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Chapitre premier
Par une triste matinée d’hiver, la ville de Eastport, dans l’état du Maine, était ensevelie sous un blanc linceul de neige tombée depuis peu. Cette neige avait interrompu la circulation des rues, d’habitude très mouvementées ; on apercevait ce jour-là de grands espaces déserts, des avenues aussi silencieuses que blanches. De chaque côté de la chaussée, la neige formait un talus escarpé. De temps en temps on pouvait entendre le raclement lointain d’une pelle de bois et on apercevait à une certaine distance une silhouette noire penchée en avant, disparaissant dans une tranchée pour réapparaître un instant après, et lancer en l’air une pesante pelletée de neige. Mais il faisait si froid que les travailleurs posaient bientôt leur pelle et se réfugiaient dans la maison la plus proche en exécutant des moulinets avec leurs bras pour se réchauffer.
À ce moment le ciel s’obscurcit ; le vent se leva et souffla avec rage, envoyant de violentes bouffées qui chassaient devant elles un fin brouillard de neige. Sous l’effort d’une de ces bouffées, de grands tourbillons de neige s’amoncelèrent au milieu des rues, formant des monticules blancs aussi tristes que des tombes. Quelques minâtes plus tard, une autre bouffée balayait la crête de ces monticules, entraînant avec elle une fine poussière de neige semblable aux flocons d’écume que la tempête arrache du sommet des vagues de la mer.
Alonzo Fitz Clarence était assis dans son gentil et élégant cabinet de travail, drapé dans une robe de chambre de soie bleue garnie de revers et de parements de satin écarlate. Il avait devant lui les restes de son déjeuner et la table élégante sur laquelle ce dernier était servi s’harmonisait agréablement avec le charme, la richesse, le bon goût de la pièce. Un feu joyeux brûlait dans la cheminée.
Un violent coup de vent s’abattit contre les fenêtres et un tourbillon de neige vint les cingler avec un bruit strident. L’élégant jeune solitaire murmura :
— Un vrai temps à ne pas sortir, aujourd’hui. Au fond je n’en suis pas fâché, mais que faire pour me distraire ? Ma mère n’est pas loin de moi, je puis facilement communiquer avec ma tante Suzanne, mais par un jour aussi triste il faut trouver un nouvel élément de distraction pour rompre la monotonie d’une captivité forcée.
Il leva les yeux sur sa jolie pendule de cheminée :
— Cette pendule va encore de travers, pensa-t-il ; elle ne se doute jamais de l’heure qu’il est ; quand elle la sait par hasard elle m’induit en erreur, ce qui revient au même… Alfred !
Pas de réponse.
— Alfred !… Voilà un brave garçon aussi inexact que ma pendule.
Alonzo mit le doigt sur un bouton de sonnette électrique fixé au mur. Il attendit un instant, appuya encore, attendit de nouveau et dit :
— Voilà encore une batterie détraquée ! mais pendant que j’y suis, je veux savoir tout de même quelle heure il est.
Se dirigeant vers un tube acoustique émergeant du mur, il siffla, appela sa mère et répéta deux fois son appel.
— Décidément je perds mon temps, la batterie de ma mère est aussi en désordre. Impossible pour moi de communiquer avec les étages inférieurs.
Il s’assit à son bureau de palissandre, appuya son menton sur le coin de sa main gauche et appela en dirigeant sa voix vers le parquet :
— Tante Suzanne !
Une voix agréable lui répondit :
— Est-ce vous Alonzo ?
— Oui, je suis trop paresseux et je me sens trop bien ici pour descendre ; pourtant j’ai bien besoin qu’on vienne à mon aide en ce moment.
— Mon cher, qu’avez-vous donc ?
— Quelque chose d’assez sérieux, je vous assure.
— Oh ! ne me tenez pas en suspens, je vous en prie. Qu’y a-t-il ?
— Je désire savoir quelle heure il est.
— Vilain garçon, quelle mauvaise plaisanterie ! C’est tout ce que vous désirez savoir ?
— Oui, tout, sur mon honneur. Tranquillisez-vous. Indiquez-moi l’heure et je vous en serai très reconnaissant.
— Juste neuf heures cinq.
Alonzo murmura :
— Tiens, neuf heures cinq et, regardant sa pendule, il ajouta : « Aujourd’hui elle va mieux que de coutume, elle ne varie que de trente-quatre minutes. Voyons un peu… trente-trois et vingt et un font cinquante-quatre ; quatre fois cinquante-quatre font 236 ; moins un, reste 235. C’est bien cela.
Il tourna les aiguilles de sa pendule et leur fit marquer une heure moins vingt-cinq, puis il ajouta :
— Nous allons voir maintenant si elle peut marcher droit quelque temps ; sans cela je la bazarde.
Il s’assit de nouveau à son bureau et appela :
— Tante Suzanne !
— Quoi, mon cher ?
— Avez-vous déjeuné ?
— Oui, depuis une heure.
— Êtes-vous occupée ?
— Non, je couds ; pourquoi ?
— Êtes-vous seule ?
— Oui, mais j’attends quelqu’un à 9 h. 1/2.
