Le Prince et le Pauvre/XXVI

De Utopia.

XXV Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XXVII
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


[ 308 ] [ 309 ]




CHAPITRE XXVI.



dépossession.


Le roi resta assis, réfléchissant, quelques minutes, puis releva la tête et déclara :

« C’est étrange — tout à fait étrange. Je ne peux me l’expliquer.

— Non, mon suzerain, ce n’est pas étrange. Je le connais, cette conduite est pour lui des plus naturelles. Un gredin, c'est ce qu’il est depuis sa naissance.

— Oh, Messire Miles, ce n’est pas de lui que je parlais.

— Pas de lui ? De quoi alors ? Qu’est-ce qui est étrange ?

— Que l’absence du roi ne se fasse pas sentir.

— Comment cela ? Quelle absence ? Je crains de ne pas comprendre.

— En vérité ! Cela ne vous paraît pas étrange que le terrain ne soit pas sillonné de courriers et de proclamations décrivant ma personne et me cherchant ? N’y a-t-il pas normalement un état de choc et un effet de détresse que la tête de l’état ne soit plus là ? — que j’aie disparu et qu'on ne me retrouve pas ?

— Tout à fait vrai, mon roi, je l’oubliais. » Et Hendon soupira et murmura à part soi, « Pauvre esprit ravagé — toujours occupé de ce rêve pathétique.

— Mais j’ai un plan qui va nous sauver tous les deux. Je vais écrire quelques mots en trois langues — en latin, en grec et en anglais — tu vas au plus vite porter cela à Londres dès demain matin. Ne remets cela à personne sinon à mon oncle Lord Hertford ; quand il l’aura vu, il me reconnaîtra et le dira publiquement. Et après il enverra quelqu’un me chercher.

— Ne vaudrait-il pas mieux, mon prince, que nous attendions ici jusqu’à ce que j’aie régularisé [ 310 ]ma situation et rétabli mes droits sur mes domaines ? Je serais alors beaucoup plus en état de… »

Le prince l’interrompit d’un ton impérieux :

« Tais-toi ! Que sont tes piètres domaines, tes intérêts grossiers, en regard d’affaires qui concernent la prospérité d’une nation et l’intégrité d’un trône ! » Puis il ajouta avec gentillesse, comme s’il regrettait d’avoir parlé d’un ton trop dur : « Obéis et ne crains point ; je te rétablirai, tout entier — et même davantage encore. Je me souviens des dévouements ; je les récompense. »

En disant ces mots, il prit la plume et se mit en devoir d’écrire. Hendon le regarda quelques minutes avec tendresse, et pensa :

« Eût-il fait plus sombre, j’aurais juré que c’était vraiment un roi qui parlait ; on ne peut [ 311 ]pas dire le contraire, quand l’humeur lui en prend il éclaire et tonne comme le roi lui-même — où a-t-il appris à faire cela ? Voyez-le griffonner, gratter ses gribouillis absurdes, et s’imaginer qu’il écrit du latin et du grec — si je n’ai pas l’esprit d’inventer quelque divertissement qui l’en détourne, je me verrai contraint d’affecter de porter demain ce message qu’il a apprêté à mon intention. »

Sur ce les pensées de Miles revinrent au précédent épisode. Elles l’absorbèrent à un point tel que lorsque finalement le roi lui tendit le mot qu’il avait écrit, il le prit et le fourra dans sa poche sans y penser. « Elle a agi d’une manière si extraordinairement étrange, » marmonnait-il. « Je pense qu’elle m’a reconnu — et je pense qu’elle ne m’a pas reconnu. Ces vues ne sont assurément pas compatibles, j’en ai bien conscience ; je ne peux les accorder, je ne peux pas non plus trouver d’argument qui me débarrasse d’aucune des deux, ni même qui puisse donner plus de poids à l’une qu’à l’autre. La chose est simple : elle ne peut pas ne pas avoir reconnu mon visage, ma silhouette, ma voix, car vraiment, comment cela serait-il possible ? Et cependant elle dit ne pas me connaître, et c’est un témoignage irréfutable car elle ne ment jamais. Mais stop ! — je crois que je commence à comprendre. Il pourrait l’avoir influencée — lui avoir donné des ordres — l’avoir contrainte à mentir. Voilà la clé du mystère ! Voilà l’énigme résolue. Elle semblait mourir de peur — oui, elle était en son pouvoir. Je vais la chercher ; je vais la trouver ; lui absent, elle dira la vérité. elle se souviendra du temps jadis, lorsque nous étions enfants et jouions ensemble ; son cœur en sera adouci ; elle ne me trahira plus, au contraire, elle me dira tout. Il n’y a pas une once de traîtrise en elle — non, elle fut toujours honnête et franche. Elle m’aimait en ce temps-là — je suis en sécurité ; en effet, quand on a aimé quelqu’un, on ne peut pas le trahir. »

