Le Prince et le Pauvre/XXVII

De Utopia.
XXVI Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XXVIII
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


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En prison

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CHAPITRE XXVII.



en prison.


Les cellules étaient surpeuplées ; si bien qu’on enchaîna les deux amis dans une vaste salle où le tout-venant des accusés était habituellement enfermé. Ils ne manquaient pas de compagnie car il y avait bien là une vingtaine de détenus menottés ou enchaînés, des deux sexes et d’âges hétéroclites — bande grossière et bruyante. Le roi ruminait amèrement l’extraordinaire indignité infligée à sa royauté, tandis que Hendon restait sombre et taciturne. Il avait perdu toute espèce de repères. Revenu chez lui jubilant enfant prodigue qui s’attendait à trouver tout le monde fou de joie de son retour, il avait eu droit à un accueil glacé et une geôle. Ses espérances et la réalité différaient à tel point qu’il en était abasourdi ; il n’arrivait pas à décider s’il devait qualifier cette situation de tragique ou de grotesque. Ce qu’il éprouvait était comparable à ce qu’eût éprouvé un homme sorti de chez lui en dansant pour admirer l’arc-en-ciel, et qui aurait été frappé par la foudre.

Mais peu à peu ses pensées confuses et torturantes trouvèrent une sorte d’accommodement, et son esprit se recentra sur Édith. Il retourna sa conduite dans tous les sens, l’examina sous tous les jours possibles, et ne put rien en tirer de satisfaisant. L’avait-elle reconnu ? — ou ne l’avait-elle pas reconnu ? C’était une énigme incompréhensible, qui l’occupa pendant un long laps de temps ; et il en retira pour finir la conviction qu’elle l’avait assurément reconnu et l’avait renié pour des motifs intéressés. Il voulait maudire son nom dorénavant ; mais ce nom avait été vénérable pour lui si longtemps qu’il ne put résoudre sa bouche à le profaner. [ 318 ]

Enroulés dans les couvertures fournies par la prison et qui étaient dans un état effrangé et malpropre, Hendon et le roi passèrent une nuit peu sereine. Soudoyé, le geôlier avait procuré de l’alcool à certains prisonniers ; des chansons paillardes, des rixes, des cris, des fiestas, en étaient la naturelle conséquence. Pour finir, un peu après minuit, un homme agressa une femme et la tua presque, la frappant sur la tête avec ses menottes avant que le geôlier eût pu venir à son secours. Le geôlier rétablit la paix et donna à l’homme une saine correction à coups de bâton sur la tête et les épaules — sur quoi la fiesta s’arrêta — à la suite de quoi purent dormir tous ceux qui ne se laissèrent pas troubler par les gémissements et les plaintes des deux individus qui avaient été blessés.

Durant la semaine qui suivit, jours et nuits se succédèrent avec une monotone répétition des mêmes événements ; des hommes dont Hendon se rappelait plus ou moins le visage venaient, le jour, examiner l’ « imposteur », le rejeter et l’injurier ; et la nuit la bamboula et les bagarres revenaient avec une régularité toute symétrique. Cependant, un incident différent se produisit pour finir. Le geôlier fit entrer un vieil homme en lui disant :

« Le gredin dont il s’agit est dans cette salle, examine-le de tes vieux yeux et vois si tu peux dire qui il est. » [ 319 ]

Hendon leva les yeux, et éprouva une sensation agréable pour la première fois depuis son arrivée dans la prison. Il pensa : « C’est Blake Andrews, le domestique qui a servi toute sa vie dans la famille de mon père — âme droite, brave et dont la poitrine renferme un honnête cœur. Du moins c’est ce qu’il était. Mais aucun d’eux n’est vrai à présent, ils mentent tous. Cet homme me reconnaîtra — et dira lui aussi, comme tous les autres, qu’il ne me reconnaît pas. »

Le vieil homme fit du regard le tour de la salle, jeta un coup d’œil sur un visage après l’autre, et dit à la fin :

« Je ne vois rien ici que misérables coquins et écume des rues. Lequel est-ce ? »

Le geôlier pouffa.

« Ici, » dit-il « examine la grosse bête que voici et donne-moi ton opinion. »

Le vieil homme se rapprocha, regarda bien Hendon, longuement, sérieusement, puis secoua la tête en disant :

« Pardi, cet homme n’est pas Hendon et ne l’a jamais été !

