Le Prince et le Pauvre/XIX

De Utopia.
XVIII Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XX
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


[ 237 ]




CHAPITRE XIX.



le prince parmi les paysans.


Lorsque le roi s’éveilla le lendemain matin de fort bonne heure, il découvrit qu’un être mouillé mais avisé, un rat, s’était glissé dans la place au cours de la nuit et aménagé un lit confortable sur sa poitrine. Maintenant on le dérangeait et le petit animal s’esquiva. L’enfant sourit : « Pauvre idiot, dit-il, pourquoi as-tu si peur ? Je suis aussi seul que toi. Ce serait honteux de ma part d’aller tourmenter une créature à l'abandon, alors que je suis si abandonné moi-même. De plus, je te dois des remerciements pour l’heureux présage que tu représentes ; car quand un roi est tombé bas au point que les rats eux-mêmes viennent dormir sur lui, cela ne peut qu'annoncer une amélioration de son sort, étant donné qu’il est évident que celui-ci ne peut devenir pire. »

Il se leva et sortit de la stalle ; au même moment il entendit un bruit de voix d’enfants. La porte de la grange s’ouvrit, deux petites filles entrèrent. Dès qu’elles le virent elles cessèrent de causer et de rire, s’immobilisèrent, et restèrent debout, le contemplant avec beaucoup de curiosité. Ensuite elles se mirent à chuchoter entre elles ; elles se rapprochèrent de lui, s’arrêtèrent pour le regarder et chuchoter encore. Finalement, elles s’enhardirent et firent leurs commentaires à voix haute. L’une d’elles déclara :

« Il a une jolie figure. »

L’autre renchérit :

« Et de beaux cheveux.

— Mais il n'est pas habillé comme il faut.

— Et qu’est-ce qu’il a l’air d’avoir faim. » [ 238 ]

Elles se rapprochèrent encore un peu, se tournant timidement de côté et d’autre, l’examinant de partout comme s’il eût été une bête d’une nouvelle espèce ; mais elles restaient sur leurs gardes, comme si elles redoutaient qu’il fût le genre d’animal qui pourrait les mordre à l’occasion. Finalement elles se plantèrent devant lui, se tenant les mains l’une l’autre en manière de protection, et le dévisagèrent longuement une bonne fois pour toutes, de leur regard innocent ; et l’une d’elles rassembla tout son courage et lui posa une question directe :

« Garçon, qui es-tu ?

— Je suis le roi, » répondit-il gravement.

Les petites filles tressaillirent quelque peu, leurs yeux s’écarquillèrent, et elles restèrent ainsi, muettes de surprise, pendant quelques minutes. Puis la curiosité leur fit briser le silence.

« Le roi ? Quel roi ?

— Le roi d’Angleterre. »

Les enfants se regardèrent — le regardèrent — se regardèrent à nouveau — étonnées et perplexes. L’une d’elles dit :

« Tu l’as entendu, Margery ? Il a dit qu’il est le roi. Est-ce que c’est possible que ce soit vrai ?

— Comment est-ce que cela pourrait ne pas être vrai, Prissy ? Peut-il mentir ? Car vois-tu, si ce n’était pas vrai, ce serait un mensonge. Un vrai de vrai. Alors, réfléchis. Parce que tout ce qui n’est pas vrai, c’est des mensonges. — Tu ne peux pas appeler cela autrement. »

Ce raisonnement était d’une grande justesse, sans aucune faille où que ce fût ; et Prissy n’avait plus lieu d’exprimer des réticences à le croire. Elle considéra la question quelques minutes et pour finir plaça le roi en face de ses responsabilités en se bornant à lui dire :

« Si tu es vraiment le roi, alors je te crois.

— Je suis vraiment le roi. »

L’affaire fut ainsi réglée. La royauté de sa majesté était chose établie sans conteste dorénavant, et les deux petites filles se mirent tout de suite à lui demander comment il en était arrivé où il était, pourquoi il était [ 239 ]si peu royalement vêtu, s’il était prisonnier, et tout le reste de ce qui le concernait. Ce lui fut un extrême réconfort de pouvoir raconter ses ennuis en un lieu où ils ne susciteraient ni mépris ni incrédulité ; et il conta son histoire sur un ton pénétré, oubliant même, pour un temps, combien il avait faim ; son récit fut écouté avec la sympathie la plus vive et la plus tendre par ces douces petites bonnes femmes ; mais quand il en vint à ses dernières mésaventures et qu’elles surent depuis combien de temps il n’avait rien eu à manger, elles le firent taire et le ramenèrent vite à la ferme pour lui trouver de quoi déjeuner.