— Vous avez bien de la chance. Je suis tout seul et j’aimerais tant causer avec quelqu’un.
— Et bien ! causons ensemble un instant.
— Mais ce que j’ai à vous dire est secret.
— N’ayez pas peur ; parlez à votre aise, personne n’est avec moi.
— Je ne sais vraiment si j’oserai.
— Voyons, Alonzo, vous savez bien que vous avez confiance en moi, ne vous arrêtez pas.
— Je le sais bien, ma tante, mais ce que j’ai à vous dire est très sérieux, me touche de très près, intéresse toute ma famille et même toute l’humanité.
— Voyons, Alonzo, parlez. Je n’en soufflerai mot. Qu’avez-vous ?
— Je n’ose vous le dire, ma tante.
— Je vous en supplie, parlez. Vous savez que je vous aime et que rien de ce qui vous touche ne m’est étranger. Ayez confiance en moi et dites-moi tout. Qu’avez-vous ?
— C’est le temps !…
— Que le diable emporte le temps ! Je ne comprends pas que vous ayez le courage de me tourmenter ainsi, Alonzo.
— Ma chère tante, j’en suis désolé ; sur mon honneur je ne recommencerai plus ; me pardonnez-vous ?
— Je ne le devrais pas, car vous recommencerez certainement à vous moquer de moi.
— Non, certes, sur mon honneur. Mais que temps, quel affreux temps ! Il faut absolument se remonter le moral artificiellement. Il neige, il vente, il fait des rafales, et avec cela un froid noir. Mais quel temps avez-vous là-bas ?
— Un temps chaud, pluvieux, mélancolique. Les gens se promènent dans les rues avec des parapluies ; des torrents d’eau coulent à chaque extrémité des baleines. En ce moment un convoi funèbre défile dans la rue ; aussi loin que mon regard peut s’étendre, j’aperçois un double rang de parapluies. J’ai fait allumer du feu pour m’égayer, mais je laisse les fenêtres ouvertes pour me rafraîchir. C’est peine perdue, car la brise embaumée de décembre pénètre dans ma chambre et m’apporte les suaves parfums des fleurs qui dans leur profusion jettent une note d’exubérance sur l’esprit des hommes déprimés et sombres.
Alonzo entr’ouvrit la bouche pour répondre : « Vous devriez faire imprimer cette jolie tirade poétique. » Mais il s’arrêta net, car il venait d’entendre sa tante parler à quelqu’un d’autre. Il se leva, se dirigea vers la fenêtre et contempla le triste paysage d’hiver. La tempête faisait rage et chassait la neige devant elle plus furieusement que jamais ; les volets battaient les murs à se décrocher ; un chien abandonné, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, rasait en tremblant les murs pour s’abriter contre la tourmente. Une jeune fille, les jupes retroussées au-dessus des genoux, pataugeait dans l’eau en détournant son visage des coups de vent ; le capuchon de son caoutchouc venait d’être rejeté en arrière par la rafale.
Alonzo frissonna et pensa en soupirant : « J’aimerais mieux la boue, la pluie chaude, et même les fleurs insolentes, que cet affreux temps ! » Il quitta la fenêtre, fit un pas en arrière et s’arrêta en prêtant l’oreille : il venait d’entendre quelques accents d’un chant à lui familier. La tête inconsciemment penchée en avant, il savourait cette mélodie, immobile, impassible, respirant à peine. Le chant était exécuté avec une certaine imperfection, mais Alonzo semblait y trouver un charme tout particulier. Lorsque la chanson fut terminée, Alonzo poussa un profond soupir et dit : « Je n’ai jamais entendu chanter le Doux tout à l’heure avec autant de grâce. »
Il se dirigea vers son bureau, écouta un instant et demanda sur un ton confidentiel :
— Ma tante, qui est donc ce divin chanteur ?
— C’est la personne dont j’attendais la visite ; elle va demeurer chez moi un mois ou deux ; je vais vous présenter à elle : Miss…
— Pour l’amour de Dieu, attendez un instant, tante Suzanne, vous allez un peu vite, il me semble.
Il courut à sa chambre à coucher et revint un instant après complètement métamorphosé et très élégamment vêtu.
— Que les femmes sont donc inconséquentes ! Un peu plus ma tante allait me présenter à cette divine personne dans ma robe de chambre bleu de ciel garnie de revers rouges.
Il se dirigea vers son bureau et dit à sa tante, en esquissant un sourire de bonne humeur et en accompagnant ses paroles de mouvements de tète significatifs :
— Maintenant je suis prêt, ma chère tante.
— Parfait ; miss Rosannah Ethelton, permettez-moi de vous présenter mon cher neveu, M. Alonzo Fitz Clarence. Maintenant, mes amis, que je vous ai présentés l’un à l’autre, je vous laisse pour vaquer à mes occupations. Asseyez-vous, Rosannah ; faites-en autant, Alonzo ; au revoir, à tout à l’heure, je reviendrai bientôt.
Alonzo prit un siège et pensa en lui-même : « Le vent peut souffler, la tourmente de neige peut faire fureur au dehors ; peu m’importe maintenant, je me sens parfaitement heureux. »
Tandis que nos deux jeunes personnages causent entre eux et font connaissance à distance, parlons un peu de cette jeune fille, et essayons de la présenter au lecteur.
