une pitié que vous refusiez de rendre ces petits services, à un moment aussi pénible, quand votre enfant... »
— « Là, là, je ferai ce que vous voudrez. Mais j'aurai beau sonner, personne ne viendra. Tout le monde dort. Où est la graisse d'oie ? »
— « Sur la cheminée de la nursery. Vous n'avez qu'à y aller, et demander à Maria... »
Je pris la graisse d'oie et revins me coucher.
— « Mortimer, je regrette tant de vous déranger, mais la chambre est vraiment trop froide pour appliquer le remède. Voulez-vous allumer le feu ? Il est préparé. Une allumette, seulement. »
Je me traînai encore hors du lit, j'allumai le feu, puis m'assis inconsolable.
— « Mortimer, ne restez pas là assis, à prendre un rhume mortel. Venez dans le Ut. »
Je me levai. Elle dit : — « Attendez un moment. Voulez-vous donner à l'enfant une cuillerée de potion ? »
Ainsi fis-je. C'était une potion qui plus ou moins réveillait l'enfant. Ma femme profitait de ces mo [ 244 ]ments pour la frotter avec la graisse d'oie, et l'enduire de partout. Je fus bientôt réendormi, puis réveillé :
— « Mortimer ! je sens un courant d'air. Il n'y a rien de plus dangereux dans ces maladies. Mettez, je vous prie, le berceau de l'enfant en face du feu. »
En changeant le berceau de place, j'eus encore une collision avec la descente de lit. Je la pris et la jetai dans le feu. Ma femme sauta du lit, la retira, et nous eûmes quelques mots. Je pus ensuite dormir d'un sommeil insignifiant, puis, dus me lever pour construire un cataplasme de farine de lin. On le plaça sur la poitrine de l'enfant où il fut laissé pour produire son effet calmant.
Un feu de bois n'est pas une chose éternelle. Toutes les vingt minutes, je devais me lever pour entretenir le nôtre ; cela donna à ma femme un prétexte à raccourcir de dix minutes les intervalles de la potion. Ce fut pour elle une grande joie. Par-ci, par-là, entre temps, je reconstruisais des cataplasmes, j'appliquais des sinapismes et autres vésicatoires partout où je pouvais trouver une place inoccupée sur l'enfant. Vers le matin, le bois manqua, et ma femme me demanda de descendre au cellier pour en chercher d'autre.
— « Ma chère, dis-je, c'est tout un travail. L'enfant doit avoir assez chaud. Elle est couverte extraordinairement. Ne pourrions-nous pas lui poser une autre couche de cataplasmes, et... »
Je n'eus pas le temps d'achever. Il n'y eut plus qu'à descendre et monter le bois pendant quelque temps. Puis je revins à mon lit et m'assoupis, et me mis à ronfler comme un homme dont toute la force a disparu et dont la vie est épuisée. Il faisait grand jour quand je sentis sur mon épaule un con [ 245 ]tact qui me réveilla soudain. Ma femme penchée vers moi haletait. Dès qu'elle put parler :
— « Tout est perdu, cria-t-elle. Tout est perdu ! l'enfant transpire ! Qu'allons-nous faire ? »
— « Dieu merci ! m'avez-vous fait peur ! Je ne sais que décider. Peut-être si nous la changions de place, pour la remettre dans le courant d'air... »
— « O l'idiot ! Ne perdons pas un moment. Allez chercher le médecin. Allez vous-même. Dites-lui qu'il faut qu'il vienne, mort ou vivant. »
J'allai tirer le pauvre diable hors de son lit et le traînai chez nous. Il regarda l'enfant et dit qu'elle n'était pas mourante. Ce fut pour moi une joie indicible, mais ma femme en devint furieuse comme d'un affront personnel.
Il affirma que la toux de l'enfant était uniquement causée par une légère irritation ou quelque chose de semblable dans la gorge. À ce moment, il me parut que ma femme avait grande envie de lui montrer la porte. Il ajouta qu'il allait faire tousser l'enfant plus fort, pour expulser la cause du trouble. Il lui fit prendre quelque chose qui lui donna un accès de toux, et aussitôt on vit apparaître comme un petit morceau de bois.
— « Cet enfant n'a pas le croup, dit-il. Elle a mâché un bout de bois de pin ou autre, et quelque fragment s'est logé dans la gorge. Elle n'en mourra pas. »
— « Je le crois, dis-je. Et même la térébenthine que contient ce bois est salutaire dans certaines maladies enfantines. Ma femme pourra vous le dire. »
Mais ma femme ne parla pas. Elle se tourna d'un air dédaigneux et quitta la chambre. Et depuis ce moment, il y a dans notre existence un épisode auquel nous ne faisons jamais allusion. Aussi le [ 246 ]flot de nos jours coule-t-il dans une profonde et introublable sérénité. »
Très peu d'hommes mariés se sont trouvés dans les circonstances de M. Mac Williams. L'auteur a pensé que peut-être la nouveauté de l'histoire lui
donnerait un intérêt palpitant aux yeux du lecteur.