Le roi était très content et heureux maintenant, et il se disait : « Quand je recouvrerai mon bien, j’honorerai toujours les petits enfants ; je me souviendrai comme celles-ci m’ont fait confiance et ont cru ce que je disais, au milieu des difficultés que je traversais ; alors que des gens plus âgés et qui s’estimaient plus sages se sont moqués de moi et m’ont tenu pour menteur. »

La mère des fillettes accueillit le roi avec gentillesse et fut pleine de compassion ; car le triste état où il se trouvait, et le déséquilibre apparent de son esprit, touchaient son cœur de femme. Elle était veuve, et assez pauvre ; en conséquence de quoi elle avait vu suffisamment de difficultés pour la rendre capable de sympathie à l’égard des infortunés. Elle se figura que cet enfant un peu dérangé avait [ 240 ]faussé compagnie à ses amis ou ses surveillants ; elle s’efforça donc de savoir d’où il venait, afin de pouvoir aider à son retour ; mais toutes ses allusions aux villes ou aux villages environnants, toutes ses questions du même ordre, furent vaines — le visage du garçon, de même que ses réponses, montraient assez que ces sujets ne lui étaient guère familiers. Il s’exprimait avec sérieux et simplicité sur les affaires de la cour ; il s’effondra plus d’une fois en larmes quand on parla du feu roi « son père » ; mais dès que la conversation retombait sur des sujets plus prosaïques, son intérêt se relâchait et il redevenait silencieux.

La femme était très perplexe ; mais elle n’abandonna pas. Tandis qu’elle préparait le repas, elle aborda divers thèmes dans le but d’amener par surprise l’enfant à dévoiler ce qu’il en était vraiment. Elle parla de [ 241 ]bétail — cela eut l’air de l’ennuyer ; puis de moutons — même résultat. — il en ressortait que, contrairement à ses conjectures, il n’avait pas été berger ; elle parla de moulins ; de tisserands ; de ferblantiers ; de forgerons ; de commerces et de commerçants en tous genres ; d’asiles d’aliénés, de prisons, d’hospices ; mais sur tous ces thèmes elle resta déçue. Tout n’était pas épuisé cependant : selon elle il restait encore une possibilité, à savoir le service domestique. Oui, c’était sûr, elle devait être maintenant sur la bonne piste — évidemment il avait servi dans quelque maison. Elle introduisit donc ce sujet. Mais le résultat en fut décourageant. Parler de balayage sembla l’impatienter ; l’allumage du feu ne parut nullement l’intéresser ; le récurage des casseroles ne produisit chez lui nul enthousiasme. Alors. cette bonne personne en vint, avec un espoir qui s’amenuisait, et plutôt pour la forme, à aborder la cuisine. Elle fut surprise et ravie de voir aussitôt le visage du roi s’illuminer ! Ah, elle le tenait cette fois, pensait-elle ; et elle n’était pas peu fière des moyens indirects et pleins de tact qu’elle avait su employer pour y parvenir.

Elle put enfin accorder quelque repos à sa langue fatiguée : car celle du roi, inspiré par une faim dévorante et le délicieux fumet de ce qui fricassait dans les casseroles et les faitouts, se délia, et se livra à des dissertations si éloquentes autour de certains plats délectables, qu’en moins de trois minutes la femme put se dire : « En vérité j’avais raison : il a servi dans une cuisine ! » Puis il se mit à étoffer son menu, et le commenta avec tant d’animation et tant de détails que la brave femme se dit : « Seigneur, comment peut-il connaître tant de plats, et à ce point raffinés ? Car ce qu’il décrit relève des seules tables des riches et des grands. Ah, je vois maintenant : tout déguenillé qu’il est, il aura servi au Palais avant que sa raison ne s’égare ; oui, il doit avoir été marmiton dans la cuisine même du roi. Je vais le mettre à l’épreuve. »

Très désireuse de démontrer sa sagacité, elle demanda au roi de surveiller quelques instants un plat qui cuisait, lui suggérant qu’il pouvait le retoucher et le compléter s’il le désirait-— puis elle sortit de la pièce et fit signe à ses enfants de la suivre. Le roi marmonna : [ 242 ]

« Un autre souverain anglais s’est vu assumer une responsabilité du même ordre, à une époque lointaine — il n’est en rien incompatible avec ma dignité de me charger d’un office qu’Alfred le Grand condescendit un jour à exercer. Je m’efforcerai cependant de faire mieux que lui, car il laissa les gâteaux brûler. »

