Le Prince et le Pauvre/XX

De Utopia.

XIX Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XXI
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


[ 247 ]




CHAPITRE XX.



le prince et l’ermite.


La hauteur de la haie le cachait maintenant aux regards ; cela lui permit de céder à l’impulsion d’une mortelle frayeur et il se mit à courir à toutes jambes vers un bois qu’il voyait au loin. Il ne se retourna pas une seule fois jusqu’à atteindre quasiment l’orée de la forêt ; il regarda enfin derrière lui et aperçut deux silhouettes dans le lointain. Cela lui suffit, il n’attendit pas de pouvoir les examiner plus à fond ; il poursuivit sa course sans jamais ralentir jusqu’à ce qu’il se fût tout à fait enfoncé dans les profondeurs crépusculaires du sous-bois. Alors il s’arrêta  ; car il pensait être maintenant raisonnablement sauf. Il écouta intensément : le silence était profond, solennel — sinistre, même, et moralement déprimant. Quelquefois son oreille qui devenait exercée percevait effectivement des sons, mais si distants, si creux, si mystérieux, qu’ils semblaient ne pas être des sons réels mais les seuls fantômes gémissants et plaintifs d’êtres disparus. Si bien que les bruits étaient plus effrayants encore que le silence qu’ils venaient briser.

Son but initial avait été de rester où il était jusqu’à la fin de ce jour ; cependant le froid saisit bientôt son corps en sueur, et il dut finalement reprendre sa route pour se réchauffer. Il alla tout droit à travers la forêt, dans l’espoir qu’il finirait par déboucher sur quelque route ; cet espoir fut déçu ; il avança encore et encore ; mais il semblait que le bois devenait à chaque pas plus dense. L’obscurité ne cessait de gagner et le roi prit conscience que la nuit venait. L’idée de passer celle-ci en un lieu si revêche le fit frémir ; [ 248 ]si bien qu’il essaya de se hâter davantage, mais cela ne fit que ralentir sa marche, car il n’y voyait plus assez pour bien placer ses pas ; suite de quoi il trébuchait sans cesse sur des racines et se prenait aux plantes grimpantes et aux fougères.

Qu’il fut heureux lorsqu’enfin il perçut un rayon de lumière ! Il approcha précautionneusement, s’arrêtant souvent pour regarder autour de lui et écouter. Le rayon provenait d’une ouverture de fenêtre sans vitres d’une petite hutte. Il distinguait maintenant une voix et faillit s’enfuir pour se cacher ; mais il se reprit aussitôt car cette voix était visiblement en prière. Il rampa vers l’unique fenêtre de la hutte, se haussa sur la pointe des pieds, et jeta un coup d’œil à l’intérieur. La pièce était exiguë, avec un sol de terre battue par l’usage. Dans un coin, un lit de joncs et une ou deux couvertures en loques ; à côté, un seau, une tasse, une cuvette, et deux ou trois pots et casseroles ; un petit banc ; un tabouret à trois pieds ; [ 249 ]dans l’âtre, les restes d’un feu de fagots étaient en train de s’éteindre ; devant un autel, qui était éclairé par un cierge unique, était agenouillé un vieil homme, et sur une antique boîte en bois près de lui reposaient un livre ouvert et un crâne humain. L’homme était de large carrure, aux os solides ; ses cheveux et sa moustache étaient très longs et blancs comme neige ; il était vêtu d’une tunique en peau de mouton qui le recouvrait de la nuque aux chevilles « Un saint homme, se dit le roi, c’est vraiment mon jour de chance ! »

L’ermite se relevait. Le roi frappa à la porte. Une voix caverneuse répliqua :

« Entre — mais laisse le péché derrière toi, car le sol que tu foules est saint ! » [ 250 ]

Le roi entra, et resta immobile. L’ermite fixa sur lui un regard étincelant aux prunelles inquiètes, et demanda :

« Qui es-tu ?

— Je suis le roi » lui fut-il répondu très simplement.

« Bienvenue, ô roi », s’écria l’ermite avec exaltation. Puis, s’activant fiévreusement et répétant sans repos : « Bienvenue, bienvenue ! », il installa le banc, y assit le roi près du foyer, jeta des fagots dans le feu, puis se mit à arpenter le sol d’un pas nerveux.