Assise avec un charmant abandon dans une pièce élégamment meublée qui était, à n’en pas douter, le boudoir d’une femme raffinée et sentimentale, elle avait à côté d’elle un métier terminé à son sommet par un joli panier garni d’une bordure multicolore et dont émergeaient des rubans, des morceaux d’étoffe de toute espèce.
Sur un rouge tapis de Turquie, on voyait répandus en profusion des bouts de soie, des rubans, une bobine ou deux et une paire de ciseaux. Sur un divan recouvert d’une sorte d’étoffe indienne chamarrée de fils noirs, dorés, entrelacés, un grand carré d’étoffe blanche, plutôt commune, décorée en son milieu d’un bouquet de fleurs brodées, servait de coussin au chat de la maison qui dormait en ce moment d’un profond sommeil.
Devant la fenêtre se dressait un chevalet avec une ébauche de tableau ; à côté une palette et des brosses étaient étalées en désordre sur une chaise. On apercevait des livres dans tous les coins, livres de cuisine, manuels de prières, catalogues. Un peu plus loin se trouvait un piano couvert de morceaux de musique ; de nombreux tableaux ornaient les murs et le marbre de la cheminée ; dans les encoignures et sur tous les meubles qui le permettaient on trouvait une profusion de bibelots rares offrant la plus complète collection de spécimens chinois. Une large fenêtre donnait sur un jardin qu’égayaient les fleurs et les arbustes les plus variés. Mais la jeune fille dont nous nous occupons représentait à elle seule le tableau le plus exquis qui puisse être dépeint : elle avait un profil grec délicieusement ciselé, un teint d’un blanc laiteux, de grands yeux bleus bordés de longs cils retroussés, une expression confiante qui tenait le milieu entre la candeur de l’enfant et l’innocence d’un jeune faon ; une chevelure opulente d’un blond doré couronnait sa tête élégante ; chaque mouvement et chaque attitude chez elle étaient empreints d’une grâce naturelle. Sa toilette tout entière et ses bijoux dénotaient l’harmonie exquise qui résulte d’un goût naturel et perfectionné encore par l’éducation.
Cette jeune fille portait une simple robe de tulle ornée de trois rangs de volants bleu pâle et bordée d’une lisière en forme de chenille ; elle avait aux bras un bracelet de corail, une longue chaîne d’or au cou ; une touffe de myosotis et de lis égayait ses jolis cheveux dorés.
Elle était divinement belle dans ce simple accoutrement ; on devine l’effet éblouissant que devait produire sa beauté lorsqu’elle paraissait au bal ou dans une cérémonie de gala.
Pendant qu’elle causait avec Alonzo, les minutes passaient. Soudain, elle leva les yeux sur la pendule. Une légère rougeur colora ses joues et elle s’écria :
— Maintenant, au revoir, monsieur Fitz Clarence, il faut que je vous quitte.
Elle se leva si précipitamment de sa chaise qu’elle entendit à peine l’adieu du jeune homme. Regardant dans une attitude charmante la pendule qui venait de la rappeler à l’ordre, elle murmura : onze heures cinq minutes ! Voilà deux heures qui m’ont paru aussi courtes que vingt minutes. Mon Dieu ! que va-t-il penser de moi ?
Au même instant Alonzo regardait sa pendule et disait :
— Comment ! trois heures moins vingt-cinq ! Presque deux heures qui ont passé comme deux minutes. Cette horloge radote encore certainement. Miss Ethelton ! encore une seconde, êtes-vous encore là ?
— Oui, mais soyez prompt, car il faut que je m’en aille.
— Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est ?
La jeune fille rougit et pensa : « Je le trouve un peu cruel de me poser cette question », puis elle lui répondit sur un ton détaché, admirablement contrefait :
— Il est onze heures cinq.
— Oh ! merci, il faut que vous sortiez, n’est-ce pas ?
— Oui.
— J’en suis désolé.
Pas de réponse.
— Miss Ethelton ?
— Eh bien ?
— Vous êtes encore là, n’est-ce pas ?
— Oui, mais dépêchez-vous. Qu’avez-vous donc à me dire ?
— Rien de particulier. Je me sens bien seul ici. Ne serait-il pas indiscret de vous demander de vouloir bien causer avec moi de temps en temps si cela ne vous dérange pas trop ?
— Je verrai, je ne sais pas, je vais y réfléchir.
— Oh ! merci ! Miss Ethelton !… ah ! quel malheur, elle est partie ! me voilà maintenant en tête à tête avec le brouillard, le vent et les rafales de neige ! Mais elle m’a dit au revoir ! j’ai bien entendu au revoir et non bonjour. La pendule allait bien, après tout. Ces deux heures ont passé comme un éclair.
Il se rassit, regarda le feu d’un œil rêveur, puis soupira.
— Quelle étrange chose ! Il y a deux heures je me sentais un homme libre, maintenant mon cœur est à San-Francisco.
