Le Prince et le Pauvre/XI

De Utopia.
X Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
XII
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


[ 123 ]




CHAPITRE XI.



guildhall.


La bélandre royale escortée de sa flotte somptueuse entama la lente descente de la Tamise au sein d’une jungle d’embarcations illuminées. L’air était chargé de musique, les rives hérissées de feux de joie ; la ville au loin baignait dans une lueur rouge et douce due à une infinité d’illuminations invisibles ; au-dessus jaillissaient vers le ciel maintes spirales légères crépitantes de lumières, semblables, vues de loin, à des lances serties de pierreries qu’on eût lancées ; en avançant, la flotte était accueillie depuis les deux rives par des hourras rugis sans fin jusqu’à l’enrouement et les éclairs et détonations incessants de l’artillerie.

Pour Tom Canty, à demi enfoui dans ses coussins de soie, ces sons et ce spectacle constituaient un émerveillement indescriptible, sublime, stupéfiant. Pour ses petites amies à ses côtés, la Princesse Élisabeth et Lady Jane Grey, tout cela n’était rien.

À la barrière du Dow, la flotte fut remorquée tout au long du Walbrook limpide (dont le cours est enterré depuis deux siècles sous des kilomètres carrés de buildings), jusqu’à Bucklersbury, doublant des maisons et passant sous des ponts grouillants de foules en liesse et brillamment éclairés ; elle vint enfin arrêter sa course dans le bassin où est maintenant Barge Yard, au centre de la partie ancienne de la Cité de Londres. Tom débarqua, lui et son fringant cortège traversèrent Cheapside et allèrent à pied pendant quelques minutes, empruntant le vieux quartier juif et la rue de Basinghall, jusqu’au Guildhall.

Là, Tom et les jeunes dames qui l’accompagnaient furent cérémonieusement accueillis par le Lord Maire et les Anciens de la Cité de Londres, avec leurs chaînes d’or et [ 124 ]leurs uniformes écarlates, et on les conduisit vers une riche estrade officielle à la place d’honneur du grand hall, précédés de hérauts proclamant leur arrivée, précédés aussi de la Masse et de l’Épée, armes de la Cité. Les seigneurs et les nobles dames qui devaient servir Tom et ses deux menues compagnes prirent place derrière leurs chaises.

À une table secondaire les grands de la cour et les autres convives de marque étaient assis, avec les notabilités de la ville ; les gens du commun se mirent à une multitude de tables au rez-de-chaussée. Du haut de leurs socles dans les hauteurs, les géants Gog et Magog, antiques gardiens de la Cité, fixaient de leurs yeux blasés le spectacle qu’ils surplombaient et auquel ils avaient eu le temps de s’accoutumer depuis des générations. Une sonnerie de clairons éclata, une proclamation retentit, et un grassouillet maître d’hôtel apparut en haut du mur de gauche, entouré par ses serviteurs qui portaient avec une grandiose solennité un royal Baron de Bœuf fumant, prêt à être découpé. [ 125 ]On récita les Grâces ; Tom, se conformant aux instructions qu’il avait reçues, se leva — et tous les convives avec lui. Il but une gorgée d’un majestueux gobelet d’amour, de même que la Princesse Élisabeth, puis il le fit passer à Lady Jane et de là à toute l’assemblée. Après quoi commença le banquet.

À minuit les réjouissances furent à leur comble. Alors se produisit un de ces spectacles pittoresques qui était autrefois si admiré. Voici la description naïve qu’en donne en son langage un chroniqueur qui en fut témoin.

« Place fut faite et enfin entrèrent baron et comte vêtus à la turque de robes de brocard chamarré, bonnets en velours cramoisi profusément cerclés d’or, armés de deux épées appelées cimeterres, suspendues par grands baudriers d’or. Puis vinrent autre baron et autre comte en longues robes de satin jaune entrecroisé de satin blanc ; chaque pli de satin blanc était doublé de satin cramoisi à la russe, portant des couvre-chefs fourrés de petit-gris, chacun d’eux tenant une hache et chaussé de poulaines, (bottes à longues pointes d’un pied de long) retroussées vers le haut. Après eux vint chevalier, puis Grand Amiral, avec lui cinq gentilshommes en manteaux de velours cramoisi, descendant bas dans le dos, et devant jusqu’aux rotules, lacés sur leurs poitrines par des chaînes d’argent ; des capes de satin cramoisi au-dessus, et sur la tête des couvre-chefs à la façon des danseurs, surmontés de plumes de faisans. Ils étaient habillés à la prussienne. Porteurs de torches, au nombre de peut-être cent, étaient revêtus de satin cramoisi et de vert, comme les Maures, et leurs visages étaient noirs. Puis vint Mominie. Puis Ménestrels, qui étaient déguisés, dansèrent ; et seigneurs et dames carolèrent aussi, tant sauvagement que c’était plaisir de les voir. »

