Les Faits concernant ma récente démission

De Utopia.
 
Nuit sans sommeil Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Économie politique
Contes choisis, Nelson éditeurs, Paris, 19??
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


[ 265 ]

Washington, 2 décembre.

J’ai démissionné. Le gouvernement a l’air de marcher quand même, mais il a du plomb dans l’aile. J’étais employé à la commission sénatoriale de conchyliologie, et j’ai renoncé à ma situation. Je voyais trop la disposition évidente des autres membres du gouvernement à m’empêcher d’élever la voix dans les conseils de la nation ! Je ne pouvais garder plus longtemps mes fonctions et m’humilier à mes yeux. Si j’avais à détailler tous les outrages qui se sont amoncelés sur ma tête durant les six jours que j’ai appartenu officiellement au gouvernement, il y faudrait un volume.

On m’avait nommé clerc de ce comité de conchyliologie, sans me donner même un secrétaire avec qui j’eusse pu jouer au billard. J’aurais supporté cela, pauvre esseulé, si triste que ce fût, si j’avais trouvé chez les autres membres du Cabinet les égards qui m’étaient dus. Mais non. Dès que je m’apercevais que la direction de quelque département allait de travers, j’abandonnais aussitôt toute occupation, pour apporter mes sages conseils, comme je devais. Jamais je n’ai eu un remerciement, jamais. J’allai trouver, avec les meil [ 266 ]leures intentions du monde, le secrétaire de la marine :

— « Monsieur, lui dis-je, je ne vois pas que l’amiral Farragut soit en train de faire autre chose qu’un voyage de plaisance autour de l’Europe. C’est une partie de campagne. Il est possible que ce soit très bien. Mais je ne pense pas ainsi. S’il n’a pas l’occasion de livrer bataille, faites-le revenir. Un homme n’a pas besoin d’une flotte entière pour un voyage d’agrément. C’est trop cher. Notez que je n’interdis pas les voyages d’agrément aux officiers de marine, les voyages d’agrément qui sont raisonnables, les voyages d’agrément qui sont économiques. Mais ils pourraient parfaitement fréter un radeau et aller sur le Mississipi... »

Vous auriez entendu éclater l’orage. On aurait cm que je venais de commettre un crime. Peu m’importait. Je répétai que c’était bon marché, d’une simplicité bien républicaine, et très sûr. Je dis que, pour une paisible excursion d’agrément, rien ne valait un radeau.

Alors le secrétaire de la marine me demande qui j’étais. Quand je lui dis que j’étais attaché au gouvernement, il me demanda en quelle qualité. Je dis que, sans relever ce qu’avait d’étrange une semblable question, venant d’un membre du même gouvernement, je pouvais lui apprendre que j’étais employé de la commission sénatoriale de conchyliologie. C’est alors que la tempête fit rage. Il finit par m’ordonner de quitter la place, et de me borner strictement, dans l’avenir, à m’occuper de mon propre travail. Mon premier mouvement fut de le faire révoquer. Mais je réfléchis que cette mesure pourrait nuire à d’autres que lui, et ne me causerait aucun profit. Je le laissai donc.

J’allai ensuite trouver le ministre de la guerre. [ 267 ]

Il refusa de me recevoir tant qu’il ne sut pas que j’étais attaché au gouvernement. Je pense que, si je n’avais été un personnage important, on ne m’eût jamais introduit. Je lui demandai du feu (il était en train de fumer) et je lui dis que je n’avais rien à reprendre à sa défense des stipulations verbales du général Lee et de ses soldats, mais que je ne pouvais approuver sa méthode d’attaque contre les Indiens des plaines. Je dis que l’on faisait des engagements trop dispersés. On devrait rassembler les Indiens davantage, les réunir tous ensemble dans quelque endroit favorable, où le ravitaillement des deux partis serait assuré, et alors procéder à un massacre général. Je dis qu’il n’y avait rien de plus convaincant pour un Indien qu’un massacre général.

