Le Prince et le Pauvre/XII

De Utopia.
XI Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XIII
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


[ 133 ]




CHAPITRE XII.



le prince et son sauveur.


Dès que Miles Hendon et le jeune prince furent débarrassés de la populace, ils redescendirent allées et ruelles, et revinrent vers le fleuve. Ils rallièrent sans embûches les abords du Pont de Londres, et là ils se retrouvèrent à nouveau parmi la foule. Hendon tenait toujours fermement le prince — ou plutôt le roi — par le poignet. La prodigieuse nouvelle s’était déjà répandue partout, et l’enfant l’apprit de mille voix à la fois : « Le roi est mort ! » Le cœur du petit orphelin se glaça, il frissonna de la tête aux pieds. Il prit conscience de l’immensité de cette perte ; son chagrin fut affreux ; car le sombre tyran qui avait terrorisé toutes les créatures s’était toujours montré vis à vis de lui plein de douceur. Les larmes jaillirent de ses yeux, brouillant tous les objets qui l’entouraient. Pendant quelques minutes il se sentit le plus déshérité, le plus abandonné, le plus désolé des enfants de Dieu — sur quoi un autre cri fit trembler la nuit et se répercuta en roulements de tonnerre : « Vive le roi Édouard VI ! », et du coup ses yeux étincelèrent, l’orgueil l’envahit jusqu’au bout des ongles. « Ah, se dit-il, quelle impression incommensurable — Je suis Roi ! »

Nos amis progressèrent lentement à travers la foule et s’engagèrent sur le Pont. Cet édifice, datant de plus de cinq cents ans, demeuré toujours bruyant et surpeuplé tout au long, était un déroutant phénomène ; en effet un rang serré d’échoppes et de boutiques, surmontées d’appartements familiaux, s’étirait sur chaque côté d’une rive du fleuve à l’autre. Le Pont était quasiment une ville [ 134 ]à soi tout seul ; il comportait une auberge, des tavernes, des boulangeries, des merceries, des marchés, des ateliers, et même une église. Il regardait de haut ses deux voisins qu’il reliait l’un à l’autre, Londres et Southwark, les trouvant à peu près acceptables pour banlieues mais de médiocre intérêt par ailleurs. C’était en quelque sorte un corps constitué ; ville étroite à rue unique d’un demi-kilomètre de long, peuplée comme un village, dont chacun des habitants connaissait très bien chacun des autres, avait connu auparavant son père, sa mère [ 135 ]— et toutes les affaires privées de la famille par dessus le marché. Elle avait son aristocratie, cela va de soi : ses bonnes et antiques familles de bouchers, de boulangers et autres métiers, qui vivaient là depuis cinq ou six cents ans et savaient tout de l’histoire du Pont d’un bout à l’autre et de ses mirifiques légendes ; qui parlaient Pont, pensaient Pont, mentaient avec aplomb et assurance comme s’ils étaient inspirés par le Pont. C’était l’incarnation en personne de l’esprit étroit, de l’inculture, de la morgue. Des enfants naissaient sur le Pont, y grandissaient, y vieillissaient et pour finir y mouraient sans avoir jamais posé le pied en quelque lieu du monde que ce fût hors le seul Pont de Londres. De telles gens étaient persuadées que la procession ininterrompue qui se déroulait interminablement nuit et jour tout au long de sa rue dans une confusion de cris, de glapissements, d’aboiements, de hennissements, de bêlements, de piétinements, était le seul événement notable qui se produisît dans ce monde, et qu’eux-mêmes se trouvaient en quelque sorte en être les possesseurs. Et possesseurs ils étaient ; ou du moins en présentaient-ils les signes à leurs fenêtres ; ils n’y manquaient jamais — manifestant leur présence — quand un roi ou un héros qui rentrait au pays y déployait une éphémère splendeur, car ce lieu n’avait pas son pareil pour encadrer la vision longue, droite, indéfiniment continue, de soldats défilant en colonnes.

