Pendant ce temps, confinement et inaction épuisaient Miles de plus en plus. Mais le jour du jugement arriva, ce dont il fut très content, et il pensa pouvoir accueillir de bon cœur toute espèce de sentence pourvu qu’elle ne comportât pas d’emprisonnement. Point sur lequel il faisait erreur. Il entra dans une belle colère quand il s’entendit décrire comme un « vagabond endurci » et condamner à deux heures de pilori pour cela et pour avoir agressé le maître de Hendon Hall. Le fait qu’il prétendait être le frère du plaignant et le véritable héritier des titres et des domaines des Hendon ne fut pas relevé, et fut considéré avec dédain comme ne valant pas la peine d’être examiné.
Il ragea et menaça tout le long du chemin qui devait le conduire à son châtiment, mais cela ne servit à rien ; il fut empoigné et traîné brutalement par les agents et eut droit à quelque taloche occasionnelle en raison de sa conduite impolie.
Le roi ne put se frayer un chemin à travers la racaille qui suivait ; si bien qu’il fut obligé de suivre à l’arrière, séparé de son fidèle ami et serviteur. Le roi avait failli être condamné au pilori lui-même pour avoir fréquenté si mauvaise compagnie, mais il s’en était tiré avec un simple sermon et un avertissement, en considération de son jeune âge. Lorsque la foule stoppa enfin, il voleta fiévreusement d’un point à l’autre du bord extérieur, à la recherche d’un endroit par où il pourrait se glisser à l’intérieur ; et finalement, non sans difficultés ni délais, il y parvint. Là siégeait son misérable commensal sur le tabouret d’infamie, cible et souffre-douleur d’une malpropre populace [ 334 ]— lui, le garde du corps du roi d’Angleterre ! Édouard avait entendu prononcer la sentence, mais il ne s’était qu’à demi rendu compte de ce qu’elle signifiait. La colère commença à monter en lui lorsque le sentiment de ce nouvel affront qu’on lui faisait l’atteignit ; cette colère prit la température d’une canicule d’été la minute d’après, quand il vit un œuf traverser l’air et s’écraser sur la joue d’Hendon, quand il entendit la foule hurler de rire devant ce spectacle. Il traversa d’un bond le cercle ouvert et apostropha l’officier de garde, s’écriant :
« Cette honte ! C’est mon serviteur — libère-le ! Je suis le…
— Oh, du calme ! » s’exclama Hendon, pris de panique, « tu vas te perdre. Monsieur l’officier, ne faites pas attention à ce qu’il dit, il est fou.
— Ne t’inquiète pas de ce à quoi je fais attention ou non, mon brave homme, elle est, mon attention, de toutes façons réduite en ce qui le concerne. Par contre pour ce qui est de lui donner une leçon, ce serait bien plus mon idée. » Il se retourna vers un subordonné et [ 335 ]ordonna : « Donne à ce jeune imbécile un avant-goût ou deux de la lanière du fouet, pour amender ses manières.
— Une demi-douzaine le servirait mieux » suggéra Messire Hugh, qui venait de surgir à cheval pour jeter un coup d’œil sur le spectacle.
On empoigna le roi. Il ne résista seulement pas, tant il était paralysé par la simple évocation du monstrueux outrage qu’on se proposait d’infliger à sa personne sacrée. L’Histoire avait déjà été illustrée par un récit de correction administrée à un roi d’Angleterre au moyen d’un fouet — il était intolérable d’avoir à penser qu’il devait fournir une nouvelle version de ce mortifiant épisode. Il était déjà lié au chevalet ; rien ne pouvait le tirer de là ; il ne pouvait qu’endurer le châtiment ou supplier qu’il n’eût pas lieu. Choix bien dur à faire ; il allait choisir d’être flagellé — choix qu’un roi pouvait adopter, tandis que supplier serait à un roi impossible.
Mais pendant ce temps-là, Miles Hendon avait résolu la difficulté. « Laissez cet enfant » dit-il « dogues sans entrailles, ne voyez-vous pas combien il est petit et fragile ? Laissez-le, vous dis-je — je prends les coups pour moi.