S’il n’était pas partisan du massacre, le procédé le plus sûr après celui-là, pour un Indien, était le savon et l’éducation. Le savon et l’éducation ne sont pas aussi rapides qu’un massacre, mais sont plus funestes à la longue. Un Indien massacré à demi peut se rétablir, mais si vous lui donnez de l’éducation et lui apprenez à se laver, tôt ou tard il doit en mourir. Cela ruine sa constitution, et le frappe au cœur. — « Monsieur, dis-je, le temps est venu où s’impose une cruauté à glacer le sang dans les veines. Infligez du savon et un alphabet à tous les Indiens ravageurs des plaines et laissez-les mourir ! »

Le ministre de la guerre me demanda si j’étais membre du Cabinet, et je dis que oui. Il s’informa de mes fonctions, et je dis que j’étais secrétaire de la commission sénatoriale de conchyliologie. Il me fit aussitôt mettre en état d’arrestation pour insultes au pouvoir, et priver de ma liberté pendant la plus grande partie du jour. [ 268 ]

J’étais presque décidé à garder le silence désormais, et à laisser le gouvernement se tirer d’affaire comme il pourrait. Mais mon devoir m’appelait et j’obéis. J’allai trouver le secrétaire général des finances. Il me dit :

— « Que désirez- vous ? »

La question me prit à l’improviste. Je répondis :

« — Du punch au rhum. »

Il dit : — « Si vous avez quelque chose à me communiquer, Monsieur, faites vite, et le plus brièvement possible. »

Je lui affirmai donc que j’étais fâché de le voir changer de conversation si soudainement. Une pareille conduite était offensante pour moi. Mais, dans les circonstances, je préférais passer outre et en venir au fait. Je me mis alors à lui adresser les plus chaleureuses observations sur la longueur extravagante de son rapport. Il était trop étendu, plein de détails oiseux, grossièrement construit. Aucune description, pas de poésie, pas de sentiment. Ni héros, ni intrigue, nul pittoresque, pas même quelques gravures. Personne ne le lirait, la chose était sûre. Je le pressai de ne pas détruire sa réputation en publiant une chose pareille. S’il avait quelque ambition littéraire, il devait mettre plus de variété dans ses ouvrages. Il devait éviter les détails trop secs. La popularité des almanachs, lui dis-je, venait surtout des poésies et des calembours. Quelques mots plaisants distribués çà et là dans son rapport financier serviraient plus à la vente que tous les raisonnements sur les revenus de l’intérieur. Je dis tout cela du ton le plus aimable. Le ministre des finances entra néanmoins en fureur. Il dit même que j’étais un âne. Il abusa de moi de la façon la plus vindicative, [ 269 ]et ajouta que si je revenais jamais me mêler de ses affaires, il me ferait passer par la fenêtre. Je répondis que je n’avais plus qu’à prendre mon chapeau et partir, si je ne pouvais être traité avec le respect dû à mes fonctions. Ainsi fis-je. C’était exactement comme un jeune auteur. Ils croient en savoir plus que tout le monde, quand ils publient leur premier volume. On ne peut pas leur en remontrer.

Tout le temps que je fus attaché au gouvernement, il me parut que je ne pouvais faire aucune démarche officielle sans m’attirer quelque ennui. Et pourtant nul de mes actes, nulle de mes tentatives qui ne fût inspirée par le bien de l’État. Mon orgueil froissé m’a peut-être induit à des conclusions injustes et fâcheuses, mais il me parut clair cependant que le secrétaire d’État, le ministre de la guerre, celui des finances, et d’autres de mes confrères avaient conspiré dès le premier jour pour m’écarter du gouvernement. Je n’assistai qu’à une réunion du Conseil des ministres, tout ce temps-là. J’en eus assez. Le domestique à la porte de la Maison Blanche ne sembla pas disposé à m’introduire, jusqu’au moment où je demandai si les autres membres du Cabinet étaient arrivés. Il me répondit affirmativement et j’entrai. Ils étaient tous là. Mais personne ne m’offrit un siège. Ils me regardèrent absolument comme si j’étais un intrus. Le président dit :

— « Qui êtes- vous, Monsieur ? »

