[ 203 ]
Miles Hendon marchait à pas pressés vers la partie du Pont qui menait à Southwark ; il jetait des regards inquisiteurs sur tous les passants et pensait réussir à rattraper ceux qu’il recherchait. Cet espoir fut cependant déçu. À force de questions, il réussit à reconstituer leur piste dans une partie de la ville ; après quoi toute trace disparut, et il se demanda, perplexe, comment poursuivre. Il les chercha encore tant qu’il put tout le reste de la journée ; le crépuscule le trouva épuisé, affamé, les jambes endolories, et son but toujours aussi loin d’être atteint ; il dîna à l’auberge de Tabard et alla se coucher, résolu à se lever tôt le lendemain et à fouiller la ville d’un bout à l’autre. Étendu sur son lit, réfléchissant et formant des plans, il en vint à raisonner comme suit : le garçon échapperait, dès que possible, à ce voyou qui se disait son père ; rentrerait-il à Londres et chercherait-il à retrouver son gîte précédent ? non, ce n’était pas là ce qu’il ferait, il serait désireux d’éviter de se faire prendre une nouvelle fois. Donc, qu’allait-il faire ? Il n’avait jamais eu aucun ami ou protecteur au monde jusqu’au moment où il avait rencontré Miles Hendon : il allait, bien sûr, tenter de retrouver cet ami, pour peu qu’il le puisse sans revenir vers Londres et ses dangers. Il mettrait donc le cap sur Hendon Hall, voilà ce qu’il ferait, sachant que Hendon allait dans cette direction et qu’il pouvait s’attendre à l’y trouver. Oui, la chose était simple pour Hendon — ce qu’il fallait c’était ne plus perdre de temps à Southwark mais se mettre tout de suite en route, via le Kent, vers [ 204 ]Monk’s Holm, fouillant les bois et posant des questions partout où il passerait. Revenons maintenant au petit roi disparu.
Le voyou qui selon le serveur de l’auberge « allait rejoindre » le jeune homme et le roi ne les rejoignit pas à proprement parler mais resta derrière eux et leur emboîta le pas. Il ne parlait pas. Son bras gauche était en écharpe ; un large emplâtre vert couvrait son œil gauche ; il claudiquait un peu et s’appuyait sur un gourdin de chêne pour soutenir sa marche. Le jeune homme fit parcourir au roi un trajet sinueux à travers Southwark et finit par atteindre la grand-route au-delà. Le roi était maintenant furieux et déclarait qu’il voulait arrêter là… c’était à Hendon à venir à lui, non à lui d’aller vers Hendon. Il ne tolérerait pas une telle impertinence. Il s’arrêterait là où il était. Le jeune homme lui dit :
« Tu veux t’arrêter ici et laisser ton ami blessé gisant dans ce bois là-bas ? Eh bien, soit !
— Blessé ? Qui a osé le blesser ? Laisse tomber cette question et guide-moi, guide-moi ! Plus vite, imbécile, es-tu lesté de plomb ? Blessé, dis-tu ? Fût-il fils de duc, celui qui a fait cela s’en repentira ! »
Le bois était assez éloigné mais la distance qui les en séparait fut vite parcourue. Le jeune homme scruta les alentours, avisa un rameau, fiché dans le sol, et où était noué un petit morceau de chiffon ; il s’enfonça dans la forêt, guettant des branches semblables à la première et en trouvant de temps à autre : de toute évidence elles devaient le conduire au but recherché. Assez vite on atteignit une clairière où se voyaient les restes calcinés d’une ferme, près desquels un hangar tombait en ruines et achevait de pourrir. Aucun signe de vie nulle part ; le silence régnait. Le jeune homme pénétra dans le hangar, le roi sur ses talons. Personne ! Le roi lança un regard étonné et soupçonneux au jeune homme et demanda :
« Où est-il ? »
[ 205 ]
Pour toute réponse, il eut droit à un éclat de rire moqueur. Le roi fut aussitôt en rage ; il s’empara d’un billot de bois et allait se précipiter sur le jeune homme quand retentit un second éclat de rire : il était émis par le voyou claudiquant qui les avait suivis à distance. Le roi se retourna vers lui et s’adressa à lui avec colère :
« Qui es-tu ? Que viens-tu faire ici ?
