Le Prince et le Pauvre/XXIX

De Utopia.
XXVIII Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XXX
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


[ 341 ]




CHAPITRE XXIX.



en route pour londres.


Quand le temps d’exposition de Hendon au pilori fut écoulé, on le relâcha et on lui enjoignit de quitter la contrée pour ne plus y revenir. Son épée lui fut restituée, ainsi que son mulet et son âne. Il enfourcha sa monture et s'éloigna, suivi du roi, parmi la foule qui s’écartait avec douceur pour les laisser passer et qui, eux partis, se dispersa.

Hendon fut bientôt absorbé dans ses pensées. Des questions cruciales attendaient une réponse. Que devait-il faire ? Où devait-il aller ? Il lui fallait trouver quelque part un puissant soutien, faute de quoi il devrait abandonner son héritage et rester de plus taxé d’imposture. Où pouvait-il espérer le trouver, ce puissant soutien ? Où, vraiment ! C’était-là une question difficile à résoudre. Par moments une pensée lui venait qui semblait ouvrir des possibilités — des ombres de possibilités, les plus ténues qui fussent, mais à envisager cependant puisqu’il n’y avait rien d’autre qui ouvrît sur quoi que ce fût. Il se souvenait de ce que le vieil Andrews avait dit de la gentillesse du jeune roi et de la façon généreuse dont il prenait la défense des individus maltraités ou misérables. Pourquoi ne pas aller le voir, obtenir une audience et implorer sa justice ? Ah, oui, certes, mais était-il possible à quelqu’un d'aussi fabuleusement pauvre qu'il l'était, d’obtenir d'accéder à l’auguste présence d’un monarque ? Peu importait — autant laisser les choses prendre soin d’elles-mêmes, et considérer que ce pont-là ne devrait s'aborder qu’une fois parvenus jusqu’à lui. Du fait de ses nombreuses campagnes, il était expert en invention d’expédients et de ruses ; il ne [ 342 ]doutait pas de parvenir à trouver quelque moyen. Oui, il allait s’acheminer vers la capitale. Peut-être un vieil ami de son père, Messire Humphrey Marlow, allait-il l’aider — « ce brave Messire Humphrey qui était intendant en chef des cuisines du feu roi, ou de ses étables, ou... » — Miles n’arrivait pas à se souvenir de quoi il était exactement intendant. Comme il avait maintenant un objet sur lequel concentrer son énergie, un but clairement défini à atteindre, le brouillard d’humiliation et de dépression qui l’avait abattu moralement se leva et se dissipa ; relevant la tête, il regarda autour de lui, et eut l’étonnement de constater qu’il était déjà loin et avait quitté le village. Le roi chevauchait au pas à côté de lui, la tête baissée ; lui aussi il réfléchissait et formait [ 343 ]des plans. Une sombre appréhension obscurcissait la joie toute nouvelle de Hendon : l’enfant accepterait-il de retourner à une cité où au cours de sa courte vie il n’avait connu que maltraitance et dénuement ? Mais la question devait être posée coûte que coûte, aussi Hendon s’arrêta-t-il pour crier :

« J’oubliais de demander où nous allons. Quels sont vos ordres, mon suzerain ?

— Droit sur Londres ! »

Hendon reprit sa route, extrêmement satisfait de la réponse — bien que celle-ci le laissât fort surpris. [ 344 ]

Le voyage se déroula d’un bout à l’autre sans événement notable. Mais il s’en produisit un à l’arrivée. Vers dix heures du soir, le 19 février, ils débouchèrent sur le Pont de Londres, bousculés par une cohue hurlante de gens qui se trémoussaient, se poussaient, criaient des hourras, et dont les figures hilares allumées par la bière se découpaient vigoureusement à la lueur des torches qu’ils brandissaient — et voilà qu'à ce moment précis une tête pourrissante qui avait appartenu à un duc ou à quelque autre grand de ce monde tomba à leurs pieds, heurta le coude de Hendon, et rebondit au sein du piétinement confus des gens qui se pressaient. Tant sont fugitives et instables les grandeurs de ce monde ! — le feu roi n’étant que depuis trois semaines et demie dans sa tombe, déjà les décorations qu’il avait si méticuleusement confisquées aux plus importants de ses sujets pour en orner son noble pont de s’abattre sur le sol. Un citoyen trébucha sur cette tête, ce qui lui fit cogner la sienne tête contre le dos de quelqu’un devant lui, lequel se retourna et envoya un coup de poing décisif à la première personne qui lui tomba sous la main, et en reçut aussitôt un lui-même de la part de l’ami de ladite personne. Le moment était mûr pour le pugilat, car les festivités prévues pour le lendemain — jour du Couronnement — étaient déjà en train de commencer : chacun était imbibé de boissons fortes et de patriotisme ; en moins de cinq minutes ce pugilat débordait sur une assez large étendue ; au bout de dix ou douze minutes il couvrait plus d’un kilomètre carré et se muait en émeute. Après quoi Hendon et le roi furent séparés sans espoir l’un de l’autre et furent emportés chacun de son côté dans les ruées et les tourbillons de ces vociférantes masses humaines. Nous les laissons ainsi.



XXVIII Le Prince et le Pauvre XXX


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