Je lui tendis ma carte et il lut : « L’honorable Mark Twain, secrétaire de la commission sénatoriale de conchyliologie. » Là-dessus, il me toisa comme s’il n’avait jamais entendu parler de moi. Le ministre des finances dit : — « C’est cette espèce d’âne encombrant qui est venu me conseiller de mettre [ 270 ]de la poésie et des calembours dans mon rapport, comme s’il s’agissait d’un almanach. »

Le ministre de la guerre dit : — « C’est le même fou qui est venu hier me proposer un plan pour donner à une partie des Indiens de l’éducation jusqu’à la mort, et massacrer le reste. »

Le ministre de la marine dit : — « Je reconnais ce jeune homme. C’est lui qui est venu à plusieurs reprises, cette semaine, me troubler dans mon travail. Il s’inquiète de l’amiral Farragut, qui occupe une flotte entière à une excursion d’agrément, comme il dit. Ses propositions au sujet de quelque stupide excursion sur un radeau sont trop absurdes pour être répétées. »

Je dis : — « Messieurs. Je perçois ici une disposition à discréditer tous les actes de ma carrière publique. Je perçois aussi une disposition à me priver de ma voix dans les conseils de la nation. Je n’ai pas été convoqué aujourd’hui. C’est une pure chance si j’ai su qu’il y avait une réunion du Cabinet. Mais laissons cela. Je ne veux savoir qu’une chose : est-ce ici une réunion du Conseil, ou non ? »

Le président répondit affirmativement.

— « Alors, fis- je, mettons-nous tout de suite au travail, et ne perdons pas un temps précieux à critiquer les actes officiels de chacun. »

Le secrétaire d’État me dit alors, courtoisement : — « Jeune homme, vous partez d’une idée fausse. Les secrétaires des comités du Congrès ne sont pas membres du gouvernement, pas plus que les concierges du Capitole, si étrange que cela puisse vous paraître. D’ailleurs, quelque vif désir que nous éprouvions d’avoir l’appui de votre sagesse plus qu’humaine dans nos délibérations, nous ne pouvons légalement nous en avantager. Les conseils de la nation doivent se passer de vous. S’il [ 271 ]s’ensuit un désastre, comme il est fort possible, que ce soit un baume pour votre âme désolée, d’avoir fait par geste ou parole tout votre possible pour le prévenir. Vous avez ma bénédiction. Adieu. »

Ces paroles aimables apaisèrent mon cœur troublé et je sortis. Mais les serviteurs du pays ne connaissent pas le repos.

J’avais à peine regagné ma tanière dans le Capitole, et disposé mes pieds sur la table comme un représentant du peuple, quand un des sénateurs du comité conchyliologique vint en grande fureur, et me dit :

— « Où avez- vous été tout le jour ? »

Je répondis que, si cela regardait tout autre que moi, j’avais été à un conseil de Cabinet.

— « À un conseil de Cabinet ! J’aimerais savoir ce que vous aviez à faire à un conseil de Cabinet. »

Je répondis que j’y étais allé pour donner mon avis, alléguant, pour le rassurer, qu’il n’avait été nullement question de lui. Il devint alors insolent, et finit par dire qu’il me cherchait depuis trois jours pour recopier un rapport sur les coquilles de bombes, d’œufs, et d’huîtres, et je ne sais plus quoi, se rattachant à la conchyhologie, et que personne n’avait pu savoir où me trouver.

C’en était trop. Ce fut la plume qui brisa le dos du chameau du pèlerin. — « Monsieur, fis-je, supposez- vous que je vais travailler pour six dollars par jour ? Si l’on croit cela, permettez-moi de conseiller au comité sénatorial de conchyliologie d’engager un autre secrétaire. Je ne suis l’esclave d’aucun parti. Reprenez votre dégradant emploi. Donnez-moi la liberté ou la mort. »

Dès ce moment, je n’appartins plus au gouvernement. Rebuté par l’administration, par le Cabinet et enfin par le président d’un comité dont je m’ef [ 272 ]forçais d’être l’ornement, je cédai à la persécution, me débarrassai des périls et des charmes de mes hautes fonctions, et oubliai ma patrie sanglante à l’heure du péril.