— Trêve de folie, dit l’homme, calme-toi. Mon déguisement n’est pas efficace à un point tel que tu puisses prétendre ne pas reconnaître ton père.
— Tu n’es pas mon père. Je ne te connais point. Je suis le roi. Si tu as fait disparaître mon serviteur, retrouve-le moi, ou sinon tu t’en mordras les doigts. »
John Canty répliqua d’un ton sévère et mesuré :
« Tu es fou, c’est clair et je détesterais d’avoir à te punir ; mais si tu me provoques je m’y verrai contraint. Ton babil n’est pas nocif là où il n’y a pas d’oreilles qui doive remarquer tes divagations ; il serait bon cependant que tu exerces ta langue à changer de discours, afin d’éviter de nuire quand nous emménagerons ailleurs. J’ai commis un meurtre, je ne peux rester chez nous— non plus que toi ; tu vois bien qu’il me faut ton aide. J’ai eu le bon esprit de changer de nom : je m’appelle Hobbs, John Hobbs ; tu t’appelles Jack — grave ce nom dans ta mémoire en conséquence. Or, maintenant, parle. [ 206 ]Où est ta mère ? Où sont tes sœurs ? Elles n’étaient pas au rendez-vous — sais-tu où elles sont allées ? »
Le roi répondit, d’un ton boudeur :
« Qu'on ne m’énerve pas avec de telles devinettes. Ma mère est morte ; mes sœurs sont au palais. »
Le jeune homme auprès d’eux pouffa avec dédain et le roi allait lui sauter à la gorge mais Canty — ou Hobbs, comme il se faisait appeler maintenant — l’arrêta, disant :
« Paix, Hugo, ne le froisse pas ; son esprit bat la campagne et tes façons l’asticotent. [ 207 ]Assieds-toi, Jack, et rassérène-toi : tu vas avoir à manger très bientôt. »
Hobbs et Hugo se mirent à parler entre eux à voix basse, et le roi s’écarta autant qu’il le put de ses déplaisants compagnons. Il se retira dans l’ombre au bout du hangar où il trouva le sol de terre battue recouvert de paille d’un pied d’épaisseur. Il s’y étendit, ramena de la paille sur lui en guise de couverture, et fut bientôt absorbé dans ses pensées. Il avait bien des sujets de peine, mais les plus anodins étaient relégués dans un quasi oubli par le plus considérable : la perte de son père. Pour le reste du monde le nom de Henry VIII faisait frissonner, évoquant un ogre dont les narines respiraient la destruction, dont la main répandait les fléaux et la mort ; mais pour l’enfant ce nom n’était lié qu’à des sensations agréables, le personnage qui le portait avait une attitude toute de gentillesse et d’affection. Il revit défiler dans sa mémoire une longue succession de moments de tendresse entre son père et lui et s’y attarda avec amour ; les larmes qu’il n’essayait pas de retenir confirmaient la profondeur et l’authenticité du chagrin qui occupait son cœur. L’après-midi s’écoulant, [ 208 ]l’enfant, recru de misères, sombra peu à peu dans un assoupissement calme et réparateur.
