Le Prince et le Pauvre/XXII

De Utopia.

XXI Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XXIII
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
Creative Commons CC BY.svg CC SA.svginfo

Formulaire : Édition


[ 268 ] [ 269 ]




CHAPITRE XXII.



victime d’une traîtrise.


Une fois encore « Dingo 1er » battait la campagne en compagnie de vagabonds et de hors-la-loi, en butte à leurs plaisanteries grossières, leurs peu spirituelles railleries ; parfois victime de sournoises petites malices, livré à Canty et à Hugo quand l’Ébourriffeur avait le dos tourné. Personne, Canty et Hugo exceptés, n’éprouvait véritablement d’antipathie à son encontre. Quelques-uns des autres l’aimaient bien ; tous estimaient sa résolution et son courage. Pendant deux ou trois jours, Hugo, à la garde de qui il était confié, fit de son mieux pour le tourmenter en cachette ; le soir, au cours des orgies rituelles, il fit rire la galerie en déclenchant de menues catastrophes le visant — apparemment toujours accidentelles. Par deux fois il lui marcha sur les pieds — sans y prendre garde — et le roi, comme il convenait à son rang, ne parut pas s’en apercevoir et y resta semblait-il indifférent ; mais la troisième fois qu’Hugo se livra à ce jeu, le roi le jeta par terre d’un coup de bâton, ce qui rendit hilare l’assistance. Hugo, brûlant de colère et de honte, bondit, s’empara d’un autre bâton et, pris de fureur, courut sus à son petit adversaire. Un cercle se forma aussitôt autour des gladiateurs, des paris s’engagèrent, des acclamations fusèrent. Mais le malheureux Hugo n’avait pas la moindre chance de s’en tirer. Ses frénétiques et rudimentaires passes d’arme de novice furent de peu de rendement quand elles se heurtèrent à un bras qui avait été formé par les meilleurs maîtres d’Europe au bâton, à la canne, à toutes les subtilités et à tous les secrets de l’escrime. Le jeune roi se tenait bien droit, alerte et gracieux, et détournait la grêle des coups qui pleuvaient sur lui [ 270 ]avec une aisance et une précision qui forcèrent l’admiration des spectateurs ; à chaque occasion où son œil exercé saisissait une ouverture, et où rapide comme l’éclair le coup qui en résultait frappait Hugo sur la tête, la tempête d’acclamations et de rires qui balayaient la place était fabuleuse à entendre. Au bout d’un quart d’heure, Hugo, tout meurtri, tout bosselé, cible de railleries impitoyables, s’esquiva du champ de bataille ; l’héroïque et indemne vainqueur fut soulevé et porté en triomphe, sur les épaules de la populace épanouie, jusqu’à la place d’honneur près de l’Ébourriffeur, où en grande cérémonie il fut couronné roi des Coqs de Combat ; le titre peu estimable qu’il avait porté auparavant fut solennellement, par la même occasion, aboli et annulé ; serait exclu de la bande quiconque le prononcerait dorénavant.

Toutes les tentatives pour rendre le roi utilisable au profit de la bande avaient échoué. Il s'était obstinément refusé à participer ; bien plus, il essayait sans cesse de s’enfuir. Poussé, le premier jour de son retour, dans une cuisine non gardée, non seulement il en était ressorti les mains vides, mais il avait tenté d’alerter les habitants. On l’avait adjoint à un ferblantier, comme aide ; [ 271 ]il avait refusé de travailler ; bien plus, il avait menacé ce ferblantier avec son propre fer à souder ; pour finir tant Hugo que le ferblantier eurent suffisamment à faire rien que pour l’empêcher de s’enfuir. Il tonnait de toute sa majesté contre ceux qui se permettaient d’entraver sa liberté ou de tenter de le forcer à leur être utile. On l’envoya mendier, sous la supervision d’Hugo, en compagnie d’une souillon et d’un bébé malade ; le résultat n’en fut pas satisfaisant — il refusa de plaider leur cause, ou de se faire leur avocat en quelque façon que ce fût.

Plusieurs journées s’écoulèrent de la sorte ; les misères de cette vie errante, le dégoût que lui inspiraient sa médiocrité, sa petitesse, sa vulgarité, en vinrent peu à peu à faire souffrir à tel point le captif qu’il finit par penser qu’avoir échappé au couteau de l’ermite ne lui avait apporté que peu de répit, peut-être même pas du tout, avant sa mort.