— Pardi, que voilà une bonne idée — merci, merci, » dit Messire Hugh, dont le visage s’illumina d’une satisfaction sardonique. « Laissez donc ce petit mendiant, et donnez à ce type une douzaine de coups en sa place — une honnête douzaine bien appliquée. » Le roi allait se récrier avec indignation, mais Messire Hugh le fit taire en ajoutant avec efficacité : « Mais oui, vas-y, parle tout à ton aise.. en prenant bien note que pour chaque mot que tu prononces il aura droit à six coups de plus. »
Hendon fut retiré du pilori, on dénuda son dos ; et tandis que le fouet s’appliquait le pauvre petit roi se détourna et laissa des larmes peu royales couler librement le long de ses joues. « Ah, brave et grand cœur, pensait-il, ton loyal exploit jamais ne sortira de ma mémoire. Je ne l’oublierai pas — ni eux non plus ! » ajouta-t-il avec fureur. Plus il y réfléchissait, plus le prix de la magnanime conduite d’Hendon lui apparaissait plus celle-ci prenait de place dans son esprit [ 336 ]et augmentait sa reconnaissance. Il se dit enfin à part soi : « Celui qui épargne à son prince des blessures ou une possible mort — et cela, pour moi, il l’a fait — celui-là s’acquitte d’un service bien haut ; mais cela est peu — cela n’est rien ! — oh, moins que rien ! — comparé à l’action de celui qui à son prince a épargné la honte ! »
Hendon ne laissa échapper aucun cri sous la flagellation ; il endura avec un courage tout militaire ce fouet lourdement appliqué. Ce qui, joint au fait qu’il avait épargné les coups à l’enfant en les prenant à son compte, lui valut jusqu’au respect de la misérable et dérisoire populace qui se trouvait assemblée là ; les quolibets et les sifflets s’éteignirent, on n’entendit plus rien sauf le bruit des coups qui s’abattaient. Le silence qui avait envahi la place quand Hendon se retrouva une fois de plus au pilori présentait un fort contraste avec les clameurs et insultes qui avaient prévalu si peu de temps auparavant. Le roi s’approcha délicatement de Hendon et lui chuchota à l’oreille :
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« Les rois ne peuvent t’anoblir : ton âme est grande et belle, par le fait de plus haut que les rois ; mais il relève d'un roi de confirmer ta noblesse devant les hommes. » Il ramassa le fouet par terre, en effleura les épaules sanguinolentes d’Hendon et chuchota, « Édouard d’Angleterre te fait Comte ! »
Hendon fut touché. L’eau lui monta aux yeux, quoique en même temps le formidable comique de la situation et des circonstances ébranlassent son sérieux à tel point que c’est à peine s’il put empêcher tout signe de son rire intérieur de se laisser voir extérieurement. Se voir propulsé tout à coup, dénudé et sanglant, depuis un vulgaire pilori jusqu’aux cimes alpestres et éblouissantes d’un comté lui parut battre des records de burlesque. Il se disait à part lui : « Me voilà brillamment décoré en vérité ! Le Chevalier-fantôme du Royaume des Rêves et des Ombres se voit promu au rang de Comte-fantôme ! — une envolée prodigieuse pour une aile dénuée de toute expérience ! Si cela continue ainsi, je me retrouverai suspendu en haut d’un mât de cocagne, dans une féerie de [ 338 ]putatifs honneurs. Mais ces honneurs auront de la valeur à mes yeux, tout imaginaires qu’ils sont, du fait de l’amour qui me les aura décernés. Mieux valent ces pauvres fausses dignités non sollicitées, offertes d’une main propre et d’un esprit droit, plutôt que des dignités réelles achetées par la servilité à un pouvoir grugeur, exclusivement attaché à ses intérêts. »
Le redouté Messire Hugh fit caracoler son cheval de droite et de gauche, et quand il l’éperonna pour repartir, le mur vivant des spectateurs s’écarta en silence pour le laisser passer et se reforma toujours dans le même silence. Puis il ne bougea plus ; personne n’alla jusqu’à risquer un mot en faveur du prisonnier ou à sa louange ; mais qu’importait : on ne le maltraitait pas, voilà qui était un hommage en soi déjà suffisant. Un retardataire qui n’était pas au courant des derniers développements de la situation et qui ricanait au nez de l’ « imposteur » et prétendait le houspiller en brandissant un chat mort fut vite abattu d’un coup de poing et jeté dehors d’un coup de pied sans qu’un mot fût prononcé ; sur quoi un calme profond régna à nouveau.
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