Les personnes nées et élevées sur le Pont trouvaient que la vie était d’un ennui et d’un vide insupportables ailleurs. L’Histoire conte que l’un d’entre eux avait quitté le Pont à l’âge de soixante et onze ans et s’était retiré à la campagne. Mais il ne put guère que se faire de la bile, se tourner et se retourner dans son lit ; il ne réussissait pas à dormir, tant le profond silence qui l‘environnait était douloureux, oppressant, horrible. Quand il en eut assez, il finit par voler droit à son ancien logis, amaigri, hagard, spectral, et s’allongea paisiblement pour se reposer et faire de beaux rêves, bercé par la musique des flots lacérants, des détonations, effondrements et roulements de tonnerre du Pont de Londres.

À l’époque que nous retraçons, le Pont fournissait à ses enfants des « leçons de choses » sur l’histoire de l’Angleterre, sous forme de têtes livides et pourrissantes d’hommes célèbres empalés sur des piques au sommet de ses grilles. Mais nous sortons de notre sujet. [ 136 ]

Hendon logeait dans une petite auberge sur le Pont. Alors qu’il en atteignait la porte avec son jeune compagnon, une voix rude résonna :

«  Ah ! te voilà enfin ! Tu ne m’échapperas pas une fois de plus, je te le garantis ; et si réduire tes os en poudre peut t’enseigner quoi que ce soit, tu pourrais bien ne pas nous faire poireauter la prochaine fois. » Sur ce, John Canty avança la main pour saisir l’enfant.

Miles Hendon s’interposa :

«  Pas si vite, mon ami. Tu parles avec une rudesse à mon sens sans objet. En quoi ce gosse t’appartient-il ?

— Si c’est tes oignons de fourrer ton nez dans les affaires des autres, c’est mon fils.

— Vous en avez menti ! s’écria le jeune roi avec véhémence.

— Bravement parlé, et je te crois, que ta pauvre tête soit saine ou malade, petit. Mais que ce ruffian malappris soit ou non ton père, c’est tout un, il ne t’aura pas pour te battre ou te maltraiter comme il menace de le faire, alors que tu préfères loger chez moi.

— Oh que oui ! je ne le connais pas, je le hais, je mourrai plutôt que de le suivre.

— Donc c'est réglé, rien de plus à en dire.

— C’est ce que nous allons voir ! » s’écria John Canty, faisant un grand pas en avant pour reprendre le garçon, « il sera bien forcé de…

— Effleure-le seulement, espèce d’ordure articulée, et je te plumerai de belle façon ! » rétorqua Hendon, lui barrant le chemin et posant la main sur la garde de son épée. Canty recula. « Note bien mes paroles, » continua Hendon, « j’ai pris ce garçon sous ma protection quand une foule de gredins de ton espèce [ 137 ]voulaient le maltraiter, voire le tuer ; crois-tu que je vais maintenant l’abandonner à un sort encore pire ? — car que tu sois ou non son père, — et à vrai dire je crois que c’est mensonge — pour un enfant comme celui-ci il valait mieux mourir décemment tout de suite, que vivre entre des mains aussi brutales que les tiennes. Décampe, et au plus vite ; je n’aime pas les chamailleries et la patience n’est pas trop mon fort. »

John Canty s’éloigna, sacrant, marmonnant des menaces ; il disparut englouti par la foule. Hendon gravit l’escalier jusqu’au troisième étage avec son fardeau, après avoir commandé que fût livré un repas. Le logis était médiocre, meublé d’un misérable lit et de quelques éléments [ 138 ]de bric et de broc, faiblement éclairé par deux chandelles malingres. Le jeune roi se traîna jusqu’au lit et s’y allongea, presque recru de faim et de fatigue. Il avait été sur pied depuis trente-six heures, car il était maintenant deux ou trois heures du matin et il n’avait rien mangé de la journée. Il murmura, à moitié endormi :

«  Réveillez-moi quand le repas sera prêt, je vous prie », et il sombra aussitôt dans un profond sommeil.

Un sourire pétilla dans les yeux de Hendon. « Saperlipopette, se dit-il, ce jeune gueux s’installe au logis comme chez lui, monopolise le lit, avec naturel et grâce, comme s’ils étaient siens. Pas de « puis-je » ni de « s’il vous plaît », rien de tel. Dans le délire de sa maladie il s’est dit Prince de Galles, et intrépide il se tient à ce rôle. Pauvre petit animal esseulé, son esprit sans nul doute a été dérangé par les mauvais traitements subis. C’est bon, je serai son ami. Je l’ai sauvé, cela crée un lien solide. J’aime déjà ce garnement disert et hardi. Il a fait face comme un vrai soldat et leur a renvoyé en plein visage un aristocratique défi ! Et quelle belle expression douce et affable il a maintenant que le sommeil a dissipé ses malheurs et ses chagrins. Je le guiderai ; je guérirai son mal ; oui, je serai un frère pour lui, je m’occuperai de lui, je veillerai sur lui ; quiconque voudra le salir ou lui nuire peut passer commande d'un cercueil, car dussé-je être pour cela brûlé vif il en aura besoin ! »