— Exact. Tes vieux yeux sont encore sains. Et si j’étais Messire Hugh, je prendrais ce misérable chien et… »

Le geôlier termina sa phrase en se haussant sur la pointe des pieds, brandissant une corde imaginaire et produisant en même temps un gargouillis du fond de la gorge suggérant une suffocation. Le vieil homme dit d’un ton vengeur :

« Qu’il remercie le ciel de ne pas rencontrer pire destin. Si c’était moi qui devais m’occuper de cette crapule, il serait à rôtir tout vif, ou alors je ne suis plus un homme ! »

Le geôlier éclata d’un adorable rire d’hyène, et dit :

« Montre-lui de quel bois tu te chauffes, vieil homme — c’est ce qu’ils font tous. Tu vas bien t’amuser. » Il s’éloigna, indolent, en direction de son antichambre et disparut. Le vieil homme fléchit le genou et chuchota :

« Dieu soit loué, vous voilà revenu, mon maître ! Je vous ai cru mort ces sept dernières années, et voyez, vous êtes vivant ! Je vous ai reconnu dès que je suis entré ; cela fut bien dur de garder un air de froideur et de paraître ne voir personne ici que des crapules à deux sous et autres déchets [ 320 ]des rues. Je suis vieux et je suis pauvre, Messire Miles ; mais dites seulement un mot et j’irai proclamer la vérité, dussé-je être étranglé pour cela.

-— Non, » dit Hendon, « tu ne feras pas cela. Ce serait ta perte sans pour autant faire avancer ma cause. Mais je te remercie ; car tu m’as redonné quelque peu de la confiance que j’avais perdue en ma propre espèce. »

Le vieux domestique se montra fort utile pour Hendon et le roi ; en effet il revint plusieurs fois par jour pour « invectiver » le premier, et s’arrangea à chaque fois pour glisser quelques friandises afin d’améliorer l’ordinaire de la prison ; il les tenait aussi [ 321 ]au courant des nouvelles. Hendon réservait les friandises pour le roi ; sans elles sa majesté n’aurait peut-être pas survécu : elle ne réussissait pas à avaler la nourriture grossière et sordide qu’apportait le geôlier. Andrews devait se borner à de brèves visites, afin de ne pas éveiller les soupçons ; mais il fit en sorte de communiquer suffisamment d’informations à chaque fois, informations glissées à voix basse pour le bénéfice de Hendon, et entrelardées d’épithètes insultantes clamées haut et fort, à destination des oreilles des autres auditeurs.

C’est ainsi que, peu à peu, la chronique familiale émergea. Arthur était mort depuis cinq ans. Cette perte, et l'absence de nouvelles de Hendon, avaient altéré la santé du père ; il pensait devoir mourir très bientôt et désirait voir Hugh et Edith établis avant qu’il passât ; mais Édith suppliait qu’on attendît, espérant le retour de Miles. Arriva alors la lettre qui portait la nouvelle que Miles était mort ; ce choc abattit Messire Richard ; il crut sa fin proche ; lui et Hugh insistèrent pour que le mariage se fît ; Édith demandait et obtint un nouveau mois de délai ; puis un deuxième, et enfin un troisième ; le mariage eut lieu, devant le lit de mort de Messire Richard, et se révéla fort peu heureux. On chuchotait dans le pays qu'assez tôt après les noces la jeune femme avait trouvé parmi les papiers de son époux plusieurs ébauches et brouillons de la fatale lettre, et l’accusait d’avoir [ 322 ]brusqué le mariage — et le décès de Messire Richard également — au moyen de cette hideuse tromperie. Des rumeurs circulèrent alors de toutes parts sur le traitement cruel que subissaient Lady Édith et les domestiques ; après la disparition de son père Messire Hugh avait dépouillé toutes ses apparences de douceur et s’était mué en maître impitoyable à l’égard de tous ceux qui en quelque manière que ce fût dépendaient pour leur pain de lui et de ses domaines.

Il y eut une partie des commérages rapportés par Andrews que le roi se mit à écouter avec un vif intérêt :

« Le bruit court que le roi serait fou. Mais je vous en supplie, ne répétez pas que je l’ai mentionné : en parler est puni de mort pour ce que j’en ai entendu dire. »

Sa majesté foudroya du regard le vieil homme et répliqua :

« Le roi n’est pas fou, mon brave homme — et vous seriez bien inspiré de vous occuper d’affaires qui vous concernent plus directement que ces jacasseries séditieuses.

— Que veut dire cet enfant ? » demanda Andrews, surpris de cette brusque sortie d’origine si inattendue. Hendon lui fit un signe et il ne posa pas davantage de questions mais poursuivit sur sa lancée :

« Le feu roi doit être enterré à Windsor dans un jour ou deux — le 16 de ce mois — et le couronnement du nouveau roi aura lieu le 20.