Au bout d’un long moment (il n’aurait pu dire de quelle durée), il revint en dépit de lui-même à une demi-conscience, et tandis qu’il restait étendu, les yeux clos, se demandant vaguement où il était et ce qui s’était passé, il perçut un léger murmure, le clapotis maussade de la pluie sur le toit. Un sentiment de bien-être l’envahit, brisé brutalement aussitôt après par des éclats de voix rauques et de rires grossiers. Cela le fit tressaillir désagréablement et il souleva la tête pour voir d’où cela provenait. Un spectacle sinistre et laid s’offrit à son regard : [ 209 ]un grand feu brûlait au centre du hangar à l’autre bout ; et tout autour, étrangement éclairés par sa lueur rouge, roulait et se vautrait le ramassis le plus hétéroclite de vermine de gouttière et de canailles des deux sexes qu’il eût jamais vu dans ses lectures ou dans ses rêves. Il y avait là des colosses, bruns, tannés, à longs cheveux, vêtus de haillons fantastiques ; il y avait des jeunes gens de taille moyenne, d’allure truculente, et truculemment nippés ; il y avait des mendiants aveugles, avec des emplâtres ou des bandeaux sur les yeux ; des estropiés avec béquilles et jambes de bois ; un colporteur d’allure louche avec ses marchandises ; un rémouleur, un rétameur, un barbier, portant les outils de leur état ; les femmes, parfois à peine sorties de l’enfance, étaient parfois en pleine jeunesse, ou parfois sorcières vieilles et ridées, mais toutes étaient bruyantes, effrontées, braillardes, toutes étaient malpropres et échevelées ; il y avait trois bébés au visage enflammé ; il y avait un couple de roquets mourants de faim, la corde au cou, dont la fonction était de guider les aveugles.
La nuit était venue, la horde avait festoyé, une orgie débutait, le flacon d’alcool passait de bouche en bouche. Un cri général se fit entendre :
« Une chanson ! une chanson de la Chauve-Souris, de Dick, de Grandandin ! »
Un des aveugles se leva et s’apprêta à chanter, rejetant les emplâtres qui cachaient ses yeux parfaitement sains et la pathétique affiche qui narrait comment cette calamité l’avait atteint. Grandandin se débarrassa de sa jambe de bois et se dressa sur ses excellentes jambes aux côtés de son camarade ; et ils vociférèrent un refrain hilare qui fut bientôt repris par toute la bande en chœur. Quand ils en arrivèrent au dernier couplet, l’enthousiasme des convives avinés avait atteint un degré tel que tous s’y joignirent et ils la braillèrent à nouveau d’un bout à l’autre, avec un volume qui ne cessait d’enfler et faisait trembler les poutres. Voici quelles en étaient les paroles :
[ 210 ]Une conversation s’ensuivit, qui ne recourait pas à l’argot de voleurs de la chanson, lequel ne s’utilisait qu’à portée d’oreilles ennemies. Il s’avéra que « John Hobbs » loin d’être une nouvelle recrue, avait lui-même levé cette troupe à quelque moment du passé. Ses récentes mésaventures furent évoquées et quand il raconta qu’il se trouvait avoir tué un homme, cela entraîna l’expression d’une satisfaction notable ; lorsqu’il ajouta que cet homme était un religieux, il fut applaudi à la ronde et dut trinquer avec chacun des convives. D’anciens compagnons le saluèrent avec effusion et des nouveaux venus se montrèrent fiers de lui serrer la main. On lui demanda pourquoi il avait « disparu de la circulation » depuis tant de mois. Il répondit :
« Londres est mieux que la cambrousse, c’est plus sûr par les temps qui courent : les lois deviennent impossibles et cela ne cesse d’empirer. Sans cet accroc j’y serais encore. J’étais décidé à y rester, ne jamais plus revoir les champs — mais avec l’épisode que vous savez, tout ça est fini. »
[ 211 ]Il demanda combien la troupe comportait maintenant de membres. L’ « Ébourriffeur » (ou chef) répondit : « Vingt-cinq, et des gaillards solides : bougeux, esquiveux, des grosses masses, des filants, et des claqueurs, et des luronnes. Ils sont là pour la plupart, le reste est à l’est, le long de la sente d’hiver ; on suit à l’aube.
— Je ne vois pas l’Encroûté parmi les honnêtes citoyens qui m’entourent. Où peut-il bien être ?
— Le pauvre gars est au régime : il bouffe des cailloux à présent, un peu trop épicés pour les gens de goût. Tué dans une rixe cet été.
— Désolé de l’apprendre. L’Encroûté, c’était un gars capable, et brave avec ça.