Il se dirigea impatiemment vers la porte ; au même moment, celle-ci s’ouvrit, et Lady Édith entra. Elle était très pâle, mais son pas était ferme, et son port plein de grâce, de douceur et de dignité. Son visage était toujours aussi triste. [ 312 ]

Miles se précipita vers elle, avec une radieuse assurance, mais elle l’arrêta d’un geste à peine perceptible et il s’immobilisa. Elle s’assit et l’invita à en faire autant. Par ce simple geste elle le dépouillait de leur ancienne intimité et faisait de lui un étranger, un invité. La surprise qu’il éprouva face à la déroutante étrangeté de cette conduite inattendue, l'amena à se demander pendant quelques minutes s’il était vraiment, après tout, ce qu’il disait être. Lady Édith parla :

« Messire, je suis venue vous mettre en garde. Il se peut qu'on ne puisse convaincre de renoncer à leurs illusions des personnes qui ont perdu l’esprit  ; mais sans aucun doute elles peuvent être convaincues de la nécessité d’éviter les périls. Je pense que vos rêves se présentent à vous sous la figure d’une honnête vérité, et ne sont pas, donc, criminels — mais ne restez pas leur proie car ici ils sont dangereux. » Elle regarda fermement Miles dans les yeux quelques instants puis ajouta avec force : « Dangereux d'autant plus que vous présentez effectivement quelque ressemblance avec ce que notre frère disparu aurait pu devenir s'il avait survécu.

— Le Ciel nous bénisse, madame, je suis vraiment ce frère !

— Je crois en effet que vous le croyez, messire. Je ne doute pas de votre sincérité à ce sujet — mais je vous mets en garde et c'est tout. Mon époux est le maître de cette contrée ; son pouvoir n’a pour ainsi dire aucune limite ; les gens prospèrent ou meurent de faim au gré de ses volontés. Si vous ne présentiez pas de ressemblance avec l’homme que vous prétendez être, mon époux vous laisserait bercer vos illusions en paix ; mais croyez m’en, je le connais bien et je sais ce qu’il va faire ; il dira à tous que vous êtes un fou et un imposteur, et immédiatement tous lui feront écho. » Elle regarda encore fixement Miles et ajouta : « Si vous étiez vraiment Mile Hendon et s’il le savait, et si toute la contrée le savait — considérez bien ce que je vous dis, — le péril pour vous serait le même, votre condamnation n’en serait pas moins certaine ; il vous renierait, il vous dénoncerait, nul ne serait assez hardi pour vous soutenir.

— Je le crois en effet, » dit Miles, avec amertume. « Le pouvoir capable [ 313 ]commander à l’ami de toute une vie de trahir et renier son ami, et que l'on s'y soumette, un tel pouvoir peut bien se voir obéi là où les enjeux sont le pain ou même la vie, là où ne sont tissés nuls réseaux ni de loyauté ni d’honneur. »

Une faible rougeur colora un instant les joues de la dame, et elle baissa les yeux vers le sol. Mais sa voix ne trahissait aucune émotion lorsqu’elle poursuivit :

« Je vous ai averti, et je dois vous avertir encore, qu’il faut que vous partiez d’ici. Sinon cet homme vous détruira. C’est un tyran qui ne connaît aucune pitié. Moi qui suis son esclave, à lui enchaînée, je sais cela. Le malheureux Miles, comme Arthur, comme mon cher tuteur Messire Richard, est maintenant à l’abri de ses entreprises. Mieux vaudrait pour vous être avec eux plutôt que rester ici et tomber dans les griffes de [ 314 ]ce mécréant. Vos prétentions menacent son titre comme ses biens  ; vous l’avez attaqué dans sa propre maison — si vous y restez vous êtes perdu. Allez-vous-en — n’hésitez pas. Si l’argent vous fait défaut, prenez cette bourse, je vous en supplie, soudoyez les domestiques pour qu’ils vous laissent passer. Oh, malheureux, laissez-vous avertir, sauvez votre tête pendant que c’est encore possible, »

Miles refusa la bourse d’un geste, se leva, et resta debout devant elle.

« Accordez-moi une faveur, une seule, » dit-il. « Regardez-moi en face, que je puisse voir si vous soutenez mon regard. Voilà — et maintenant répondez : suis-je Miles Hendon ?

— Non. Vous m’êtes inconnu.

— Jurez-le ! »

Le réponse fut prononcée d’une voix basse, mais distincte :

« Je le jure.

— Voilà qui dépasse toute créance !

— Fuyez ! Pourquoi perdre un temps précieux ? Fuyez et mettez-vous à l’abri. »

Au même instant les officiers firent irruption dans la pièce, et une violente bagarre commença ; cependant Hendon fut bientôt maîtrisé et traîné dehors. Le roi fut pris lui aussi : tous deux furent enchaînés et conduits en prison.



XXV Le Prince et le Pauvre XXVII


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