— À mon avis ils devraient commencer par le trouver, » marmonna sa majesté qui ajouta ensuite avec assurance, « mais ils prendront soin de cela, en fin de compte, et moi aussi.

— Pour le compte de… »

Mais le vieil homme n’alla pas plus loin — un signe d’avertissement de Hendon l’arrêta. Il en revint au fil des nouvelles.

« Messire Hugh assiste au couronnement — et avec des espoirs de haute volée. Il croit être sûr qu’il sera pair à son retour, étant très en faveur auprès du Lord Protecteur.

— Quel Lord Protecteur ? » demanda sa majesté.

« Sa seigneurie le Duc de Somerset.

— Quel Duc de Somerset ? [ 323 ]

— Dame, il n’y en a qu’un : Seymour, le Comte d’Hertford.

— Depuis quand est-il duc et Lord Protecteur ?

— Depuis le dernier jour de janvier.

— Soyez assez bon pour me dire qui lui a donné ce titre.

— C’est lui-même et le Grand Conseil — avec l’appui du roi. »

Sa majesté bondit. « Le roi ! » s’écria-t-il. « Quel roi, mon cher monsieur ?

— Quel roi, vraiment ! (Dieu ait pitié de nous, qu’a-t-il donc ce garçon ? ) Comme nous n’en avons qu’un, répondre n’est pas difficile : sa très sainte majesté le Roi Édouard VI — que Dieu garde ! Mais oui, un chérubin gracieux assurément ; fou ou non — on dit qu’il s’améliore de jour en jour — ses louanges courent sur toutes les lèvres ; tous le bénissent autant les uns que les autres, et prient pour qu’il soit épargné et règne longtemps sur l’Angleterre ; car il s’est montré humain dès le premier jour en sauvant la vie du vieux Duc de Norfolk et maintenant il a entrepris d’abolir la plus cruelle des lois qui tourmentent et oppriment le peuple. »

Ces nouvelles frappèrent le roi d’un étonnement qui le rendit muet, et le plongèrent [ 324 ]dans une rêverie si profonde et si déprimante qu’il ne perçut plus rien des commérages du vieil homme. Il se demandait si le « chérubin » était le jeune mendiant qu’il avait laissé derrière lui habillé de ses propres vêtements dans le palais. Il ne semblait pas possible qu’il pût l’être, car sans aucun doute ses manières et ses paroles l’eussent trahi s’il eût prétendu être le Prince de Galles — on l’eût fait sortir, et on eût recherché le vrai prince. La cour aurait-elle installé quelque rejeton de la noblesse en sa place ? Non, car son oncle ne l’aurait pas permis — il disposait de tous les pouvoirs et eût écrasé, à coup sûr, une pareille tentative. Réfléchir ne rapporta rien à l’enfant : plus il s’efforçait de démêler l’énigme, plus sa perplexité croissait, plus la tête lui faisait mal, plus il perdait le sommeil. Son impatience de rejoindre Londres grossit d’heure en heure, et son emprisonnement lui devint presque intolérable.

Toutes les machineries d’Hendon échouèrent devant le roi — il restait inconsolable, mais deux femmes qui se trouvaient enchaînées près de lui eurent davantage de succès. Grâce à leurs gentilles remontrances il se rasséréna et fit l’apprentissage de la patience. Il en fut très reconnaissant, en arriva à les aimer beaucoup et à profiter avec délices de la douce influence apaisante de leur présence. Il s’enquit du motif de leur incarcération, et lorsqu’elles dirent qu’elles étaient Baptistes, il se mit à rire et demanda :

« Est-ce un tel crime qu’il mérite d’être puni de prison ? Maintenant je suis malheureux parce que je vais vous perdre — ils ne vont pas vous garder longtemps pour une telle bagatelle. »

Elles ne répondirent pas ; et quelque chose dans leur expression le mit mal à l’aise. Il dit avec chaleur :

« Vous vous taisez — soyez gentilles à mon égard et dites-moi — il n'y aura pas un autre châtiment ? Je vous supplie de me dire qu’il n’y a rien à craindre de tel. »

Elles tentèrent de détourner la conversation, mais il prenait peur et il poursuivit :

« Vont-ils vous fouetter ? Non, non, ils n’auraient pas une telle cruauté. Dites-moi que non. Allez ! ils ne vont pas le faire, pas vrai ? »

Les deux femmes laissèrent voir malgré elles confusion et détresse, mais elles ne pouvaient pas [ 325 ]ne pas répondre, si bien que l’une d’entre elles déclara, d’une voix que l’émotion étouffait :

« Oh, tu nous fendras le cœur avec ta gentillesse. Dieu nous soutiendra dans notre…

— C’est un aveu ! » interrompit le roi. « Donc ils vont te fouetter, ces forbans au cœur de pierre ! Mais non, il ne faut pas que tu pleures, je ne puis le supporter. Garde courage — je trouverai moyen de t’épargner cette atrocité, tu peux en être sûre ! »

Quand le roi s’éveilla le lendemain matin, les femmes n’étaient plus là.