Pendant ce temps, Rosannah Ethelton, appuyée nonchalamment dans un fauteuil placé contre la fenêtre de sa chambre à coucher, jetait un regard rêveur sur la pluie fine qui fouettait la Porte d’Or et pensait en elle-même : « Comme il me paraît différent de ce pauvre Burley, dont l’esprit borné est à peine capable d’imiter les autres ! »
Chapitre II
Quatre semaines plus tard, M. Sidney Algernon Burley offrait un lunch brillant à ses amis dans un des somptueux salons de Telegraph Hill, et agrémentait sa réception d’imitations des voix et des gestes de certains acteurs populaires à San-Francisco.
Très élégant, il avait une tenue soignée, paraissait plutôt gai, mais cependant regardait la porte avec une insistance qui dénotait de l’impatience et un certain malaise. À ce moment, un domestique apporta un message à la maîtresse de la maison : l’attitude de M. Burley changea aussitôt, son entrain diminua progressivement et son regard prit une expression d’abattement presque sinistre.
Les invités partirent un à un, laissant M. Burley en tête à tête avec la maîtresse de maison à laquelle il dit :
— Sans le moindre doute elle me fuit. Elle s’excuse chaque fois. Si seulement je pouvais la voir, si j’avais l’occasion de lui parler, ne fût-ce qu’un instant, mais cette incertitude…
— Son refus est peut-être motivé par le seul fait du hasard, monsieur Burley. Allez donc un instant dans le petit salon et distrayez-vous quelques minutes. Je vais donner un ordre pressant et monterai ensuite dans sa chambre ; sans aucun doute elle ne refusera pas de vous voir.
M. Burley monta avec l’intention de gagner le petit salon, mais en passant devant le boudoir de la tante Suzanne, dont la porte était restée légèrement entrebâillée, il surprit un rire joyeux qu’il reconnut immédiatement ; sans frapper à la porte et sans se faire annoncer, il entra. Aux premiers pas il entendit des paroles qui le glacèrent d’effroi et jetèrent la mort dans son cœur. Une voix disait :
— Ma chérie, le plus beau jour de ma vie est arrivé.
Rosannah Ethelton, qui lui tournait le dos, répondit :
— Vraiment, mon cher !
Il la vit se pencher, puis entendit un bruit de baisers. La rage lui rongeait le cœur. La conversation continua très tendre.
— Rosannah, je savais bien que vous deviez être ravissante, mais votre vue m’a ébloui et m’a grisé de bonheur.
— Alonzo, je suis tout heureuse de vous l’entendre dire ; je sais que vous exagérez, mais je ne vous en suis pas moins reconnaissante de votre aimable pensée à mon égard. Je vous supposais un noble visage, mais la réalité m’a révélé que votre charme dépasse la faible conception de mon imagination.
Burley entendit encore un nouveau bruit de baisers.
— Merci, ma chère Rosannah ! Le photographe m’a flatté, mais n’y faites pas attention. Je me sens si heureux, Rosannah !
— Oh ! Alonzo, personne avant moi n’a connu les douceurs de l’amour ; personne après moi ne saura ce qu’est le bonheur véritable. Je nage dans un océan de félicité sous un firmament d’extase.
— Oh ! ma chère Rosannah, vous m’appartenez, n’est-ce pas ?
— Entièrement, Alonzo : maintenant et pour toujours. Tout le long du jour et pendant mes rêves la nuit, je répète sans cesse ces noms bénis : Alonzo Fitz Clarence, Alonzo Fitz Clarence, Eastport, État du Maine.
— Malédiction ! j’ai maintenant son adresse ! rugit Burley ; puis il se retira.
La mère d’Alonzo se tenait derrière son fils ; elle était si emmitouflée dans ses fourrures qu’on n’apercevait de sa personne que ses yeux et son nez. Elle représentait bien une allégorie de l’hiver, car elle était littéralement poudrée de neige.
Derrière Rosannah se tenait tante Suzanne : elle représentait une vraie allégorie de l’été, car elle était légèrement vêtue et elle agitait avec frénésie son éventail pour rafraîchir son visage couvert de transpiration. Les yeux de ces deux femmes étaient humectés de larmes de joie.
— Ah ! s’écria Mme Fitz Clarence, je comprends maintenant, Alonzo, pourquoi, pendant six semaines, personne ne réussissait à vous faire sortir de votre chambre.
— Ah ! s’écria tante Suzanne, ceci m’explique pourquoi, Rosannah, vous avez mené une vie d’ermite pendant ces six dernières semaines.
— Dieu vous bénisse, mon fils, votre bonheur me rend heureuse ; venez dans les bras de votre mère, Alonzo.
— Dieu vous bénisse, Rosannah, car vous allez faire le bonheur de mon cher neveu, venez dans mes bras.
À Telegraph-Will et à Eastport Square, il y eut simultanément une grande effusion de cœurs et de joyeux attendrissements. Les deux dames donnèrent à leurs domestiques des ordres différents. L’une d’elles commanda : « Faites un grand feu de bois bien sec et apportez-moi une limonade bouillante. »
L’autre ordonna : « Éteignez-moi ce feu, apportez-moi deux éventails en feuilles de palmier et une carafe d’eau glacée. »
Les deux jeunes gens se séparèrent et leurs parents causèrent ensemble de la douce surprise et arrêtèrent les préparatifs du mariage.