— Brave, c’est sûr. Sa copine la Noiraude est encore des nôtres, mais pas dans l’expédition de l’est. Elle est très bien, cette petite, elle est gentille, elle sait se conduire, on ne l’a jamais vue se saouler plus de quatre jours par semaine.
— Elle a toujours eu des principes — je m’en souviens fort bien — une brave fille vraiment recommandable. Sa mère était plus indépendante, moins pointilleuse ; une poison de vieille sorcière, un très mauvais caractère, mais elle avait plus d’esprit que d’autres.
— C’est comme ça que nous l’avons perdue. Son point fort, c’était les lignes de la main, la bonne aventure, elle avait fini par avoir de la réputation. On l’a brûlée vive, à petit feu, au nom de la loi. Ça m’a vraiment fait quelque chose et comme de la tendresse pour elle de voir avec quelle noble allure elle a fait face à ce destin — lançant des jurons et des malédictions à la foule massée autour d’elle pour regarder, alors que les flammes montaient vers son visage, prenaient à ses fines boucles et pétillaient autour de sa vieille tête grise — des jurons, j’ai dit ? — ah, ces jurons ! quoi, tu pourrais vivre mille ans et ne jamais rencontrer pareille maîtrise. Las, son art a disparu avec elle. Il reste de pâles et faibles imitations mais de vrais blasphèmes, point. »
[ 212 ]L’Ébourriffeur soupira ; les auditeurs de même avec sympathie ; la dépression s’abattit sur toute la bande pour quelques instants, car même des hors-la-loi endurcis comme ils l’étaient ne sont pas morts à tout sentiment mais restent capables d’éprouver fugitivement la conscience de leur perte et de l’affliction çà et là lorsque les circonstances s’y prêtent — dans des cas comme celui-là, par exemple, où le génie et la culture disparaissent sans laisser d’héritier. Cependant, une bonne gorgée de boisson à la ronde restaura l’entrain de ces gens en deuil.
« Est-ce que parmi nos amis d’autres ont été maltraités ? demanda Hobbs.
— Quelques-uns, oui. En particulier des nouveaux, — comme ces petits fermiers abattus et mourants de faim parce que leurs fermes leur avaient été retirées pour y mettre des moutons. Ils se sont mis mendiants, on les a fouettés, attachés à des timons de charrettes, nus jusqu’à la ceinture, jusqu’au sang, et puis mis au pilori pour une grêle de coups ; ils ont mendié à nouveau, ont encore été fouettés, on leur a coupé une oreille ; ils ont mendié une troisième fois — pauvres diables, que pouvaient-ils faire d’autre — on les a marqués au fer rouge sur la joue et puis vendus comme esclaves ; ils se sont enfuis, on les a poursuivis et on les a pendus. L’histoire n’est pas longue, c’est vite conté. D’autres parmi nous ont été traités avec moins
[ 213 ]de rigueur. Yokel, Burns, Hodge, levez-vous, venez faire admirer comme vous êtes beaux ! »Ceux qu’il désignait se levèrent et écartèrent quelques-uns de leurs haillons pour exposer leurs dos couturés de vieilles cicatrices en forme de croix laissées par le fouet ; l’un d’eux releva ses cheveux et montra la place où avait été son oreille gauche ; un autre exhiba une marque infamante sur son épaule — la lettre V — et une oreille mutilée ; le troisième dit :
« Moi je suis Yokel ; j’étais autrefois fermier et prospère, avec une femme qui m’aimait et des enfants — maintenant ma fortune et mon nom ont quelque peu évolué ; la femme et les enfants ne sont plus là ; peut-être qu’ils sont au ciel, ou peut-être en —
