Ma montre

De Utopia.
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Petite Histoire instructive
Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Économie politique
Contes choisis, Nelson éditeurs, Paris, 19??
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


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MA MONTRE
PETITE HISTOIRE INSTRUCTIVE

Ma belle montre neuve avait marché dix-huit mois, sans avance ni retard, sans aucune perturbation dans quelque partie que ce fût de son mécanisme, sans arrêt. J’avais fini par la regarder comme infaillible dans ses jugements sur le temps, et par considérer sa constitution et son anatomie comme impérissables. Mais un jour, une nuit plutôt, je la laissai tomber. Je m’affligeai de cet accident, où je vis le présage d’un malheur. Toutefois, peu à peu je me rassurai et chassai mes pressentiments superstitieux. Pour plus de sûreté, néanmoins, je la portai chez le principal horloger de la ville, afin de la faire régler. Le chef de l’établissement la prit de mes mains et l’examina avec attention. Alors il dit : « Elle est de quatre minutes en retard. Le régulateur doit être poussé en avant. » J’essayai de l’arrêter, de lui faire comprendre que ma montre marchait à la perfection. Mais non.

Tous les efforts humains ne pouvaient empêcher ma montre d’être en retard de quatre minutes, et le régulateur dut être poussé en avant. Et ainsi, tandis que je trépignais autour de lui, dans l’angoisse, et le suppliais de laisser ma pauvre montre en repos, lui, froidement et tranquillement, accomplissait l’acte infâme. Ma montre, naturellement, commença à [ 22 ]avancer. Elle avança tous les jours davantage. Dans l’espace d’une semaine, elle fut atteinte d’une fièvre furieuse, et son pouls monta au chiffre de cent cinquante battements à la minute. Au bout de deux mois elle avait laissé loin derrière elle les meilleurs chronomètres de la ville et était en avance sur l’almanach d’un peu plus de treize jours. Elle était déjà au milieu de novembre, jouissant des charmes de la neige, qu’octobre n’avait pas encore fait ses adieux. J’étais en avance sur mon loyer, sur mes paiements, sur toutes les choses semblables, de telle façon que la situation devenait insupportable. Je dus la porter chez un horloger pour la faire régler de nouveau.

Celui-ci me demanda si ma montre avait été déjà réparée. Je dis que non, qu’elle n’en avait jamais eu besoin. Il me lança un regard de joie mauvaise, et immédiatement ouvrit la montre. Puis, s’étant logé dans l’œil un diabolique instrument en bois, il regarda l’intérieur du mécanisme. « La montre demande impérieusement à être nettoyée et huilée, dit-il. Ensuite nous la réglerons. Vous pouvez revenir dans huit jours. » Une fois nettoyée et huilée, puis bien réglée, ma montre se mit à marcher, lentement, comme une cloche qui sonne à intervalles longs et réguliers. Je commençai à manquer les trains, je fus en retard pour mes paiements. Je laissai passer l’heure de mes rendez-vous. Ma montre m’accordait gracieusement deux ou trois jours de délai pour mes échéances et ensuite me laissait protester. J’en arrivai graduellement à vivre la veille, puis l’avant-veille et ainsi de suite, et peu à peu je m’aperçus que j’étais abandonné solitaire le long de la semaine passée, tandis que le monde vivant disparaissait à ma vue. Il me sembla ressentir au fond de mon [ 23 ]être une sympathie naissante pour la momie du Muséum et un vif désir d’aller m’entretenir avec elle sur les dernières nouvelles. Je dus retourner chez un horloger.

Cet individu mit la montre en morceaux sous mes yeux et m’annonça solennellement que le cylindre était « enflé ». Il se fit fort de le réduire en trois jours à ses dimensions normales. Après cette réparation, la montre se mit à marquer l’heure « moyenne », mais se refusa obstinément à toute autre indication. Pendant la moitié du jour, elle ne cessait pas de ronfler, d’aboyer, de crier ; elle éternuait, soufflait avec énergie, à tel point qu’elle troublait absolument mes pensées et qu’il n’y avait pas dans le pays une montre qui pût lui tenir tête. Mais le reste du temps elle s’endormait et s’attardait, s’amusant en route jusqu’à ce que toutes les autres montres laissées en arrière l’eussent rattrapée. Aussi, en définitive, au bout des vingt-quatre heures, aux yeux d’un juge impartial, elle paraissait arriver exactement dans les limites fixées. Mais une moyenne exacte n’est qu’une demi-vertu chez une montre, et je me décidai à la porter chez un nouvel horloger.