Quelques minutes auparavant, M. Burley sortait précipitamment de l’hôtel de Telegraph-Will sans prendre congé de personne. Il marmottait entre ses dents : « Elle ne l’épousera jamais, je le jure ! Avant que la nature n’ait dépouillé son manteau
d’hermine hivernal pour revêtir sa parure d’émeraude du printemps, elle m’appartiendra. »
Chapitre III
Deux semaines plus tard. — Plusieurs fois dans la journée, pendant les trois ou quatre jours précédents, un évêque tiré à quatre épingles et à l’air très austère, affligé d’un défaut à l’œil, avait rendu visite à Alonzo.
D’après sa carte, il était le Révérend Melton Hargrave de Cincinnati. Il déclara qu’il n’exerçait plus son ministère à cause de l’état de sa santé. Pourtant, à en juger par sa physionomie vigoureuse et sa forte structure, il ne paraissait nullement mal portant. Il était l’inventeur d’un perfectionnement important apporté au téléphone et espérait faire fortune en vendant son brevet.
— À présent, déclara-t-il, un homme peut adapter à un fil télégraphique qui transmet un chant ou un concert d’un Etat à l’autre son propre téléphone particulier, et s’offrir une audition sans la permission du propriétaire de cette musique. Mon invention se borne à cela.
— C’est parfait, répondit Alonzo, à condition
que le propriétaire de la musique n’éprouve aucun préjudice lorsqu’on l’arrête au passage ; dans ce cas, je ne vois pas de quoi il se plaindrait.
— En effet, ajouta le Révérend, il n’aurait à se plaindre de rien ; mais supposez, continua-t-il, qu’au lieu de musique interceptée au passage il s’agisse de déclarations amoureuses, de tendresses d’un caractère tout particulier.
Alonzo frissonna de la tête aux pieds !
— Monsieur, ajouta-t-il, votre invention n’a pas de prix, il faut que j’en profite sur l’heure.
Mais malheureusement l’invention éprouva du retard et n’arriva pas de Cincinnatti comme le Révérend l’avait annoncé. Alonzo s’impatientait de jour en jour et ne pouvait se faire à l’idée que les douces paroles de Rosannah destinées à sa personne pourraient être interceptées par un tiers malhonnête. Le Révérend vint plusieurs fois s’excuser de ce retard et rendre compte des mesures qu’il avait prises pour hâter les choses.
Une après-midi, le Révérend vint frapper à la porte d’Alonzo. Ne recevant pas de réponse, il entra, jeta un regard furtif autour de lui, referma la porte brusquement et courut au téléphone. À ce moment les vibrations de l’appareil envoyèrent à son oreille le refrain mélodieux du doux « Tout à l’heure ». Imitant fidèlement la voix d’Alonzo, le Révérend demanda à la personne qui chantait avec un sincère accent d’impatience :
— C’est vous, ma chérie ?
— Oui, Alonzo.
— Je vous en prie, ne chantez plus cet air cette semaine ; essayez une chanson plus moderne.
Au même instant des pas agiles, indices d’un cœur heureux, se faisaient entendre dans l’escalier ; le Révérend, avec un sourire diabolique, se réfugia derrière les vastes plis des rideaux. Alonzo entra et courut au téléphone :
— Ma chère Rosannah, demanda-t-il, voulez-vous que nous chantions ensemble ?
— Quelque chose de moderne ? répliqua-t-elle avec une amère ironie.
— Oui, si vous le préférez.
— Chantez tout seul, si le cœur vous en dit.
Cette réponse acariâtre abasourdit le jeune homme et ulcéra son cœur. Il reprit :
— Rosannah, cela ne vous ressemble guère.
— À mon avis j’ai bien le droit de vous faire cette réponse après votre aimable réflexion de tout à l’heure, monsieur Fitz Clarence.
— M. Fitz Clarence ! Rosannah, je ne vous ai rien dit d’impoli que je sache.
— Naturellement ! je me serai trompée, j’aurai mal compris ; je vous en demande bien pardon. Vous m’avez bel et bien dit : « Ne chantez plus cet air-là aujourd’hui. »
— Chanter quoi aujourd’hui ?
— L’air auquel vous faites allusion. Mais il me semble que subitement nous nous comprenons bien mal.
— Je n’ai fait allusion à aucun chant.
— Vraiment ?
— Non, je vous assure.
— Je regrette d’être obligée de vous donner un démenti.
— Je vous répète que je ne vous ai fait aucune allusion à ce sujet.
— Seconde impolitesse ! cela suffit amplement, Monsieur. Je ne vous le pardonnerai jamais, tout est rompu entre nous.
Alonzo s’empressa d’ajouter :
— Oh ! Rosannah ! ne me parlez pas ainsi : un terrible mystère, quelque odieuse méprise plane sur nous. En vous affirmant que je ne vous ai rien dit de semblable je suis profondément sérieux et sincère. Pour rien au monde je ne voudrais vous faire de la peine, ma chère Rosannah. Je vous en supplie, dites-moi un mot de consolation.
