Ma montre

De Utopia.
 
Un petit conte instructif
Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec (traduction révisée)
Économie politique
Sketches New and Old
My Watch, in Sketches New and Old, 1875
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Formulaire : Édition


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UN PETIT CONTE INSTRUCTIF.

Ma belle montre neuve avait marché dix-huit mois sans retarder ni avancer, et sans qu’aucune partie de son mécanisme ne se brisât ni ne s’arrêtât. J’avais fini par la croire infaillible dans ses jugements sur l’heure de la journée, et par considérer sa constitution et son anatomie comme impérissables. Mais finalement, une nuit, je la laissai tomber. Je m’en affligeai comme s’il s’agissait d’un signe avant-coureur et d’un présage de calamité. Mais peu à peu je me rassurai, réglai la montre à l’instinct et sommai mes pressentiments et superstitions de disparaître. Le lendemain, j’entrai chez le principal horloger de la ville, afin de la faire régler à l’heure exacte,
[ 18 ]et le chef de l’établissement la prit de mes mains et l’examina avec attention. Il dit alors : « Elle est de quatre minutes en retard — le régulateur doit être poussé en avant. » J’essayai de l’arrêter — de lui faire comprendre que ma montre marchait à la perfection. Mais non ; tous les efforts humains ne pouvaient empêcher ma montre d’être en retard de quatre minutes, et le régulateur dut être poussé un peu en avant ; et ainsi, tandis que je trépignais autour de lui, dans l’angoisse, et le suppliais de laisser ma montre tranquille, lui, calmement et cruellement, accomplissait l’acte infâme. Ma montre commença à avancer.
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Elle avança tous les jours davantage. Dans l’espace d’une semaine, elle fut atteinte d’une fièvre furieuse, et son pouls monta au chiffre de cent cinquante battements à la minute. Au bout de deux mois elle avait laissé loin derrière elle tous les chronomètres de la ville et était en avance sur l’almanach d’un peu plus de treize jours. Elle était déjà au milieu de novembre, jouissant des charmes de la neige, qu’octobre n’avait pas encore fait ses adieux. J’étais en avance sur mon loyer, sur mes paiements, sur toutes les choses semblables, d’une façon si ruineuse que je ne pouvais le supporter. Je la portai chez un horloger pour la faire régler. Il me demanda si ma montre avait été déjà réparée. Je dis que non, qu’elle n’avait jamais eu besoin de réparations. Il eut un regard de joie mauvaise et ouvrit impatiemment la montre, puis se logea dans l’œil un petit instrument en bois et regarda l’intérieur du mécanisme. « La montre demande impérieusement à être nettoyée et huilée, » dit-il, « ensuite nous la réglerons — revenez dans une semaine. » Une fois nettoyée, huilée et réglée, ma montre se mit à marcher lentement, comme une cloche qui sonne à intervalles longs et réguliers. Je commençai à manquer les trains, je fus en retard pour tous mes paiements, je laissai passer l’heure de mes rendez-vous ; ma montre m’accordait trois ou quatre jours de délai et ensuite me laissait protester. J’en arrivai graduellement à vivre la veille, puis l’avant-veille, puis la semaine dernière, et peu à peu je compris que j’étais abandonné, solitaire, le long de la semaine passée, et que le
[ 19 ]monde disparaissait de ma vue. Il me sembla discerner en moi-même une sorte de sympathie pour la momie du Museum et le désir de m’entretenir avec elle des dernières nouvelles. J’allai de nouveau chez un horloger. Il mit la montre en morceaux pendant que j’attendais, et me dit ensuite que le cylindre était « enflé. » Il affirma pouvoir le réduire en trois jours. Après cette réparation, la montre se mit à marquer l’heure moyenne, mais rien de plus. Pendant la moitié du jour, elle ne cessait pas de ronfler, d’aboyer, de crier, elle éternuait, soufflait avec énergie, à tel point que je ne m’entendais plus penser ; et il n’y avait pas dans le pays une montre qui pût lui tenir tête.