[ 214 ]l’autre endroit — mais en tout cas, Dieu soit loué, ils ne sont plus en Angleterre ! Ma bonne vieille innocente de mère a voulu gagner son pain en gardant des malades ; l’un d’eux est mort, les médecins n’en ont pas su la cause, si bien que ma mère a été brûlée comme sorcière, sous les yeux de mes bébés hurlants. La justice anglaise ! — trinquons tous, mes amis ! — tous ensemble et en poussant des hourras — buvons à la généreuse justice anglaise qui l’a délivrée, elle, de l’enfer anglais ! Merci, les amis, tous tant que vous êtes. J’ai demandé l’aumône de maison en maison — moi et la femme — portant avec nous les enfants qui avaient faim — mais c’était un crime d’avoir faim en Angleterre —ils nous ont déshabillés et nous ont fait traverser trois villes en nous fouettant. Buvez tous une fois encore à la généreuse justice anglaise ! — car son fouet a bu en profondeur le sang de ma Mary et sa bienheureuse délivrance a été rapide. Elle est couchée là-bas, dans le champ du potier, bien à l’abri maintenant de tout mal. Et les enfants — eh bien, tandis que la justice me faisait fouetter de ville en ville, ils sont morts de faim. Buvez, mes amis, juste une gorgée pour ces pauvres enfants, qui n’ont jamais fait de mal à personne. J’ai encore demandé l’aumône — demandé une croûte, et j’ai eu droit au pilori et perdu une oreille — vous voyez : voilà ce qu’il en reste ; et j’ai encore demandé l’aumône, et voilà ce qui reste de l’autre, pour que je m’en souvienne. Et pourtant j’ai encore mendié, et j’ai été vendu comme esclave — ici, sur ma joue, sous cette tache si je la nettoyais, vous verriez la marque en forme de S laissée par le fer rouge ! Un esclave ! — Comprenez-vous ce que ce mot veut dire ! Un esclave anglais ! voilà ce que vous voyez debout devant vous. J’ai fui mon maître ; quand je serai repris — maudite soit la justice du pays qui en a donné l’ordre ! — on me pendra ! »Une voix claire traversa l’épaisseur de l’air :
« Tu ne seras pas pendu ! — et de plus à partir d’aujourd’hui cette loi est abolie ! »
Tous se retournèrent et virent la fantasmatique silhouette du petit roi qui accourait vers eux ; quand il émergea dans la lumière et se dessina nettement, les questions fusèrent :
« C’est qui ? C’est quoi ? Qui es-tu, jeune nabot ? »
[ 215 ]L’enfant ne montra aucune confusion face à tous ces regards étonnés et interrogateurs ; il répliqua avec une dignité toute princière :
« Je suis Édouard, roi d’Angleterre. »
Un éclat de rire fou s’ensuivit, tantôt méprisant, tantôt réjoui de cette excellente plaisanterie. Le roi fut piqué au vif. Il s’exclama :
« Vagabonds sans manières, est-ce ainsi que vous manifestez votre reconnaissance pour le royal cadeau que je vous ai promis ? »
Il continuait à parler d’une voix irritée, avec des mimiques furieuses, mais ses paroles furent noyées dans un ouragan de rires et de moqueries. « John Hobbs » essaya plusieurs fois de se faire entendre par dessus le tumulte et finit par y réussir, disant :
« Les amis, c’est mon fils, il délire, il est fou, il a perdu l’esprit — n’y prêtez aucune attention — il se prend pour le roi.
— Je suis vraiment le roi, » dit Édouard, se retournant vers lui, « tu l’apprendras à tes dépens en temps et lieu. Tu as confessé un meurtre — pour ce crime tu te balanceras au bout d’une corde.