« Elles sont sauves ! » dit-il tout joyeux ; puis il ajouta avec accablement, « mais pour moi c’est une calamité ! — car elles étaient mon réconfort. »

Chacune d’elles avait laissé un bout de ruban épinglé sur ses vêtements à titre de souvenir. Il affirma qu’il conserverait toujours ces objets ; et que bientôt il retrouverait ces amies qui lui étaient chères et les prendrait sous sa protection.

À ce moment précis le geôlier entra, accompagné de sbires, et fit conduire les prisonniers dans la cour. Le roi exulta — ce serait une vraie bénédiction que de voir le ciel bleu et respirer à nouveau pour une fois un air pur. Il s’énerva et il trépigna devant la lenteur des agents, mais son tour arriva enfin, il fut libéré de ses fers et on lui enjoignit de suivre les autres prisonniers, avec Hendon.

La cour, ou carré, était pavée de caillou et ouvrait sur le ciel. Les prisonniers y entrèrent, franchissant une massive arche de pierre, et furent placés à la queue leu leu, debout, le dos au mur. Une corde fut tendue devant eux, et ils étaient de plus surveillés par les agents. C’était un matin gris et froid et la neige légère qui était tombée pendant la nuit blanchissait l’esplanade vide et ajoutait à la désolation de l’aspect qu’elle présentait. Par moments un vent hivernal faisait frissonner la place et envoyait la neige tourbillonner de tous côtés.

Au milieu de la cour deux femmes étaient debout, enchaînées à des poteaux. Un [ 326 ]regard suffit au roi pour voir que c’étaient ses amies. Il frémit et se dit intérieurement, « Hélas, elles ne sont pas libres comme je l’avais cru. Penser que des personnes comme elles doivent recevoir le fouet ! —— en Angleterre ! Oui, telle est la honte —— pas dans des pays sauvages, mais dans la chrétienne Angleterre ! Elles vont être fouettées ; et moi qu’elles ont consolé et traité avec douceur, je dois regarder et voir cette abomination se commettre ; c’est extraordinaire, ô combien ! que moi, le sommet du pouvoir de ce vaste royaume, je me voie impuissant à les protéger. Mais que ces mécréants prennent garde à eux, car un jour viendra où je leur demanderai de rendre au centuple compte de leurs actions. Pour chaque coup qu’ils donnent aujourd’hui ils en recevront cent ce jour-là. »

Une large grille s’ouvrit violemment et des citoyens se ruèrent en foule à l’intérieur. Ils s’attroupèrent autour des deux femmes et les cachèrent aux yeux du roi. Un homme d’église entra, traversa la foule et y disparut à son tour. Le roi entendait à présent qu’on parlait, de côté et d’autre, comme s’il y avait des questions et des réponses, mais il ne put distinguer ce qui se disait. Puis il y eut un bourdonnement d’activité, de préparatifs, d’allées et venues de personnages officiels dans la partie de la foule la plus éloignée des deux femmes ; et tandis que tout cela se déroulait, on entendit des « chut ! » et un grand silence se fit peu à peu dans le peuple. [ 327 ]

Sur uncommandement, la foule s’écarta, se regroupa de côté, et le roi vit un spectacle qui le glaça jusqu'à la moelle. Des fagots avaient été empilés autour des deux femmes, et un homme agenouillé était en train d’y mettre le feu !