Il se pencha au-dessus de l’enfant et le contempla avec de l’intérêt, de la compassion et de la gentillesse, donnant une petite tape affectueuse sur la jeune joue et lissant, de sa grande main brune, la chevelure bouclée. L’enfant frissonna légèrement. Hendon murmura :

«  Voyons, est-ce bien humain de le laisser découvert et de lui faire attraper la mort à s'enrhumer ? Comment faire ? Si je le soulève pour le glisser sous les couvertures il va se réveiller ; or il a visiblement besoin de sommeil. » [ 139 ]

Il chercha du regard d’autres couvertures mais n’en trouvant aucune enleva son propre manteau, en enveloppa l’enfant, et dit : « Je suis accoutumé à l’air vif, à être peu couvert, guère ne me gêne le froid. » Il marcha de long en large à travers la chambre pour maintenir sa température, et poursuivit son monologue.

« Son esprit affaibli le persuade qu’il est le prince de Galles ; ce sera passablement surprenant d’avoir le prince de Galles encore avec nous, alors que le vrai prince de Galles n’est plus prince mais roi — c'est que sa pauvre tête se tient à sa marotte et ne réfléchit pas qu'à présent il devrait laisser tomber le prince et se dire roi.

…Si mon père est toujours en vie après ces sept années où dans mon distant cachot je suis resté sans nouvelles de mon pays natal il accueillera ce pauvre enfant à bras ouverts et lui offrira pour l’amour de moi un abri généreux ; mon gentil frère aîné, Arthur, en usera de même ; mon autre frère, Hugh… mais je lui briserai le crâne s’il s’en mêle, ce cœur de renard, [ 140 ]cet ours mal léché ! Oui, voilà où aller― je dirai même tout droit ! »

Un serviteur entra portant un repas fumant, le déposa sur une table d’appoint, approcha des chaises et se retira, laissant de si médiocres clients se servir eux-mêmes. La porte claqua derrière lui ; le bruit réveilla le garçon qui s’assit brusquement et jeta autour de lui un regard ravi ; sur quoi une expression douloureuse pointa sur sa face et il murmura pour lui-même :

« Las ! ce n’était qu’un rêve. Pauvre de moi ! ». L’instant d’après il remarquait le manteau de Miles Hendon, promenait son regard du manteau à Hendon, comprenait le sacrifice de celui-ci et disait avec douceur :

« Vous êtes bon pour moi, oui, vous êtes très bon pour moi. Prenez-le, remettez-le, je n’en aurai plus besoin. »

Puis il se leva, se dirigea pour se laver les mains vers la table de toilette dans un coin, et resta là debout, dans l’attente de la suite. Hendon dit avec jovialité :

« Maintenant nous allons manger un morceau qui va nous faire du bien : tout est savoureux et chaud à point ; joint à la sieste que tu viens de faire, c’est de quoi te remettre d’aplomb, n’aie pas peur ! »

Le garçon ne répondit pas mais fixa, d’un air de surprise et de gravité, empreint de quelque impatience, le grand chevalier et son épée. Hendon, intrigué, dit :

« Qu’y a-t-il ?

— Mon bon monsieur, je voudrais me laver.

— C’est tout ? Ne demande pas la permission de Miles Hendon quand tu désires quelque chose. Mets-toi à l’aise, sers-toi librement de tout ce qui est à lui, tu es ici le bienvenu. »

Cependant l’enfant restait debout et ne bougeait pas. Bien plus, il frappa le sol une ou deux fois de son pied juvénile avec impatience. Hendon ne comprenait pas. Il demanda :

« Dieu nous bénisse ! Qu’y a-t-il donc ?