Cependant la nuit, en songe, il oubliait tout cela ; il était sur son trône, à nouveau le maître. Certes, au réveil, ses souffrances s'en accroissaient d'autant — et au matin de chacune des quelques journées qui s’écoulèrent entre son retour à la vie d’esclave et sa bataille contre Hugo, son chagrin augmenta sans cesse, le mortifiant toujours davantage, et il lui devint de plus en plus difficile de la supporter.

Le matin qui suivit la bataille, Hugo se leva, le cœur empli de ressentiment à l’égard du roi et de plans de vengeance contre lui, dont particulièrement les deux suivants. : le premier consistait à humilier l’enfant d’une façon choisie, destinée à briser son orgueil et son imaginaire royauté. En cas d'échec, un second plan devait imputer au roi quelque crime, et le dénoncer afin de le jeter dans les impitoyables griffes de la loi.

Pour réaliser le premier projet, il proposa de poser une « zone » sur la jambe du roi, jugeant avec justesse que celui-ci en serait humilié au dernier point ; il avait l’intention, dès que la zone serait effectuée, de se faire appuyer par Canty pour forcer le roi à exhiber sa jambe sur [ 272 ]la grand route et à demander l’aumône. « Zone » était un terme d’argot désignant un ulcère créé artificiellement. Pour produire cet ulcère, l’opérateur confectionnait une pâte ou une pommade, mixture à base de citron pur, de savon et de rouille, qu’il étalait sur un morceau de cuir qu’on attachait ensuite à la jambe en serrant fort. Cela faisait peler la peau et faisait apparaître la chair à vif avec un vilain aspect ; on y frottait ensuite du sang qu’on laissait sécher et qui virait à des teintes foncées repoussantes. On posait par là-dessus un bandage de vieux chiffons avec une maladresse voulue destinée à laisser voir le hideux ulcère et à éveiller la compassion des passants.

Hugo se fit aider par le ferblantier que le roi avait terrorisé avec le fer-à-souder ; ils emmenèrent l’enfant en expédition pour chercher des métaux ; dès qu’on ne put plus les voir depuis le camp ils le jetèrent à terre ; [ 273 ]le ferblantier le tint solidement tandis qu’Hugo posait le cataplasme et le liait serré autour de sa jambe.

Le roi enrageait, tempêtait, jurait de les pendre sitôt qu’il aurait recouvré son sceptre ; mais ils le tenaient bien, jouissaient de ses vains efforts pour se libérer et ricanaient de ses menaces. Cela se poursuivit jusqu’au moment où le cataplasme commença de le brûler ; et ils auraient atteint la perfection en un rien de temps, s’ils n’avaient pas été interrompus. Mais interruption il y eut ; car à peu près à ce moment-là l’ « esclave » qui avait tenu des discours pour dénoncer les lois anglaises fit son apparition au sein de cette scène et mit fin à ces agissements, arrachant cataplasme et bandage.

Le roi voulait emprunter le gourdin de son libérateur et montrer tout de suite de quel bois il se chauffait à ces deux canailles ; mais l’autre refusa, voyant des ennuis en perspective… Qu’il attende au moins le soir ; la tribu serait alors rassemblée, et le monde extérieur se garderait de s’en mêler ou d’interrompre quoi que ce fût. Il les ramena tous trois au camp, fit son rapport à l’Ébourriffeur, qui l’écouta, réfléchit, et décida que le roi ne devait plus se voir assigné à la mendicité puisqu’il était clair que ses capacités étaient plus hautes… et donc, sur le champ, il le promut, de mendiant qu’il avait été, au rang de cambrioleur !

Hugo en débordait de joie. Il avait déjà essayé d’amener le roi à cambrioler, sans succès ; mais il n’y aurait plus de résistance maintenant car bien évidemment l’idée de désobéir à des ordres directement issus des hauts quartiers n’effleurerait pas le roi. Il prépara donc un cambriolage pour l’après-midi même, et prévit un piège pour faire du même coup tomber le roi dans les griffes de la loi, piège qui devait être tendu avec tant d’ingéniosité qu’il paraîtrait fortuit et non intentionnel ; car le Roi des Coqs de Combat était à présent populaire et la bande pouvait traiter sans douceur un individu impopulaire qui se rendrait coupable d’une trahison aussi noire que de le livrer à leur commun ennemi la loi.

Voilà qui était bien. En temps et lieu Hugo flâna dans un village voisin [ 274 ]avec sa proie ; et tous deux parcoururent lentement une rue après l’autre, l’un guettant alertement l’occasion de réaliser son odieux dessein et l’autre guettant non moins alertement l’occasion de filer et d’échapper définitivement à son infamante captivité.