Après un instant de silence, Alonzo entendit des sanglots étouffés et comprit que la jeune fille avait quitté le téléphone. II se leva avec un profond soupir, sortit de sa chambre en murmurant entre ses dents : « Je vais me mettre à la recherche de ma mère ; elle seule pourra lui persuader que je n’ai jamais eu l’intention de lui faire de la peine. »
Une minute plus tard, le Révérend se glissait à quatre pattes près du téléphone comme un chat qui s’apprête à sauter sur sa proie. Il n’eut pas longtemps à attendre, car une voix douce, repentante, entrecoupée de larmes, se fit entendre :
— Mon cher Alonzo, j’ai eu tort de vous accuser ; vous êtes incapable de me dire une parole cruelle. Quelqu’un animé d’une malicieuse intention a certainement imité votre voix.
Le Révérend répondit froidement en contrefaisant la voix d’Alonzo :
— Vous m’avez déclaré que tout était rompu entre nous, soit ! je dédaigne votre repentir et méprise vos regrets.
Il s’éloigna ensuite radieux et triomphant de sa méchante action.
Quatre heures plus tard, Alonzo et sa mère rentraient d’une tournée de visites de charité. Ils appelèrent au téléphone leurs amis de San-Francisco, mais ne reçurent aucune réponse ; ils attendirent près de l’appareil qui s’obstinait à rester muet. À la fin, alors que le soleil se couchait à San-Francisco et qu’il faisait déjà nuit depuis plus de trois heures à Eastport, ils reçurent une réponse. Mais, hélas ! C’était la voix de tante Suzanne qui leur parlait.
— J’ai été dehors toute la journée, disait-elle ; je rentre à l’instant. Je vais aller lui parler.
Après dix minutes d’attente, Alonzo et sa mère entendirent ces paroles fatidiques prononcées avec une intonation terrible.
— Elle est partie emportant ses bagages avec elle ! Elle a dit à ses domestiques qu’elle se rendait chez d’autres amis, mais j’ai trouvé ce petit mot sur la table de sa chambre. Écoutez plutôt : « Je suis partie, ne cherchez pas à savoir où ; mon cœur est brisé ; vous ne me reverrez plus jamais. Dites-lui que je penserai toujours à lui en chantant mon doux « Tout à l’heure », mais que je n’oublierai jamais les dures paroles qu’il m’a dites. » Ainsi était conçue sa lettre. Alonzo ! Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-il donc arrivé ?
Alonzo demeura pâle et glacé d’effroi. Sa mère écarta les rideaux de velours et ouvrit la fenêtre.
Reprenant ses sens au contact de l’air frais, il raconta à sa tante son étrange histoire. Pendant ce temps, sa mère découvrait une carte qui venait de tomber sur le parquet lorsqu’elle remua les rideaux ; elle lut sur cette carte : M. Sydney Algernon Burley, San-Francisco.
— Le misérable ! s’écria Alonzo, en se précipipitant hors de la pièce à la poursuite du faux Révérend, bien décidé à le massacrer !
La trouvaille de cette carte expliquait tout maintenant : les deux amoureux, en se déclarant par téléphone leur mutuel amour, avaient été surpris sans méfiance ; l’ennemi avait su profiter de leur faiblesse et de leur imprévoyance.
Chapitre IV
Pendant les deux mois qui suivirent, bien des événements se succédèrent. La pauvre Rosannah, depuis sa fuite, n’était jamais retournée chez sa grand’mère, à Portland, en Orégon, et elle ne lui avait donné d’autre signe de vie que le duplicata de la triste note laconique laissée par elle à l’hôtel de Télégraph-Hill. Était-elle encore vivante ?
En tout cas la personne qui Pavait recueillie la cachait soigneusement, car jusqu’à ce jour il avait été impossible de découvrir sa trace.
Alonzo, lui, ne l’avait pas oubliée et ne perdait pas tout espoir. Il se disait : « Un jour, lorsqu’elle se sentira triste, elle chantera la douce chanson que j’aimais tant et je la découvrirai. » Il mit donc sac au dos, prit avec lui un téléphone portatif, quitta sa ville natale et ses frimas et partit pour courir le monde. Il traversa bien des États lointains. De temps à autre, les étrangers voyaient avec étonnement un jeune homme pâle, à l’air épuisé et profondément malheureux, grimper péniblement le long des poteaux télégraphiques plantés dans les endroits les plus solitaires ; là il restait quelquefois perché pendant plusieurs heures l’oreille appuyée contre une petite boîte carrée ; puis il descendait en poussant de profonds soupirs et continuait son chemin. Parfois les habitants tiraient sur lui à l’exemple des paysans qui déchargent leurs armes sur les aéronautes parce qu’ils les prennent pour des fous et des individus dangereux. Aussi ses vêtements étaient-ils criblés de plomb et toute sa personne constellée de blessures ; mais il supporta patiemment ses misères.
En accomplissant son pieux pèlerinage il pensait souvent en soupirant : « Ah si seulement je pouvais entendre le doux Tout à l’heure ! »
Au bout de deux mois de cette vie errante, quelques âmes compatissantes s’apitoyèrent sur l’état du pauvre vagabond et l’enfermèrent dans une maison de fous à New-York.