« Bienvenue ! Beaucoup ont cherché ici un sanctuaire, qui ne le méritaient point et furent repoussés. Mais le roi qui rejette sa couronne et méprise les vaines splendeurs de son rôle, qui se revêt de haillons pour vouer sa vie à la sainteté et à la mortification de la chair — celui-là est digne d’entrer, celui-là est bienvenu ! — qu’il demeure ici le reste de ses jours jusqu’au dernier. » Le roi se hâta de l’interrompre et de s’expliquer, mais l’ermite ne lui prêta aucune attention, ne sembla même pas l’entendre, et continua à parler de plus en plus fort et avec une énergie croissante. « Ici tu connaîtras la paix. Nul ne découvrira ton refuge pour venir te troubler en te suppliant de retourner à cette vide et folle existence que Dieu t’a conduit à abandonner. Ici tu prieras, tu étudieras la Bible ; tu méditeras sur les folies et les illusions de ce bas-monde, et sur le sublime monde à venir ; tu te nourriras de croûtons et d’herbes, et lacéreras ton corps de coups de fouet chaque jour afin de purifier ton âme. Tu porteras une haire tout contre ta peau ; tu ne boiras que de l’eau ; et tu connaîtras la paix ; oui, une paix absolue ; car celui qui viendra te chercher repartira bredouille ; il ne te trouvera point ; il ne te molestera point. »

Le vieil homme, arpentant toujours la pièce en long et en large, ne parla plus à voix haute et se mit à marmotter. Le roi en profita aussitôt pour exposer son cas, et le fit avec d’autant plus d"éloquence qu’il se sentait peu à l’aise [ 251 ]et appréhendait ce qui allait suivre. Mais l’ermite continuait son marmonnement et ne lui prêtait aucune attention. Marmottant toujours, il s’approcha du roi et s’exprima d’un ton imposant :

« Silence ! Je vais te révéler un secret ! » Il se pencha comme s’il allait parler mais s’immobilisa et parut écouter quelque chose. Après quelques instants, il se dirigea sur la pointe des pieds vers la petite fenêtre, sortit la tête et examina les environs, puis toujours sur la pointe des pieds revint au roi, approcha de lui son visage et chuchota :

« Je suis, moi, un archange ! »

Le roi fut saisi et sursauta, se disant :

« Plût à Dieu que je fusse encore en compagnie des hors-la-loi ; car me voilà maintenant enfermé avec un fou ! » Ses craintes ne faisaient que croître, et cela se voyait sur son visage. D’une voix basse, excitée, l’ermite poursuivait :

« Je vois que tu perçois le halo autour de moi ! Sur ta figure se lisent le respect et la crainte ! Nul ne peut percer ce halo sans être ainsi affecté ; car ce halo, c’est le ciel. C’est là que je vais et de là que je reviens en moins de temps que l’éclair d’un regard. Je fus fait archange ici-même, il y a cinq ans de cela, par des anges envoyés du ciel pour me conférer cette dignité redoutable. Leur présence remplit alors ces lieux d’un insoutenable éclat. Et devant moi ils plièrent le genou, [ 252 ]oui, roi, devant moi-même ! car je leur étais supérieur. J’ai parcouru les pelouses du ciel, conversé avec les patriarches. Touche cette main — n’aie pas peur — touche-la donc. Là — tu viens de toucher une main qu’ont serrée Abraham, Isaac et Jacob ! Car j’ai marché sur les pelouses d’or, j’ai vu la Divinité face à face ! » Il s’arrêta pour laisser à ses paroles le temps de produire leur effet ; son expression se modifia alors tout à coup et il se remit vivement debout, déclarant, avec énergie et colère : « Oui, je suis un archange ; un pur archange ! — moi qui eusse pu être pape ! c’est la vérité vraie. Cela me fut révélé par le ciel par le truchement d’un rêve, il y a de cela vingt ans ; ah, que oui, j’avais pour destin d’être pape ! — j’eusse dû l’être, ainsi l’avait dit le Ciel — mais le roi dispersa mon couvent ; pauvre moine que je suis, obscur et sans amis, je me vis jeté dans le monde, privé de foyer, dépouillé de mon haut destin ! » Sur quoi il se reprit à marmotter, à frapper du poing son front, en proie à une rage stérile ; il proférait tantôt quelque venimeuse imprécation, tantôt ces paroles pitoyables : « Ainsi, je ne suis qu’un archange, moi qui devais être pape ! »

Il continua ainsi pendant une heure, tandis que le pauvre petit roi restait assis et souffrait. Puis tout à coup l’excitation du vieil homme tomba et il devint tout à fait gentil. Sa voix s’était adoucie, il était descendu de ses nuages, et il se mit à causer d’une façon si simple et si humaine qu’il eut bientôt conquis le cœur du roi entièrement. Le vieux dévot rapprocha l’enfant du feu et l’installa confortablement ; il soigna ses ecchymoses et ses écorchures avec adresse et amour, puis se mit à préparer le dîner — bavardant agréablement sans arrêt, caressant en passant la joue de l’enfant ou sa tête, avec tant de douceur et de gentillesse qu’en peu de temps toute la peur et la répulsion qu’avait suscitées l’archange firent place à du respect et de l’affection pour cet homme.