Mais j’avais rendu à l’État quelques services, et j’envoyai une note :

« Doit le gouvernement des États-Unis à l’honorable secrétaire du comité sénatorial de conchyhologie :

   Dollars
— Pour consultation au ministre de la guerre   50
—     «     —     »     —     de la marine   50
—     «     —     »     —     des finances   50
— Consultation de Cabinet... gratuite   
— Pour frais de route, voyage, aller et retour, à Jérusalem, via Égypte, Alger, Gibraltar et Cadix, 14,000 milles, à 20 c. le mille[1]   2800
— Pour appointements de secrétaire du comité sénatorial de conchyhologie, six jours à six dollars par jour   36
Total   2986

Pas un sou de cette somme ne me fut versé, si ce n’est cette bagatelle de 36 dollars pour mon travail de secrétaire. Le ministre des finances, me poursuivant jusqu’au bout, passa un trait de plume sur les autres paragraphes, et écrivit simplement en marge : « Refusé. » Ainsi la cruelle alternative se pose enfin. La répudiation commence. La nation [ 273 ]est perdue. — J’en ai fini avec les fonctions publiques. Libre aux autres employés de se laisser asservir encore. J’en connais des tas, dans les ministères, qui ne sont jamais prévenus quand il doit y avoir Conseil des ministres, dont les chefs du gouvernement ne demandent jamais l’avis sur la guerre, les finances, le commerce, comme s’ils ne tenaient en rien au gouvernement. Cependant ils demeurent à leur bureau, des jours et des jours, et travaillent. Ils savent leur importance dans la nation, et montrent inconsciemment qu’ils en ont conscience, dans leur allure et leur façon de commander leur nourriture au restaurant, mais ils travaillent. J’en connais un qui a pour fonctions de coller toutes sortes de petites coupures de journaux dans un album, parfois jusqu’à huit ou dix par jour. Il ne s’en acquitte pas fort bien, mais il fait aussi bien qu’il peut. C’est très fatigant. — C’est un travail épuisant pour le cerveau. Il n’a cependant pour cela que 1,800 dollars annuels. Intelligent comme il est, ce jeune homme gagnerait des milliers et des milliers de dollars dans un autre commerce, s’il voulait. — Mais non. Son cœur est avec son pays, et il servira son pays tant qu’il restera au monde un album pour coller des coupures de journaux. Je connais des employés qui n’ont pas une très belle écriture, mais toutes leurs capacités ils les mettent noblement aux pieds de leur pays ; et travaillent et souffrent pour 2,500 dollars par an. Il arrive que l’on doit faire recopier par d’autres employés ce qu’ils ont écrit, parfois, mais quand un homme a fait pour son pays ce qu’il peut, ce pays peut-il se plaindre ? Il y a des employés qui n’ont pas d’emploi et qui attendent et attendent une vacance, attendent patiemment l’occasion d’aider leur pays en quoi que ce soit, et tant qu’ils attendent, on leur [ 274 ]donne uniquement 2,000 dollars par an. Quoi de plus triste ? Quand un membre du congrès a un ami bien doué, sans un emploi où ses dons pourraient se donner carrière, il l’attribue à la nation, et lui donne un poste dans un ministère. Et dès lors, cet homme travaille comme un esclave, jusqu’à épuiser sa vie, se battant corps à corps avec des papiers pour le bien de la nation, qui ne pense jamais à lui, ne sympathise jamais avec lui, — tout cela pour 2,000 ou 3,000 dollars par an. Quand j’aurai complété ma liste des différents employés dans les différents ministères avec l’indication de leur travail, et de leurs appointements, vous verrez qu’il n’y a pas moitié assez d’employés, et que ceux qu’il y a ne sont pas à moitié assez payés.




  1. Les délégués cantonaux comptent leurs frais de route pour l’aller et le retour, quoiqu’ils ne sortent jamais de la ville, quand ils y sont. Qu’on m’ait refusé mes frais de route est ce que je comprends le moins.


Nuit sans sommeil Contes choisis Économie politique
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