— Je vous en prie, versez-moi cette eau sans tant de paroles ! » [ 141 ]

Hendon, réprimant un éclat de rire, et se disant à part soi : « Par tous les saints, voilà qui est admirable ! » s’avança et se plia avec entrain à cette exigence inattendue. Ensuite il resta debout derrière lui, saisi d’une sorte de stupeur, jusqu’à ce que l’ordre : « Donnez-moi une serviette » l’en tirât brusquement. Il s’empara de la serviette qui était devant lui et la tendit sans commentaires. Puis il se lava la figure à son tour. Pendant ce temps, l’enfant adoptif se mettait à table et se préparait à commencer son repas. Hendon eut vite fini ses ablutions et reculait la deuxième chaise pour s’attabler lui aussi quand l’enfant s’écria avec indignation :

«  Arrêtez ! Est-ce qu’on s’assoit devant un roi ? »

Ce coup fit vaciller Hendon de fond en comble. Il se dit : « Voilà que le pauvre petit s’est mis à l’heure. La logique de sa folie s’adapte aux événements en cours et fait qu'il se prend maintenant pour le roi ! Allons, il ne faut pas le contrarier. pas moyen de faire autrement ; ou il m’enverrait bien à la Tour ! »

Et charmé de sa propre plaisanterie, il éloigna sa chaise de la table, [ 142 ]se plaça en faction derrière le roi, et se mit à le servir avec toute la grâce dont il réussit à faire montre.

Quand le roi mangea, la raideur de sa royale dignité se relâcha quelque peu, et avec la satiété lui vint un désir de conversation. Il dit :

«  Il me semble que tu t’appelles Miles Hendon, si j’ai bien ouï ton nom.

— Oui, sire » répondit Miles, et il pensa à part soi : « Si je dois vraiment respecter la folie de ce pauvre enfant, il s’ensuit que je dois l’appeler Sire et Votre Majesté, que je dois ne pas faire les choses à moitié, mais qu’il me faut me conformer à mon rôle dans tous ses aspects, sous peine de jouer mal et de desservir une bonne et charitable cause. »

Le roi se réchauffa d’un second verre de vin et dit : « J’aimerais te connaître… Parle-moi de toi. Tu as un air de vaillance, de noblesse…et au fait, es-tu noble ?

— Nous sommes de petite noblesse, Majesté : mon père est baronnet, il occupe un rang très modeste : c'est sir Richard Hendon, de Hendon Hall, près Château des Moines, dans le Kent.

— Ce nom m’était sorti de la mémoire. Continue… Conte-moi ton histoire.

— Elle n’a pas grand chose pour elle, Majesté ; elle peut cependant vous distraire quelque peu durant une petite demi-heure, en l'absence d’autre divertissement. Mon père, Sir Richard, est très riche [ 143 ]et d’un naturel remarquablement généreux. Ma mère est morte lorsque j’étais encore enfant. J’ai deux frères : Arthur, l’aîné, a une âme de la même classe que celle de mon père ; et Hugh, le plus jeune, a l’esprit mesquin, cupide, traître, vicieux, sournois — un vrai reptile, voilà ce qu’il est depuis le berceau. C’est ce qu’il était encore il y a dix ans, la dernière fois que je l’ai vu : un gredin venu à maturité ; il avait dix-neuf ans, j’en avais vingt, Arthur vingt-deux. Il n’y a que nous trois, mise à part Lady Édith ma cousine — elle avait alors seize ans — belle, gentille, bonne, fille de comte et dernière de sa lignée, héritière d’une fortune considérable et d’un titre qui allait se perdre. Mon père était son tuteur. Elle m’aimait, je l’aimais ; mais elle était fiancée à Arthur depuis le berceau ; Sir Richard n’allait pas tolérer que le contrat fût rompu. Arthur aimait une autre jeune fille et nous fit tenir bon et avoir bon espoir, disant que le temps et la chance réunis apporteraient quelque jour le triomphe de nos vœux respectifs. Hugh était épris de la fortune de Lady Édith, quoiqu’il faille reconnaître qu’il disait aimer sa personne : c’est ce qu’il a toujours fait, affirmer une chose et en signifier une autre. Mais il perdit sa peine avec cette jeune fille : il pouvait tromper mon père, mais non pas les tiers. C’était le préféré de mon père qui avait confiance en lui et croyait ce qu’il disait ; le plus jeune des enfants, haï par les autres, traits qui de tous temps ont entraîné l’amour excessif des parents, il s’exprimait de façon douce et persuasive ; il savait admirablement mentir — qualités qui étaient et renforcent de plus belle les adorations aveugles. J’en devenais fou — je pourrais même dire que j’en devenais sauvage, quoique d’une innocente sorte de sauvagerie puisqu’elle ne faisait de mal à nul être sinon à moi-même, ne causait à personne la moindre honte ni perte, ne présentait l’ombre de quoi que ce fût de criminel ou de bas ou d’incompatible avec mon honneur.