Cet état heureux se prolongea tandis que tous deux dînaient ; ensuite, après une prière devant le sanctuaire, l’ermite mit l’enfant au lit, [ 253 ]dans une petite pièce annexe, le bordant aussi délicatement et tendrement qu’une mère eût pu le faire ; c’est ainsi, avec une ultime caresse, qu’il le laissa pour aller s’asseoir près du feu, qu’il se mit à tisonner distraitement et sans but, l’air absent. Il finit par s’arrêter ; puis il se frappa le front plusieurs fois du doigt, comme s’il essayait de rappeler à son souvenir une chose qu’il aurait oubliée. Apparemment il n’y réussit pas. Il se releva vivement, et entra dans la chambre de son hôte :

« Tu es roi ?

— Oui, » fut la réponse ensommeillée.

« Roi de quel pays ?

— Roi d’Angleterre.

— Roi d’Angleterre. Alors Henry n’est plus !

— C’est exact, hélas. Je suis son fils. »

Une sombre grimace contracta le visage de l’ermite et il serra ses poings osseux avec une énergie vengeresse. Resté immobile quelques instants, il respirait de plus en plus vite et avala plusieurs fois de suite, puis il parla d’une voix rauque : [ 254 ]

« Sais-tu que c’est lui qui nous chassa et nous jeta dans le monde, privés de logis et de tout foyer ? »

Il n’y eut pas de réponse. Le vieil homme se pencha et scruta le paisible visage de l’enfant, écouta sa respiration tranquille. « Il dort — il dort profondément » ; le froncement de sourcils s’effaça et fit place à une expression de vilaine satisfaction. Un sourire flotta sur les traits de l’enfant qui rêvait. L’ermite marmonna : « Ainsi, son cœur est content » ; et il se détourna. Il se glissa sans bruit dans différents coins de la pièce : il cherchait quelque chose ; par moments il s’arrêtait pour écouter ; par moments il hochait la tête et jetait de rapides coups d’œil vers le lit ; et il continuait à marmotter et marmonner sans arrêt pour lui-même. Finalement il trouva ce dont il semblait avoir besoin — un vieux couteau de boucher rouillé, et une pierre à aiguiser. Il rampa vers sa place au coin du feu, s’assit, et se mit à aiguiser doucement le couteau sur la pierre, en marmottant, marmonnant, poussant des exclamations. Les vents soupiraient dans les alentours déserts, les mystérieuses voix de la nuit flottaient de tous côtés, venant de loin. Les yeux brillants de rats et de souris aventureux épiaient le vieil homme depuis le couvert de leurs trous ou à travers des fentes, mais il poursuivait sa tâche, dans une transe, absorbé, ne remarquant rien de tout cela.

À de longs intervalles il passait son pouce sur le tranchant de la lame, et hochait la tête avec satisfaction. « Il coupe de mieux en mieux, dit-il, oui, de mieux en mieux. »

Il ne prit pas garde que le temps passait, mais poursuivit tranquillement sa tâche, se plaisant à bercer ses pensées, que révélaient par moments quelques paroles articulées :

« Son père nous a fait du mal, il nous a détruits — il s’est maintenant abîmé dans les feux éternels ! Oui, au fin fond des feux éternels ! il nous a échappé — mais telle fut la volonté de Dieu, oui, ce fut la volonté de Dieu, nous ne devons pas nous en plaindre. Mais aux feux il n’a pas échappé ! non, aux feux il n’a pas échappé, ces feux dévorants, inexorables, sans remords — ceux-là brûlent éternellement ! » [ 255 ]

Ainsi poursuivit-il son œuvre, encore et encore, marmonnant — riant par moments de sa voix basse et rauque — et par moments exprimant à nouveau par des mots sa pensée :

« Tout cela fut la faute de son père. Je ne suis qu’archange — or, sans lui, je serais pape ! »

Le roi fit un mouvement. L’ermite bondit sans bruit vers le lit, avança à genoux, se pencha au-dessus de la silhouette prostrée et brandit le couteau. L’enfant bougea encore ; ses yeux s’ouvrirent un instant, mais il n’y eut pas de conscience en eux, ils ne perçurent rien ; immédiatement sa respiration tranquille prouva qu’il dormait à nouveau à poings fermés.

L’ermite le contempla et l’écouta quelques temps, toujours dans la même position, respirant à peine ; puis, lentement, il abaissa son bras, et finit par s’éloigner en rampant.



XIX Le Prince et le Pauvre XXI


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