Il n’opposa aucune résistance, car son énergie, son cœur et son courage étaient à bout. Le directeur de la maison le prit en pitié, l’installa dans son propre appartement et le soigna avec un dévouement plein d’affection. Au bout d’une semaine, le patient put se lever pour la première fois. Il était étendu confortablement sur un canapé, écoutant le sifflement lugubre du vent de mars et le piétinement des pas dans la rue (il était environ 6 heures du soir à New-York et chacun rentrait chez soi après une journée bien remplie).
Alonzo avait à côté de lui un bon feu pétillant qui lui faisait oublier les intempéries et la brise glaciale du dehors. Il souriait à la pensée que ses longues promenades amoureuses le faisaient passer pour un maniaque aux yeux du monde et il laissait errer capricieusement son imagination, lorsqu’un son très discret et très doux, lointain et à peine perceptible, vint frapper son oreille. Son pouls s’arrêta ; il écouta haletant, les lèvres entr’ouvertes. Le son grandit peu à peu ; toujours haletant, l’oreille tendue, il se souleva sur les coudes. Enfin il s’écria :
— C’est elle ! Je reconnais sa voix divine !
Il se traîna vers le coin d’où partait le son, écarta un rideau et découvrit un téléphone. Se penchant sur l’appareil il poussa l’exclamation suivante :
— Dieu soit loué ! Je l’ai enfin découverte ! parlez-moi vite, ma Rosannah bien-aimée ! Le cruel mystère s’éclaircit enfin : c’est ce méchant Burley qui en imitant ma voix a déchiré votre cœur par son insolent discours.
Après une pause qui parut un siècle à Alonzo, une voix faible articula ces mots :
— Oh ! Alonzo, répétez-moi les douces paroles que je viens d’entendre.
— Elles sont sincères, bien sincères, ma chère Rosannah, et je vous le prouverai avant peu.
— Oh ! Alonzo, restez auprès de moi ! parlez-moi, ne me quittez pas un seul instant, jurez-moi que nous ne nous séparerons plus jamais. Oh ! quelle heure bénie ! quel instant adorable est celui-ci !
— Chaque année pendant toute votre vie nous célébrerons le joyeux anniversaire par un cantique d’actions de grâce.
— Oh ! oui, Alonzo, oh ! oui !
— Notons bien l’heure de cette résurrection, ma chère Rosannah ; six heures quatre minutes du soir.
— Ici il est midi vingt-trois, Alonzo.
— Comment, Rosannah, mais où êtes-vous donc ?
— À Honolulu, aux îles Sandwich. Et vous ? Ne me quittez pas un seul instant ; j’en mourrais de chagrin. Êtes-vous chez vous en ce moment ?
— Non, ma chérie, j’habite à New-York une maison de fous où un docteur me soigne.
Un cri d’effroi parvint à l’oreille d’Alonzo sous la forme d’un bourdonnement confus ; ce cri venait de traverser cinq mille lieues ! Alonzo se hâta d’ajouter :
— Rassurez-vous, ma chère, ce n’est rien, je vais mieux, car votre présence est pour moi le meilleur des remèdes.
— Alonzo ! comme vous m’avez fait peur ! Continuez votre récit.
— Rosannah ! fixez vous-même le jour bienheureux qui doit unir nos cœurs.
Après un court temps d’arrêt une voix timide répondit :
— Je rougis de joie et de bonheur ; voulez-vous que nous fixions une date prochaine ?
— Ce soir même, Rosannah ; ne perdons pas un seul instant ; oui, ce soir même et sans le moindre retard.
— Oh ! comme vous êtes impatient ! je n’ai ici aucun des miens à l’exception de mon vieil oncle, ancien missionnaire, et de sa femme. J’aimerais tant que votre mère et votre tante Suzanne…
— Dites notre mère et notre tante Suzanne, ma chère Rosannah !
— Oui, notre mère et notre tante Suzanne (je rectifie bien volontiers), j’aimerais tant les avoir auprès de nous.
— Moi aussi. Si nous télégraphiions à tante Suzanne ? Combien lui faudrait-il de temps pour venir nous rejoindre ?
— Le vapeur quitte San-Francisco après-demain ; la traversée dure 8 jours. Notre tante serait donc ici le 31 mars.
— Eh bien, choisissons le 1er avril, qu’en dites-vous, Rosannah ?
— C’est cela ! quel délicieux mois d’avril nous allons passer, Alonzo !
— Entendu pour le Ier avril, ma chérie. Quel bonheur ! Fixez vous-même l’heure, Rosannah.
— J’aime tant le matin, c’est si gai. Que diriez-vous de huit heures, Alonzo ?
— Soit, choisissons huit heures, ce sera la plus belle heure de ma vie, car, à ce moment-là, nos deux-cœurs ne feront plus qu’un.
Pendant un instant, le téléphone se contenta de transmettre un bruit de baisers aussi chaleureux qu’ininterrompus. Rosannah rompit alors le silence :
— Excusez-moi un instant, mon cher, j’ai un rendez-vous, il faut que je vous quitte.