Néanmoins mon frère Hugh exploita mes faiblesses — voyant que la santé de notre frère Arthur était peu sûre, et espérant le pire pour en tirer profit si j’étais écarté du chemin, si bien que… Mais c’est une longue histoire, mon bon suzerain, et de peu d’intérêt. [ 144 ]En un mot, ce frère grossit adroitement mes faiblesses et en fit des crimes, pour achever ses basses œuvres par la prétendue découverte d’une échelle de soie dans ma chambre — en fait arrivée là par ses soins — et il réussit à convaincre mon père par ce moyen que j’avais l’intention d’enlever Édith et de ne tenir aucun compte de la volonté paternelle.

Trois années d’exil, loin de la maison et de l’Angleterre, pouvaient faire de moi un soldat et un homme, dit mon père, et me donner un peu de sagesse. Je tins bon face à la longue épreuve que je subis dans les guerres des pays continentaux, copieusement nourri de coups, de privations et d’aventures ; mais pour finir je fus fait prisonnier et pendant sept ans que j’ai vus croître et décroître depuis, un lointain donjon m’a abrité. À force d’astuce et de vaillance je regagnai enfin l’air libre et filai ici comme une flèche ; et me voici, tout juste arrivé, pauvrement pourvu et nippé et plus pauvrement encore informé de l’action de sept années sur Hendon Hall, ses habitants et leurs biens. Et voilà, sire, si tel est votre bon plaisir, ma piètre histoire terminée.

— On en a honteusement usé avec toi » dit le jeune roi, l’œil étincelant. « Mais je redresserai ton état… sur la croix je m’y engage et t’en donne ma parole de roi. »

Sur quoi, échauffé par les injustices que Miles avait subies, il laissa sa langue se délier et déversa dans les oreilles de son auditeur effaré le récit de ses propres malheurs. Quand il eut terminé, Miles pensa à part lui :

«  Voyez-moi cela, quelle imagination il a ! En vérité, il sort de l’ordinaire, qu’il soit sain d’esprit ou malade, il ne pouvait pas tisser une histoire aussi parfaitement ouvrée à partir du néant d’où, du sein des airs, il a fait surgir ce roman. Pauvre petit crâne fêlé, il ne manquera ni d’ami ni d’abri tant que je vivrai. Il ne doit pas me quitter d’une semelle. Ce sera ma petite bête choyée, mon jeune camarade. Ah, et on le guérira ! On le ramènera à l’équilibre. Il se fera un nom, et j’aurai la fierté de dire : c’est mon œuvre ; je l’ai ramassé gueux [ 145 ]et sans abri, j’ai su voir ses capacités, j’ai prédit que son nom serait fameux quelque jour — regardez-le, observez-le : n’avais-je pas raison ? »

Le roi s’exprima d’une voix réfléchie et mesurée :

«  Tu m’as sauvé des affronts et de la honte ; tu m’as sauvé la vie ; tu as sauvé ma couronne. De pareils services méritent une riche récompense. Dis-moi ce que tu désires. Pour autant que cela ne débordera pas les limites de mon royal pouvoir, cela te sera accordé. »

Cette offre extraordinaire réveilla Hendon, tiré de sa rêverie. Il faillit remercier le roi et repousser l’offre, disant qu’il n’avait fait que son devoir et ne désirait pas de récompense, mais une inspiration meilleure lui traversa l’esprit, et il demanda l’autorisation de se recueillir quelques instants en silence pour la considérer. idée approuvée avec gravité par le jeune roi, lequel lui fit remarquer qu’en matière d’affaires importantes il était bon de ne pas prendre de trop hâtives décisions.