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Mais le reste du temps elle s’endormait et s’attardait, s’amusant en route jusqu’à ce que toutes les autres montres laissées en arrière l’eussent rattrapée. Aussi, en définitive, au bout des vingt-quatre heures, aux yeux d’un juge impartial, elle paraissait arriver exactement dans les limites fixées. Mais une moyenne exacte n’est qu’une demi-vertu chez une montre, et je me décidai à la porter chez un autre horloger. Il dit que le pivot de l’échappement était cassé. J’exprimai ma joie que ce ne fût rien de plus sérieux. À vrai dire, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être le pivot de l’échappement, mais je ne voulus pas paraître ignorant devant un étranger. Il répara le pivot d’échappement, mais ce que la montre gagna d’un côté elle le perdit de l’autre. Elle partait tout à coup et puis s’arrêtait net, et puis repartait, et ainsi de suite, seule juge de la régularité de ses mouvements. Et chaque fois elle donnait des secousses comme un fusil qui recule. Pendant quelque temps, je matelassai ma poitrine avec du coton, mais enfin je fus obligé de porter ma montre à un autre horloger. Il la démonta, et en mania un moment les débris sous sa loupe ; et alors il dit : Nous allons avoir des difficultés avec le régulateur. Il
[ 20 ]remit le régulateur en place et fit un nettoyage complet. La montre, dès lors, marcha très bien, avec ce léger détail que, toutes les dix minutes, les aiguilles se croisaient comme une paire de ciseaux et manifestaient dès lors l’intention bien arrêtée de voyager de compagnie. Le plus grand philosophe du monde eût été incapable de savoir l’heure avec une montre pareille, et de nouveau je dus m’occuper de remédier à cet état désastreux. Cette fois, c’était le verre de la montre qui se trouvait en défaut et qui gênait le passage des aiguilles. De plus, une grande partie des rouages avaient besoin d’être réparés. L’horloger fit tout cela pour le mieux, et dès lors ma montre fonctionna exceptionnellement bien. Notez seulement qu’après avoir marqué l’heure bien exactement pendant une demi-journée, tout à coup, les diverses parties du mécanisme se mettaient à partir ensemble en ronflant comme un essaim d’abeilles. Les aiguilles aussitôt s’empressaient de tourner sur le cadran si vite que leur individualité devenait impossible à discerner ; à peine si l’on distinguait quelque chose de semblable d’une délicate toile d’araignée. La montre abattait ses vingt-quatre heures en six ou sept minutes, puis s’arrêtait avec un coup. J’allai, le cœur navré, chez un dernier horloger et je l’examinai attentivement tandis qu’il la démontait. Je me préparais à l’interroger sévèrement, car la chose devenait sérieuse. La montre m’avait coûté à l’origine deux cents dollars ; elle me revenait maintenant à deux ou trois mille dollars avec les réparations. Mais tout à coup, tandis que je l’examinais, je reconnus dans cet horloger une vieille connaissance, un de ces misérables à qui j’avais eu affaire déjà, plus capable de reclouer une machine à vapeur hors d’usage que de réparer une montre. Le scélérat examina toutes les parties de la montre avec grand soin, comme les autres avaient fait, et prononça son verdict avec la même assurance.

Il dit :

« Elle fait trop de vapeur — vous devriez laisser ouverte la soupape de sûreté ! »

Je lui assenai sur la tête un coup formidable, et je le fis enterrer à mes propres frais.

Mon oncle William (aujourd’hui décédé, hélas !) avait l’habitude de dire qu’un cheval est un bon cheval jusqu’au jour où il s’est une fois emporté, et qu’une bonne montre est une bonne montre jusqu’au moment où les horlogers, en y touchant, l’ont ensorcelée. Et il avait l’habitude de se demander vers quel métier se tournent tous les étameurs, armuriers, savetiers, mécaniciens, forgerons qui n’ont pas réussi ; mais personne n’a jamais pu le lui dire.



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