La partie la plus intéressante de la vie de cet homme illustre commence le jour de sa mort. C’est à dater de ce jour que prennent place les incidents les plus remarquables de sa biographie. Jusqu’à sa mort, on avait peu entendu parler de lui. Mais après, quelle différence ! Nous n’avons pas cessé d’en entendre parler à des intervalles infaillibles et réguliers. Sa carrière fut, d’ailleurs, des plus remarquables, et j’ai pensé que son histoire serait une contribution intéressante à notre littérature biographique. J’ai donc collationné tous les éléments de l’ouvrage, puisés à des sources authentiques, et je les présente au public. J’ai soigneusement banni de ces pages tout document présentant un caractère douteux. Mon ambition est d’écrire un ouvrage qui puisse être adopté dans les écoles pour l’instruction de la jeunesse de mon pays.
Le nom du fameux serviteur du général Washington était George. Après avoir fidèlement servi son maître pendant la moitié d’un siècle, jouissant tout ce temps-là de son estime et de sa confiance, il lui rendit le dernier et douloureux service de lui fermer les yeux, et l’accompagna jusqu’à la tombe où il devait reposer, sur les bords du Potomac. Dix ans après, ― en 1809 ― plein d’ans et d’honneurs, lui-même mourut, pleuré de tous ceux qui l’avaient connu. La gazette de Boston annonce en ces termes l’événement :
« Mardi dernier, à Richmond, est mort George, le fidèle serviteur de Washington. Il avait quatre-vingt-quinze ans ! Son intelligence, malgré ce grand âge, était demeurée intacte, et sa mémoire fidèle, jusqu’aux tout derniers moments qui précédèrent sa mort. Il avait assisté à la deuxième installation de Washington comme président, ainsi qu’à ses funérailles, et se rappelait distinctement tous les détails importants de ces deux événements historiques. »
À partir de ce moment, nous n’entendons plus parler de George, jusqu’en mai 1825, époque à laquelle il meurt de nouveau. Un journal de Philadelphie parle ainsi dans cette triste occurrence :
« À Mâcon, Georgie, la semaine dernière, est mort à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, un homme de couleur, nommé George, qui avait été le serviteur favori de Washington. Jusqu’au dernier moment, il est resté en possession de ses facultés. Il se rappelait distinctement la deuxième installation de Washington, sa mort, ses funérailles, la reddition de Cornwallis, la bataille de Trenton, les tristes événements de Valley Forge, etc. Ses funérailles ont été suivies par toute la population de Mâcon. »
Cela n’empêchait pas le héros de cette histoire d’être exhibé en grande pompe, le 4 juillet 1830, fête de l’Indépendance, et également, à la même date, en 1834 et en 1836. En novembre 1840, il meurt de nouveau. Le journal le Républicain de Saint-Louis, à la date du 25 de ce mois, s’exprime ainsi :
« George, qui fut jadis le serviteur favori du général Washington, est mort hier, chez M. John Leavenworth, de notre ville, à l’âge vénérable de quatre-vingt-quinze ans. Il était en pleine possession de ses facultés, qu’il conservera jusqu’au moment de sa mort. Il se rappelait distinctement la première et la deuxième installation du président, ainsi que sa mort, la reddition de Cornwallis, les batailles de Trenton et de Monmouth, les souffrances de l’armée des patriotes à Valley Forge, la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, le discours de Patrick Heory à la Maison des Délégués de Virginie, et bien d’autres événements du plus vif intérêt. Peu d’hommes blancs ont été pleurés comme l’a été ce noir. Une foule considérable se pressait aux funérailles. »
Pendant les dix ou onze ans qui suivirent, George fut exhibé à plusieurs reprises, bien vivant, le jour de la Fête de l’Indépendance, dans diverses villes de l’Union, et toujours avec le même succès. Puis, à la fin de 1855, il mourut de nouveau. Les journaux de Californie relatent en ces termes l’événement :
« Le 7 mars, à Dutch Flat, est mort George, le vieux serviteur de Washington. Il avait quatre-vingt-quinze ans ! Sa mémoire, qui lui resta fidèle jusqu’à la fin, était une mine de souvenirs intéressants. Il se rappelait distinctement la première et la seconde installation du Président, la reddition de Cornwallis, les batailles de Trenton et de Monmouth, et de Bunker Hill, la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, et la défaite de Braddock. À Dutch Flat, George était universellement respecté. Ses funérailles ont été une manifestation imposante. On estime à plus de dix mille le nombre des assistants. »