Miles se concentra un instant puis se dit : « Oui, voilà bien ce qu’il faut faire — il n’y a pas d’autre moyen d’y arriver [ 146 ]— et assurément l’heure qui vient de s’écouler m’a enseigné qu’il serait épuisant et fort malcommode de continuer sur ma lancée. Oui, voilà ce que je vais requérir. Il est bien heureux que je n’aie pas perdu par un refus l’occasion de le faire. » Il mit alors un genou en terre et dit :

«  Le misérable service que j’ai rendu n’outrepasse pas les bornes du strict devoir d’un sujet, et ne comporte donc aucun mérite ; mais puisque c’est le bon plaisir de sa majesté de le tenir pour digne de récompense, j’aurai le front de présenter une requête à cet effet. Il y a près de quatre siècles, votre majesté ne l’ignore pas, alors que sanglantes étaient les relations entre le roi Jean d’Angleterre et le roi de France, un édit proclama que deux champions se combattraient en lice et que le différend se réglerait ainsi par le jugement de [ 147 ]Dieu. Ces deux rois, et le roi d’Espagne, s’étant réunis pour assister au combat et en juger, le champion français fit son entrée ; mais il était si formidable que nos chevaliers anglais refusèrent de se mesurer à lui. Ainsi l’affaire, qui était d’importance, semblait devoir tourner mal pour le monarque anglais, faute de champion. Or, dans la Tour de Londres était enfermé le seigneur de Courcy, le bras le plus valeureux de toute l’Angleterre, dépouillé de ses titres et possessions, et pourrissant dans une longue captivité. On fit appel à lui ; il accepta et entra en lice en tenue de bataille ; le Français n’eut pas plus tôt aperçu son énorme carrure et entendu prononcer son nom fameux qu’il prit la fuite, et le roi français perdit sa cause. Le roi Jean redonna à De Courcy ses titres et ses possessions, lui disant : « Nomme ce que tu désires ; tu l’auras, dût-il m’en coûter la moitié de mon royaume. » Alors De Courcy mit un genou en terre comme je le fais maintenant et il répondit : « Voici, ô mon suzerain, ce que je sollicite : que moi et mes successeurs après moi bénéficiions du privilège de rester couverts en présence des rois d’Angleterre, aussi longtemps que le trône durera. » Ce don fut accordé, comme votre majesté le sait ; à aucun moment depuis quatre siècles la lignée n’a manqué d’héritier ; si bien que jusqu’à aujourd’hui, le chef de cette antique maison garde sur sa tête son chapeau ou son heaume en présence du roi sans que personne y mette obstacle, ce que nul autre que lui ne peut faire. J’invoque ce précédent à l’appui de ma requête, et supplie votre majesté de ne m’accorder qu’une seule grâce et qu’un seul privilège, à savoir : que moi et mes descendants, en tous temps, aient permission d’être assis en présence de sa majesté le roi d’Angleterre !

— Relève-toi, chevalier, » répondit gravement le roi en lui donnant l’accolade et frappant son épaule du plat de l’épée de Hendon, « relève-toi et assois-toi, ta prière est exaucée. Aussi longtemps que durera l’Angleterre et que la couronne existera, ce privilège demeurera. »

Sa majesté fit quelques pas, distrait ; Hendon se laissa tomber sur une chaise et se mit à table, se faisant remarquer à soi-même : « Quelle bonne idée j’ai eue là, elle m’a ménagé [ 148 ]une fameuse délivrance ; mes jambes n’en pouvaient plus ; si cette idée ne me fût pas venue, j’eusse été obligé de rester debout des semaines entières, jusqu’à ce que guérît l’esprit de mon pauvre gamin. » Après un instant de silence, il poursuivit : « Et c’est ainsi que me voilà devenu chevalier du Royaume des Rêves et des Ombres. Position sociale bien curieuse, bien insolite, en vérité, pour un individu aussi terre à terre que moi. Je ne rirai pas, non, Dieu m’en préserve, car ce qui m’est chimère est pour lui réalité. Et pour moi, en un sens, ce n’est pas non plus illusoire : c’est un authentique reflet de l’esprit plein de douceur et de générosité qui l’anime. » Il marqua une pause. « Ah, et s’il allait m’appeler par mon titre devant témoins ! — le contraste entre ces honneurs et ma vêture prêterait par trop à rire ! Mais peu importe, qu’il m’appelle comme il le voudra, si cela lui fait plaisir ; je serai content. »



XI Le Prince et le Pauvre XIII


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