La jeune fille se leva et se dirigea vers une fenêtre d’où elle découvrait un paysage merveilleux ; elle s’assit pour le contempler. À gauche on apercevait la charmante vallée de Ruana émaillée des fleurs tropicales les plus diverses aux couleurs vermeilles, et couverte de cocotiers aux formes élégantes ; des citronniers et des orangers garnissaient les versants des collines et formaient une nappe de verdure très agréable à l’œil ; un peu plus haut on apercevait le fameux précipice où le premier kaméhaméha bouscula ses ennemis vaincus en assurant leur destruction. En face de la fenêtre on apercevait la ville étrange ; çà et là, clairsemés, des groupes pittoresques d’indigènes qui lézardaient au soleil ; dans le lointain, à droite, l’océan agité secouait sa crinière floconneuse aux reflets du soleil.
Rosannah admirait ce spectacle vêtue d’une robe blanche très légère, et s’éventait avec une feuille de palmier, lorsqu’un boy canaque, le cou serré dans une vieille cravate et coiffé d’un chapeau de feutre sans fond, passa sa tête à la porte et annonça :
— Un monsieur de San-Francisco.
— Fais-le entrer, dit la jeune fille, en se redressant et en prenant un air très digne.
M. Sydney Algernon Burley se présenta dans une tenue impeccable et tiré à quatre épingles. Il se pencha légèrement en avant pour embrasser la main de la jeune fille, mais celle-ci fit un geste et lui lança un coup d’œil qui l’arrêta net.
Elle lui dit froidement :
— Comme je vous l’avais promis, je vous attendais. J’ai cru à vos déclarations et à votre insistance, je vous ai promis de fixer le jour qui doit nous unir. Je choisis le Ier avril à huit heures du matin ; maintenant, retirez-vous !
— Oh ! ma bien-aimée, quelle reconnaissance…
— Pas un mot de plus. Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus communiquer avec vous avant ce moment-là. Ne me suppliez pas, vous perdriez votre temps.
Lorsqu’il fut parti, elle se laissa tomber sur un fauteuil, car la série d’émotions qu’elle venait de traverser avait affaibli son énergie. Elle pensa en elle-même : « Je l’ai échappé belle ! si le moment fixé l’avait été une heure plus tôt… horreur ! quel danger j’ai couru ! et dire qu’à un moment donné j’ai cru aimer ce monstre méprisable sans foi ni loi ! Oh ! il expiera sa méchanceté !
Nous allons maintenant terminer cette histoire, car il reste bien peu à dire. Le 2 avril, la Gazette d’Honolulu faisait paraître cet avis :
Mariés. — Dans cette ville, par téléphone, hier matin à 8 heures, le révérend Nathan Hays, assisté du révérend Nathaniel Davis de New-York, a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Mrs Suzanne Howland, de San-Francisco, amie de la jeune femme, assistait à la cérémonie. Elle était l’hôte du révérend Hays et de sa femme, tous deux oncle et tante de la fiancée. M. Sydney Algernon Burley, de San-Francisco, assistait aussi à la cérémonie, mais il ne resta pas jusqu’à la fin du service religieux. Le superbe yacht du capitaine Hawthorne, élégamment décoré, fut mis à la disposition de la jeune femme, de ses parents et de ses amis, et les transporta en excursion à Haléakala.
Les journaux de New-York, le même jour, contenaient l’avis suivant :
Mariés. — Dans cette ville, hier, par téléphone, à 2 h. 1/2 du matin, le révérend Nathaniel Davis assisté du révérend Nathan Hays de Honolulu a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine), à Miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Les parents et de nombreux amis du fiancé étaient présents ; tous assistèrent à un somptueux déjeuner et à des réjouissances qui se prolongèrent jusqu’au lendemain matin ; puis ils firent un voyage d’excursion à l’Aquarium, car l’état de santé du fiancé ne permettait pas un plus long déplacement.
Vers la fin de ce jour mémorable, M. et Mme Alonzo Fitz Clarence s’entretenaient amoureusement de leurs futurs projets de voyage de noce, lorsque soudain la jeune femme s’écria : «
— Oh ! Alonzo, j’oubliais de vous dire ; j’ai tenu parole, j’ai fait ce que je vous avais dit.
— Vraiment, ma chère !
— Oui, parfaitement ! Je lui ai joué un joli tour. Quelle délicieuse surprise pour lui ! Il était là devant moi, droit comme un piquet, mourant de chaleur dans son habit noir, tandis que la température étouffante faisait sortir le mercure par le haut du thermomètre ; il m’attendait pour m’épouser. Si vous aviez vu le regard qu’il me lança lorsque je lui parlai à l’oreille ! Ah ! sa méchanceté m’a fait bien souffrir et m’a fait verser bien des larmes, mais nous sommes quittes maintenant ; je n’éprouve plus vis-à-vis de lui le moindre sentiment de vengeance. Je lui ai dit que je lui pardonnais tout, mais il ne l’a pas voulu croire. Il se vengera, m’affirma-t-il, et empoisonnera notre existence. Mais il en est incapable, n’est-ce pas, mon cher ?
— Absolument incapable, ma Rosannah bien-aimée.
Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.
Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient jamais vus avant cette première rencontre.
Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu d’atroces souffrances.
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