Les femmes baissèrent la tête, couvrirent leurs visages de leurs mains ; des flammes jaunes commencèrent à s’élever parmi les fagots qui craquaient et des volutes de fumée bleue à se faire emporter par le vent ; l’homme d’église leva les mains et entama une prière — au moment précis où deux fillettes franchirent précipitamment la grille en poussant des cris aigus et se jetèrent sur les femmes au bûcher. Aussitôt les agents les arrachèrent de là, et l’une d’elles fut solidement maintenue mais l’autre se libéra, disant qu’elle voulait mourir avec sa mère ; et avant qu’on eût pu l’arrêter elle s’était à nouveau suspendue au cou de celle-ci. On l’arracha de là à nouveau, avec sa robe qui avait pris feu. Deux ou trois hommes la retinrent, et la partie de sa robe qui brûlait fut arrachée et jetée au loin toute flambante, tandis qu’elle ne cessait de se débattre pour se libérer, et de dire qu’elle allait se trouver seule au monde désormais, et de supplier qu’on l’autorisât à mourir avec sa mère. Les deux petites filles n’arrêtaient pas de crier et de se débattre pour se libérer ; mais tout à coup ce tumulte fut recouvert par une giclée de mortels cris d’agonie à percer le cœur. Le roi regarda les hystériques fillettes, puis le bûcher, puis il se détourna, appuya contre le mur son visage devenu d’une pâleur de cendre, et ne regarda plus rien. Il dit : « Cela que j’ai vu, dans cet unique et bref instant, ne quittera jamais ma mémoire mais y résidera pour toujours ; je le reverrai tout au long de mes journées et en rêverai tout au long de mes nuits, jusqu’à ce que je meure. Plût au ciel que j’eusse été aveugle ! »

Hendon ne quittait pas le roi du regard. Il se dit avec soulagement, « Il va mieux ; il a changé, il s’est adouci. Eût-il suivi sa pente, il eût tonné contre ces sbires, et dit qu’il était le roi, et donné l’ordre que ces femmes soient détachées indemnes. Bientôt son délire se dissipera, sera oublié, son pauvre cerveau se régénérera. Dieu fasse que ce jour vienne vite ! » [ 328 ]

Ce même jour on amena plusieurs prisonniers pour passer la nuit lors d’un convoyage, sous bonne garde, à destination de différents lieux du royaume où ils subiraient le châtiment de leurs crimes. Le roi parla avec ces hommes — il s’était promis depuis le début de s’instruire sur son métier de roi en posant des questions aux prisonniers chaque fois que l’occasion s’en présenterait ; le récit de leurs malheurs lui tordit le cœur. Parmi eux se trouvait une pauvre femme un peu faible d’esprit qui avait volé à un tisserand quelques mètres d’étoffe — crime pour lequel elle allait être pendue. [ 329 ]Un autre était un homme qui avait été accusé de voler un cheval ; il raconta que la preuve s’en était avérée fausse et qu’il s’était cru sauvé du gibet ; mais non — à peine avait-il été libre qu’il avait été pris à tuer un daim dans le parc du roi ; il y avait eu des preuves contre lui et maintenant il était en route pour les galères. Il y avait aussi un apprenti dont le cas rendit le roi particulièrement malheureux ; ce jeune garçon disait avoir trouvé un faucon qui avait échappé à son propriétaire, et l’avoir ramené chez lui, croyant être dans son droit ; mais un tribunal l’avait convaincu de vol et condamné à mort.

Rendu furieux par ces traitements inhumains, le roi voulait que Hendon s’évadât de la prison et s’enfuît avec lui à Westminster, pour qu’il pût remonter sur son trône et étendre son sceptre sur ces infortunés afin de les amnistier et sauver leurs vies. « Pauvre petit, » soupira Hendon, « ces tristes histoires ont fait ressurgir sa maladie — hélas, mais excepté ce malheureux incident il était en voie de guérison. »

Parmi ces prisonniers figurait un vieil homme de loi — un homme au visage énergique, à la mine intrépide. Deux ans auparavant, il avait rédigé un pamphlet contre le Lord Chancelier, l’accusant d’injustice, et en avait retiré pour châtiment la perte de ses deux oreilles sur un pilori, sa radiation [ 330 ]du barreau, avec une amende de 3 000 livres sterling par surcroît, et une condamnation à la prison à vie. Il avait il y a peu récidivé ; en conséquence de quoi il devait maintenant perdre ce qui restait de ses oreilles, payer une amende de 5 000 livres sterling, être marqué au fer rouge sur les deux joues, et rester en prison sa vie durant.

« Ce sont des cicatrices honorables » dit-il : il retroussa ses cheveux gris pour montrer les moignons mutilés de ce qui un jour fut ses oreilles.

Le regard du roi brûlait de colère. Il dit :

« Nul ne me croit — vous ne me croirez pas non plus. Mais peu importe — avant la fin de ce mois vous serez libre ; et plus que cela, les lois qui ont flétri vos vies et qui ont déshonoré le nom de l'Angleterre, ces lois auront été expulsées à coup de balai des livres où elles figurent. Ce monde est bien mal fait, les rois devraient de temps en temps se mettre à l’école de leurs propres lois, et apprendre ainsi la pitié. »



XXVI Le Prince et le Pauvre XXVIII


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