J’appris de lui que le pivot de l’échappement était cassé. J’exprimai ma joie que ce ne fût rien de plus sérieux. À dire le vrai, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être le « pivot de l’échappement », mais je ne voulus pas laisser voir mon ignorance à un étranger. Il répara la montre, mais l’infortunée perdit d’un côté ce qu’elle gagnait d’un autre. Elle partait tout à coup, puis s’arrêtait net, puis repartait, puis s’arrêtait encore sans aucun souci de la régularité de ses mouvements. Et chaque fois elle donnait des secousses comme un fusil qui recule. Pendant quelque temps, je matelassai ma poitrine avec du coton, mais enfin je fus obligé de re [ 24 ]courir à un nouvel horloger. Ce dernier la démonta, comme les autres avaient fait, et en mania un moment les débris sous sa loupe. Après cet examen : « Nous allons avoir, me dit-il, des difficultés avec le régulateur. » Il remit le régulateur en place et fit un nettoyage complet. La montre, dès lors, marcha très bien, avec ce léger détail que, toutes les dix minutes, les aiguilles se croisaient comme une paire de ciseaux et manifestaient dès lors l’intention bien arrêtée de voyager de compagnie. Le plus grand philosophe du monde eût été incapable de savoir l’heure avec une montre pareille, et de nouveau je dus m’occuper de remédier à cet état désastreux.

Cette fois, c’était le verre de la montre qui se trouvait en défaut et qui gênait le passage des aiguilles. De plus, une grande partie des rouages avaient besoin d’être réparés. L’horloger fit tout cela pour le mieux, et dès lors ma montre fonctionna exceptionnellement bien. Notez seulement qu’après avoir marqué l’heure bien exactement pendant une demi-journée, tout à coup, les diverses parties du mécanisme se mettaient à partir ensemble en ronflant comme un essaim d’abeilles. Les aiguilles aussitôt s’empressaient de tourner sur le cadran si vite que leur individualité devenait impossible à discerner ; à peine si l’on distinguait quelque chose de semblable à une délicate toile d’araignée. La montre abattait ses vingt-quatre heures en six ou sept minutes, puis s’arrêtait avec un coup.

J’allai, le cœur navré, chez un dernier horloger et je l’examinai attentivement tandis qu’il la démontait. Je me préparais à l’interroger sévèrement, car la chose devenait sérieuse. La montre m’avait coûté à l’origine deux cents dollars ; elle me revenait maintenant à deux ou trois mille dollars avec les [ 25 ]réparations. Mais tout à coup, tandis que je l’examinais, je reconnus dans cet horloger une vieille connaissance, un de ces misérables à qui j’avais eu affaire déjà, plus capable de reclouer une machine à vapeur hors d’usage que de réparer une montre. Le scélérat examina toutes les parties de la montre avec grand soin, comme les autres avaient fait, et prononça son verdict avec la même assurance. « Elle fait trop de vapeur, vous devriez laisser ouverte la soupape de sûreté. » Pour toute réponse, je lui assénai sur la tête un coup formidable. Il en mourut, et je dus le faire enterrer à mes frais.

Feu mon oncle William (Dieu ait son âme) avait coutume de dire qu’un cheval est un bon cheval jusqu’au jour où il s’est une fois emporté, et qu’une bonne montre est une bonne montre jusqu’au moment où les horlogers, en y touchant, l’ont ensorcelée. Il se demandait aussi, avec une curiosité, vers quel métier se tournent tous les étameurs, armuriers, savetiers, mécaniciens, forgerons qui n’ont pas réussi. Mais personne n’a jamais pu le renseigner sur ce point.



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