Les Cinq Dons de la vie
The Five Boons of Life
The Five Boons of Life
I
Au matin de la vie, la bonne fée arriva avec son panier et dit :
— Voici des dons. Prenez-en un, laissez les autres. Et soyez prudent, choisissez sagement : Oh ! choisissez sagement ! Car il n’y en a qu’un qui ait de la valeur.
Les dons étaient au nombre de cinq : la Renommée, l’Amour, la Richesse, les Plaisirs, la Mort. Le jeune homme répondit avec empressement :
— Il est inutile d’y réfléchir !
Et il choisit les Plaisirs.
Il alla par le monde et goûta à tous les plaisirs aimés de la jeunesse. Mais chacun à son tour se trouva être de courte durée, plein de déceptions, vide et vain, et tous le raillaient en s’en allant. À la fin, il dit :
— J’ai perdu toutes ces années ! Si seulement je pouvais choisir de nouveau, j’agirais sagement !
II
La fée réapparut et dit :
— Il reste quatre dons. Choisissez encore, mais réfléchissez bien ! Le temps passe et il n’y a qu’un don de précieux.
L’homme hésita longtemps, puis il choisit l’Amour et il ne vit pas les larmes monter aux yeux de la fée.
Après bien des années, l’homme se tenait auprès d’un cercueil, dans une maison vide. Il songeait en lui-même :
— Un à un ils sont partis et m’ont laissé seul, et maintenant, elle est couchée là, la dernière et la plus chérie. Je suis allé de désolation en désolation et pour chaque heure de bonheur donné par l’Amour, j’ai payé mille heures de souffrance. Du fond le plus intime de mon âme, je le maudis.
III
— Choisissez de nouveau ;
C’était encore la fée qui parlait. Elle ajouta :
— Les années ont dû vous enseigner la sagesse. Et il reste trois dons. Un seul est important, souvenez-vous-en et choisissez en conséquence.
L’homme réfléchit beaucoup, puis il choisit la Renommée et la fée s’en alla en soupirant.
Les années passèrent et la fée revint encore se tenir derrière l’homme qui, seul dans le crépuscule, était en proie à d’amères pensées. Et elle savait ce qu’il pensait. Il se disait :
— Mon nom a rempli le monde, sa louange était sur toutes les lèvres… Oui ; tout me sembla bon pendant quelque temps, mais comme cela dura peu ! Puis vint l’envie, puis la médisance, puis la calomnie, puis la haine et la persécution, ensuite la moquerie et ce fut le commencement de la fin. Enfin vint la pitié qui enterre la Renommée. Oh ! l’amertume et la misère de la gloire ! Elle ne reçoit que de la boue quand elle brille et de la compassion dédaigneuse quand elle s’éteint.
IV
— Choisissez encore une fois, dit la douce voix de la fée. Deux dons vous restent et ne désespérez pas. Au commencement, il n’y en avait qu’un de bon et il est toujours là.
— La Fortune qui est la puissance ! Oh ! combien j’étais aveugle ! s’écria l’homme. Enfin, maintenant il vaudra la peine de vivre ! Je dépenserai, j’éparpillerai mon or, ce sera un éblouissement. Ces moqueurs et ces envieux se traîneront dans la poussière devant moi et je me rassasierai de leur envie. J’aurai tous les luxes, toutes les joies, tous les enchantements de l’esprit et tous les plaisirs du corps si chers à l’homme. J’achèterai, j’achèterai, j’achèterai ! J’aurai pour mon argent la déférence, le respect, l’estime, l’adoration, toutes les grâces que ce monde misérable met sur le marché. J’ai perdu beaucoup de temps et j’ai mal choisi jusqu’ici : mais c’est fini ; j’étais ignorant et ne pouvais prendre que ce qui me paraissait le meilleur.
Trois courtes années s’écoulèrent et il vint un jour où l’homme songeait en frissonnant dans un grenier. Il était triste, blême, décharné ; il était vêtu de haillons et mâchonnait une croûte de pain sec. Il s’écria :
— Maudits soient tous les dons du monde qui ne sont que duperies et mensonges dorés. Tous sont décevants ! Ce ne sont pas des dons, mais des prêts ! Les Plaisirs, l’Amour, la Gloire, la Fortune ne sont que les déguisements temporaires des réalités éternelles, la Douleur, la Souffrance, la Honte, la Pauvreté. La fée disait vrai : dans son panier, un don seulement était précieux, un seul n’était pas insignifiant. Comme les autres me semblent petits et misérables, comparés à celui que j’ai dédaigné ! Comparés à ce bonheur si cher, si doux, si bienveillant qui plonge dans un sommeil sans fin l’âme fatiguée de douleurs, le corps persécuté, le cœur angoissé, l’esprit honteux ! Apportez-le ! Je suis las. je cherche le repos !
V
La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la Mort, n’y était plus, et elle dit :
— Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé…
— Oh, malheureux que je suis ! Que me reste-t-il maintenant ?
— Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité : une vieillesse abreuvée d’outrages et de larmes.