[ 216 ]— Toi, toi, tu me trahirais ! — toi ? Attends un peu que je t’attrape…
— Ta ta ta ! » dit l’Ébourriffé, homme de puissante carrure, s’interposant à temps pour sauver le roi et redoublant ce service d’un coup de poing à Hobbs qui le jeta à terre, « n’as-tu aucun respect ni pour le roi ni pour l’Ébourriffé ? Si tu te conduis mal en ma présence c’est moi-même qui te pendrai. ». Il s’adressa ensuite à sa majesté : « Ne menace plus tes camarades, garçon ; et surveille ta langue : tu ne dois pas dire de mal d’eux au-dehors. Sois vraiment le roi si cela plaît à ton esprit dérangé, c'est entendu, à condition que cela ne nous desserve pas. Laisse tomber ce titre que tu lui as donné, c’est déloyal ; nous sommes de mauvais bougres, par quelques petits côtés, mais nul d’entre nous n’est assez vil pour être traître à son roi ; nos cœurs sont tendres et loyaux à cet égard. Vois si je dis vrai. Maintenant, tous en chœur : « Vive Édouard, roi d’Angleterre ! »
— Vive Édouard, roi d’Angleterre ! »
[ 217 ]La réponse sonna avec un enthousiasme si tonitruant de la part de l’hétéroclite équipage que le frêle bâtiment vibra de fond en comble. Le visage du petit roi s’illumina de plaisir pour une minute ; il inclina un peu la tête et dit gravement, avec simplicité :
« Mon bon peuple, je te remercie. »
Cette réaction inattendue jeta l’assistance dans des convulsions de gaîté. Quand une apparence de calme se fut rétablie, l’Ébourriffé dit, avec fermeté, quoique son ton dénotât une certaine gentillesse :
« Renonce à cela, mon garçon, ce n’est pas sage et ce n’est pas bien. Cède à tes chimères, s’il le faut, mais choisis-toi quelque autre titre. »
Un plaisantin suggéra d’une voix flûtée :
« Dingue-dingue 1er, roi des Avortons ! »
Ce titre « prit » immédiatement, toutes les gorges le répercutèrent : un hurlement roula et s’éleva :
« Vive Dingue-dingue 1er, roi des Avortons ! » suivi de sifflets, de miaulements, et d’éclats de rire.
« Amenons-le ici, couronnons-le !
— Drapons-le dans une toge !
— Donnons-lui un sceptre !
— Mettons-le sur un trône ! »
Ces cris et une vingtaine d’autres furent poussés tous en même temps ; et avant presque d’avoir pu respirer l’infortunée petite victime fut couronnée d’une casserole en fer-blanc, drapée dans une couverture en loques, juchée sur un tonneau en guise de trône et armée d’un tisonnier en guise de sceptre. Sur quoi ils se jetèrent tous à genoux autour de lui, entonnant en chœur un concert de gémissements ironiques et de simulacres de supplications, s’essuyant les yeux avec leurs manches ou leurs tabliers en guenilles :
« Doux roi, aie pitié de nous !
— Noble majesté, daigne ne pas piétiner les misérables vers de terre que nous sommes !
— Aie compassion de tes esclaves, offre-leur pour consolation une royale ruade !
— Brillant soleil de souveraineté, réjouis-nous et réchauffe-nous de tes bienfaisants rayons !
[ 218 ]— Veuille sanctifier ce sol en le touchant du pied et autorise-nous à en manger la souillure pour nous ennoblir !
— Daigne cracher sur nous, majesté, pour que nos enfants puissent évoquer ta princière condescendance et en être fiers et heureux pour l’éternité ! »
Mais ce fut le précédent plaisantin qui produisit le « clou » de la soirée et en remporta la palme. Il s’agenouilla, affectant de baiser le pied du roi, et ayant été repoussé avec indignation déambula en priant qu’on lui donnât un chiffon à coller sur sa joue à la place où le pied l’avait touché ; il disait que cette place devait être protégée de la vulgarité du contact de l’air, et qu’il devrait faire fortune en allant sur la grand-route pour exhiber cette place au tarif de cent shillings le coup d’œil. Il
[ 219 ]fit si bien mourir de rire son auditoire qu’il suscita l’envie et l’admiration de toute cette racaille mal lavée.Des larmes de honte et d’indignation se figèrent dans les yeux du petit monarque ; et il pensa au fond de son cœur : « Les eussé-je offensés gravement qu’ils ne pourraient pas se montrer plus cruels — pourtant je ne leur ai rien fait que de me proposer d’être bon pour eux — et voilà comment ils me traitent en retour ! »
| XVI | ◄ | Le Prince et le Pauvre | ► | XVIII |