Ses intentions étaient bonnes, mais le résultat ne suivit pas ; car le présent roi, comme son prédécesseur, s’absorba bientôt dans de profondes réflexions concernant les vastes sujets dont il avait à s’occuper, et la calamité se produisit encore : le plat brûla. La femme fut de retour de justesse pour sauver le petit déjeuner d’une ruine complète, et tira le roi de ses rêves par ses véhémentes remontrances. Puis, voyant à quel point il était affligé d’avoir déçu sa confiance, elle se radoucit tout de suite et ne fut plus que bonté et gentillesse à son égard.

Le roi eut droit à un solide et substantiel repas, qui lui redonna [ 243 ]forces et joie de vivre. Ce repas comportait une caractéristique inhabituelle : les participants condescendaient autant les uns que les autres à déroger de leur rang, chacun de son côté ; cependant aucun des bénéficiaires de cette faveur insigne n’était conscient de l’avoir reçue. La brave femme avait eu l’intention de nourrir le petit vagabond de rogatons dans quelque coin, comme tout vagabond ou comme un chien ; mais elle eut de tels remords de l’avoir grondé qu’elle s’efforça de compenser cela en l’autorisant à s’asseoir à la table familiale et à prendre son repas avec ses supérieurs, et elle manifesta qu'elle le traitait sur un pied d’égalité ; le roi, de son côté, regrettait tellement d’avoir déçu sa confiance, après qu'on en eut usé avec lui avec tant de bonté, qu’il se contraignit à racheter sa faute en s’abaissant à leur humble niveau et en s’abstenant d’exiger que la femme et ses enfants restassent debout et le servissent pendant qu’il s’attablerait tout seul conformément aux exigences de sa naissance et de son rang. Il ne peut être que bénéfique que nous nous abaissions de temps à autre, tous tant que nous sommes. La brave femme en fut heureuse toute la journée, s’applaudissant de sa généreuse conduite vis-à-vis d’un misérable vagabond ; et le roi était tout aussi satisfait de lui-même et de l’humilité dont il avait fait preuve face à une simple paysanne.

Quand le repas fut terminé, la maîtresse de maison demanda au roi de laver la vaisselle. Cet ordre déconcerta d’abord celui-ci et il fut sur le point de se rebeller ; sur quoi, il se dit : « Alfred le Grand, qui surveilla les gâteaux, sans nul doute aurait également fait la vaisselle — et donc je le ferai aussi. »

Il s’en tira assez mal, à sa grande surprise, car le récurage de cuillers en bois et de hachoirs avait paru une tâche facile. Il lui fallut fournir des efforts prolongés et fastidieux mais il en vint à bout. L’impatience le gagnait maintenant de reprendre son voyage ; cependant, il n’allait pas être débarrassé de l’hospitalité de la dame si facilement. Elle lui fit faire quelques menus travaux çà et là, services qu’il rendit d'une manière élégante et non sans quelque fierté. Après quoi elle l’envoya avec les petites filles peler des pommes d’hiver ; mais il s’y montra [ 244 ]si maladroit que ce travail lui fut retiré et elle lui donna un couteau de boucher à affûter. Après cela elle l’immobilisa pour carder de la laine jusqu’à ce qu’il en vînt à trouver qu’il avait maintenant suffisamment suivi l’ombre du bon Roi Alfred dans la voie d’ostensibles mini-héroïsmes lesquels fourniraient des lectures exotiques dans les contes et dans les histoires ; il était presque décidé à démissionner. Et lorsque, juste après le déjeuner, la gentille fermière lui donna un panier de petits chats pour qu’il aille les noyer, il démissionna pour de bon. Du moins était-il sur le point de le faire — car il sentait qu’il fallait bien mettre le holà quelque part, et il lui semblait que le mettre aux noyades de petits chats était pour le moins pertinent — lorsqu’une interruption se produisit. L’interruption, ce fut John Canty — avec une hotte de colporteur sur le dos — et Hugo !

Le Roi vit ces misérables s’approcher de la grille avant qu’ils eussent eu l’occasion de l’apercevoir ; si bien qu’il ne parla pas du tout de mettre le holà, mais s’empara du panier de petits chats et sortit tranquillement sans mot dire. Il abandonna les petites créatures dans un hangar et s’engagea en toute hâte dans un étroit chemin par derrière.



XVIII Le Prince et le Pauvre XX


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