C’est en juin 1864 que le fidèle serviteur est mort pour la dernière fois. Jusqu’à preuve du contraire, il nous est permis de supposer qu’il est demeuré perpétuellement mort depuis ce temps-là. Les journaux du Michigan annoncent ainsi la perte cruelle :
« George, le noir qui fut jadis le serviteur favori de Washington, est mort, la semaine dernière, à Détroit. Ce patriarche avait quatre-vingt-quinze ans. Son intelligence est restée intacte jusqu’au moment de sa mort. Il se rappelait très nettement la première et la deuxième installation de Washington, et sa mort, la reddition de Cornwallis, les batailles de Trenton et de Monmouth. et de Bunker Hill, la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, la défaite de Braddock, les caisses de thé jetées à la mer dans le port de Boston, et l’arrivée à terre des Pèlerins. Il est mort entouré du respect de tous et ses funérailles ont réuni une foule considérable et émue. »
Cette fois-ci, le fidèle serviteur semble définitivement mort. Nous ne le reverrons jamais plus, à moins qu’il revienne une fois encore. Il a terminé, pour le moment, sa longue et splendide carrière mortuaire, et repose en paix, comme seuls peuvent le faire ceux qui ont vraiment gagné leur repos. Il a été un homme remarquable à tous les points de vue. Sa vie et sa mort ont été mêlées à l’existence de son temps plus que celles de n’importe quelle grande figure de l’histoire. Plus il a vécu, et plus sa mémoire a remonté dans le passé avec une fidélité remarquable. S’il revit, pour mourir encore, nul doute que cette fois-ci il ait des souvenirs très précis sur la découverte de l’Amérique.
Je considère le résumé que je donne de sa biographie comme correct en substance et complet. Il peut se faire cependant que George soit mort, une fois ou deux, en des localités obscures où cet événement a pu échapper à la publicité des journaux. Il y a une faute que je remarque dans toutes les notices sur sa mort et que l’on devrait corriger. Dans toutes, il meurt uniformément et impartialement à quatre-vingt-quinze ans. Ce n’est pas possible. Il a pu mourir à cet âge-là une fois, peut-être deux, mais il est impossible qu’il soit mort continuellement à quatre-vingt-quinze ans. Si nous admettons qu’il avait quatre-vingt-quinze ans la première fois qu’il mourut, il devait en avoir cent cinquante et un la dernière fois, en 1864. L’âge qu’on lui attribue, d’ailleurs, dans un cas comme dans l’autre, n’était pas en relation rigoureuse avec ses souvenirs. Au moment de mourir pour la dernière fois, il se rappelait distinctement l’arrivée des Pèlerins, qui eut lieu en 1620. Il est permis de supposer qu’il avait une vingtaine d’années à ce moment-là. Il faudrait donc admettre que le fidèle noir de Washington avait dans les environs de deux cent soixante ou deux cent soixante-dix ans quand il quitta définitivement la vie.
Je pense avoir attendu assez longtemps, pour être sûr que le héros de cette notice est entré définitivement et irrévocablement dans l’histoire. Je publie cette biographie avec confiance, et je l’offre respectueusement au pays en deuil.
P.-S. ― Je lis dans les journaux que cet infâme vieux sournois vient justement de mourir une fois de plus, dans l’Arkansas. C’est la sixième fois qu’il meurt, et jamais au même endroit. Sa mort a cessé d’être une nouveauté. Elle devient une banalité par trop écœurante. Tout le monde en a assez. Qu’on en finisse. Ce noir, peut-être bien intentionné mais assurément mal conseillé, a induit en dépenses pour ses funérailles, à l’heure actuelle, six municipalités différentes. Des gens, par dizaines de mille, se sont laissé abuser et ont suivi son cercueil, dans cette illusion que cet honneur leur était spécialement et exclusivement réservé. Que cette fois-ci soit la bonne. Et que l’on se montre impitoyable à l’avenir, pour tout journal qui annoncerait à l’univers que George, le fidèle serviteur du général Washington, est mort une fois de plus.
- ↑ Twain utilise les mots « negro » et « colored », et non le terme extrêmement péjoratif et raciste de « nigger ». Nous avons donc changé le mot « nègre » de la traduction de Lautrec en « noir ».
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