Tous deux laissèrent passer quelques occasions plus ou moins acceptables ; car chacun de son côté était fermement décidé à réussir cette fois-ci dans son entreprise et aucun des deux ne voulait se laisser entraîner à s’y engager autrement qu’à coup sûr.

Ce fut d’abord à Hugo que la chance sourit. En effet une femme approchait portant un paquet conséquent, de quelque espèce qu’il fût, dans un panier. Les yeux d’Hugo pétillèrent d’une joie coupable tandis qu’il se disait : « Que je meure si je ne peux pas lui mettre cela sur le dos, c’est de la bonne marchandise ; que Dieu te protège, Roi des Coqs de combat ! » Il attendit, guettant — avec une patience apparente quoique bouillant intérieurement d’excitation — jusqu’à ce que le femme fût passée et que le moment opportun se présentât ; puis il murmura à voix basse : « Reste ici jusqu’à mon retour, » et fonça sans bruit à la poursuite de sa proie.

Le cœur du roi brûla de joie — voici qu’il allait pouvoir s’enfuir, pour peu qu’Hugo soit entraîné suffisamment loin. [ 275 ]

Mais cette chance lui fut refusée. Hugo rampa derrière la femme, revint en courant après avoir arraché le paquet, qu’il enveloppa dans une vieille couverture qu’il portait sur son bras. L’alerte fut immédiatement donnée par la femme qui sentit aussitôt sa perte, du fait de l’allègement de son fardeau, bien qu’elle n’eût pas perçu le vol. Hugo lança le ballot dans les bras du roi sans s’arrêter, en disant :

« À présent, cours derrière moi avec les autres en criant : Au voleur !, mais arrange-toi pour les emmener dans la mauvaise direction ! »

Sur quoi Hugo tourna à un coin de rue et se perdit dans une allée tortueuse, puis réapparut l’instant d’après, l’air indifférent et innocent, et se posta derrière un réverbère pour observer ce qui allait en résulter.

Le roi, outragé, jeta le ballot à terre ; la couverture tomba et s’ouvrit au moment précis où la femme arrivait, suivie d’une foule qui ne cessait d’augmenter ; elle saisit le roi par le poignet d’une main, rattrapa le ballot de l’autre, et déversa un torrent d’injures sur l’enfant tandis qu’il se débattait vainement pour se dégager de son étreinte.

Hugo en avait assez vu — son ennemi était pris, il tomberait à présent sous le coup de la loi — si bien qu’il se retira sans bruit ; il jubilait, il ricanait, et repartit vers le camp, élaborant une version plausible de l’affaire à l’intention de l’Ébourriffeur et sa troupe, tandis qu’il marchait à grandes enjambées.

Le roi continuait cependant à se débattre pour se libérer de la femme ; par moments il s’écriait d’un ton outré :

« Lâchez-moi, stupide créature. Je n’étais pas l’auteur du vol de votre misérable paquet. »

La foule se refermait autour d’eux, menaçant le roi et l’injuriant ; un forgeron des plus musclés, en tablier de cuir et les manches relevées jusqu’aux coudes, tendit le bras vers lui, disant qu’il allait lui passer une raclée dont il se souviendrait ; mais au même moment une longue rapière fendit l’air et s’abattit [ 276 ]sur son bras avec assez de force, du plat de la lame, pour le faire reculer, tandis que le prodigieux propriétaire de cette arme faisait observer, d’un ton plaisant :

« Ne bougez pas, bonnes gens, que l’on procède ici en douceur et dans l’ordre, et non dans l’échauffement et les mauvaises paroles. Ceci regarde la loi, pas la justice privée. Relâchez votre prise sur ce garçon, ma bonne dame. »

Le forgeron toisa l’impressionnant soldat du coin de l’œil et battit en retraite, murmurant et frottant son bras ; la femme, à regret, lâcha [ 277 ]le poignet de l’enfant ; la foule regarda l’étranger avec haine mais prudemment s’abstint de tout commentaire. Le roi d’un bond se posta près de son libérateur, rougissant, les yeux étincelants, et s’exclamant :

« Vous vous êtes fait terriblement attendre mais vous arrivez bien à point, messire Miles ; taillez-la-moi en pièces, cette canaille ! »



XXI Le Prince et le Pauvre XXIII


Info icon.png Cette œuvre est publiée ici sous la licence Creative Commons CC BY.svg CC SA.svg et peut être reproduite seulement avec des conditions identiques.
Outils personnels
Mark Twain