Le Prince et le Pauvre/XXX

De Utopia.
XXIX Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XXXI
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


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CHAPITRE XXX.



les progrès de tom.


Tandis que le Roi véritable errait de par le territoire, mal vêtu, mal nourri, moqué et maltraité un jour par les vagabonds, incarcéré en compagnie de voleurs et d’assassins un autre jour, traité d’imbécile et d’imposteur tant par les uns que par les autres, le faux Roi Tom Canty se délectait d’une expérience toute différente.

La dernière fois que nous l’avons vu, la royauté venait tout juste de commencer à lui présenter un côté lumineux, qui brilla ensuite de plus en plus jour après jour ; en très peu de temps ce côté lumineux était devenu un vrai rayon de soleil, de purs délices. Il n’eut plus peur ; ses appréhensions pâlirent et moururent ; son embarras s’évanouit et fit place à une démarche aisée et pleine de confiance. Il sut exploiter la mine d’or que représentait le menin pour en tirer un profit toujours accru.

Il faisait venir Lady Élisabeth et Lady Jane Grey chaque fois qu’il désirait jouer ou causer, les renvoyait quand il en avait fini avec elles, avec l’air d’un individu accoutumé à de telles manières, et il les laissait désormais lui baiser la main avant de se retirer sans qu’il en éprouvât plus la moindre confusion.

Il avait fini par prendre goût à la solennité avec laquelle on le conduisait vers son lit tous les soirs, et on l’habillait tous les matins en grande cérémonie avec des rites compliqués. Cela fut à la fin un plaisir plein de fierté de s’avancer vers le dîner escorté d’une brillante procession d’officiers royaux et de gentilshommes de service ; à tel point en fait, qu’il doubla sa garde de gentilshommes de service et en eut cent. Il aimait à entendre le son des clairons dans les corridors et les voix se répercutant au loin : « Faites place au Roi ! » [ 348 ]

Il en vint au point d’apprécier le plaisir de siéger sur son trône au centre du Conseil et de sembler plus écouté que le Lord Protecteur lui-même. Il aima accueillir les grands ambassadeurs et leurs splendides escortes, entendre les messages affectueux qu’ils transmettaient de la part d’illustres monarques qui l’appelaient « mon frère » . Oh, étais-tu, heureux, Tom Canty, toi, issu d’Offal Court !

Il lui plut de porter de magnifiques vêtements, et il en commanda davantage ; il trouva que quatre cents domestiques ce n’était pas assez pour sa grandeur, et il en tripla le nombre. L’adulation de courtisans toujours en train de le saluer était devenue une douce musique à ses oreilles. Il restait aimable, amical, en toutes circonstances champion vigoureux et résolu de tous les opprimés, en guerre perpétuelle, et infatigablement, contre les lois injustes ; il pouvait pourtant parfois, si on l’offensait, se retourner vers un comte, voire un duc, et lui lancer un regard qui le fasse [ 349 ]trembler. Un jour que sa royale « sœur », l’austère Mary, s’était avisée de lui faire la morale, critiquant sa manie de gracier tant de gens qui devaient normalement être emprisonnés, pendus ou brûlés vifs, et lui rappelant que les prisons de feu leur auguste père avaient parfois compté jusqu’à soixante mille détenus simultanément ; que pendant son admirable règne il avait envoyé au bourreau et à la mort soixante-douze mille voleurs et cambrioleurs, l’enfant se sentit déborder d’une généreuse indignation et lui commanda de se retirer dans son oratoire, de supplier Dieu qu’Il lui enlevât la pierre qu’elle portait en son sein et qu’Il lui redonnât un cœur. [ 350 ]

Tom n’était-il jamais troublé par le souvenir du pauvre honnête petit prince qui l’avait traité avec tant de bonté et s’était précipité au dehors mu par une si vive volonté de le venger de l’insolente sentinelle de la grille du palais ? Si ; ses premières nuits et ses premiers jours de royauté furent effectivement parsemés de pensées et de douleur pour le prince perdu, d’un désir sincère de le voir revenir et se rétablir dans les droits et la splendeur que lui donnait sa naissance. Mais le temps s’écoula, le prince ne revenait pas ; l’attention de Tom fut de plus en plus absorbée par ses nouvelles et enchanteresses expériences ; peu à peu le monarque évanoui disparaissait presque complètement de ses pensées et finit quand il surgissait au milieu d’elles, par devenir aussi malvenu qu’un fantôme, faisant que Tom se sentait coupable et honteux.

La malheureuse mère et les sœurs de Tom parcoururent également ce même chemin dans son esprit et en sortirent. Au début il se languissait d’elles, se désolait de leur absence, mourait d’envie de les voir ; mais plus tard, l’idée qu'elles fassent irruption quelque jour, déguenillées et malpropres, pour le trahir par leurs embrassades, pour le faire redescendre du vaste lieu où il se trouvait et le ramener vers la pauvreté la dégradation et les taudis, cette idée lui donna des frissons. Et elles cessèrent peu à peu presque complètement d’occuper son esprit. Il en fut satisfait et presque heureux ; car lorsque leurs tristes visages accusateurs se levaient en lui à présent, elles faisaient qu’il se sentait plus méprisable qu’un ver de terre qui rampe.

Le 19 février à minuit, Tom Canty était en train de s’enfoncer pour dormir dans son riche lit au cœur du palais, gardé par ses fidèles vassaux, entouré de toutes les pompes de la royauté, l’heureux garçon ; car le lendemain devait être le jour solennel de son couronnement comme roi d’Angleterre. Au même instant, Édouard, le véritable roi, affamé, assoiffé, souillé, terreux, épuisé par ses pérégrinations, vêtu de haillons tout déchirés — à lui laissés par l’émeute en guise de part de butin — se trouvait coincé au sein d’une foule de gens qui contemplaient avec un vif intérêt des travailleurs affairés qui sortaient de l’abbaye de Westminster ou y entraient aussi actifs que des fourmis ; ces équipes achevaient les préparatifs du royal couronnement.



XXIX Le Prince et le Pauvre XXXI


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