Et tandis que Tom du haut de son siège contemplait cette danse sauvage, éperdu d’admiration devant l’éblouissant entremêlement de couleurs kaléidoscopiques offert par la roue virevoltante de danseurs aux silhouettes tapageuses au-dessous de lui, [ 126 ]vêtu de haillons le jeune prince de Galles, le vrai, proclamait haut et fort ses droits et ce qu’il avait subi, dénonçait l’imposteur, exigeait qu’on le laissât entrer, devant les grilles du palais. La foule qu’amusait prodigieusement cet épisode se bousculait et se penchait pour apercevoir le petit émeutier. Enfin elle se mit à le contrefaire et à se moquer de lui, cherchant délibérément à exciter davantage encore sa risible fureur. Des larmes d’humiliation lui montèrent aux yeux mais il tint bon et défia la foule avec une majesté toute royale. On le taquina encore, d’autres railleries le piquèrent au vif, tandis qu’il s’écriait :

« Je vous le redis, grossière troupe inéduquée, je suis le Prince de Galles ! Tout désespéré et sans amis que je sois, bien que sans nulle parole amie ni aide dans ma détresse, je ne céderai pas d’un pouce, je tiendrai bon !

— Prince ou non, c’est égal, vous êtes un vaillant garçon. Et vous ne serez pas sans amis, je me tiendrai ici à vos côtés pour le prouver. Notez que vous pourriez rencontrer pire, soyez-en sûr, qu’un ami tel que Miles Hendon, sans fatiguer bien longtemps vos jambes à le chercher. Donnez un peu de repos à vos jeunes mâchoires, mon cher enfant, je sais parler le langage de cette niche à rats comme si j’y étais né. »

L’orateur était une sorte de Don César de Bazan, par le costume, l’aspect, et la manière de se carrer. Il était grand, bien bâti et musclé. Son manteau et son sac étaient coûteux, mais usés jusqu’à la corde, et leurs dorures tristement ternies ; sa fraise froissée et abîmée ; la plume de son chapeau déformé était cassée et lui donnait l’air débraillé et minable  ; à son côté, une longue rapière dans un fourreau rouillé ; sa façon de se mouvoir révélait au premier coup d’œil le soldat en vadrouille. Le discours de cet invraisemblable personnage fut accueilli par une explosion de rires et de railleries. On cria : « Que voilà encore un prince déguisé ! — Tiens ta langue, camarade, on dirait qu’il est dangereux ! — C’est qu’il en a bien l’air ! Regarde ses yeux ! — Qu’on lui prenne le gamin ! Dans la mare avec le mioche ! » [ 127 ]

Une main, incontinent, se posa sur le prince, sous l’effet de cette géniale suggestion ; tout aussi vite la longue épée de l’étranger jaillit de son fourreau et l’insolent se retrouva à terre estourbi par le plat de la lame. Aussitôt une vingtaine de voix braillèrent : « À mort ce chien ! Tuez-le ! Tuez-le ! » et la populace cerna le soldat, qui s’adossa à un mur et se mit à faire tournoyer vertigineusement son arme. Ses victimes furent envoyées bouler de tous côtés, mais le flot montant de la cohue foulait aux pieds leurs silhouettes inanimées et continuait de se précipiter à l’assaut du champion avec une furie qui ne diminuait pas. Ses instants semblaient comptés et sa perte certaine lorsque soudain éclata un appel de trompettes, une voix cria : « Place ! Place au messager du roi ! » et une troupe à cheval [ 128 ]chargea la foule des assaillants qui s’enfuirent à toutes jambes pour se mettre à l’abri. Le hardi inconnu prit le prince dans ses bras et se retrouva bientôt fort loin du danger et de la foule.

Revenons à Guildhall. Brusquement, aiguë, recouvrant le fracas de la jubilation et des réjouissances, un clairon détacha sa note limpide. Le silence s’établit aussitôt. On entendit des « Chut ! » ; puis solitaire une voix s’éleva, celle d’un messager du Palais, elle égrenait à destination de l’auditoire une proclamation que la foule, debout, écoutait. Les derniers mots, solennellement prononcés, furent :

«  Le roi est mort. »

La large assemblée [ 129 ]baissa la tête, d’un mouvement unanime ; resta ainsi, dans un silence absolu, quelques instants ; puis tous en chœur se laissèrent tomber à genoux, tendirent les mains vers Tom, et une puissante clameur éclata semblant ébranler tout l’édifice :

«  Vive le roi ! »

Les yeux égarés du malheureux Tom parcoururent ce stupéfiant spectacle, se posant rêveusement pour finir sur les princesses agenouillées à ses côtés, y restant un instant, puis remontant vers le Comte d’Hertford. Une inspiration soudaine lui vint, son visage s’éclaira. Il chuchota à l’oreille de Lord Hartford :

«  Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur, sur votre foi ! Si je donnais un ordre, de ces ordres que seuls les rois ont le privilège et la prérogative d’émettre, cet ordre serait-il obéi, sans que personne se lève pour me dire non ?

— Personne, ô mon suzerain, personne dans tous les royaumes environnants. Vous représentez la majesté de l’Angleterre. C’est vous le roi ; votre parole est la loi. »

Tom reprit d’une voix vibrante, sérieuse, impétueuse :

«  Alors la loi du roi sera une loi de miséricorde, dès aujourd’hui, et plus jamais une loi sanguinaire ! Levez-vous, sortez, allez droit à la Tour de Londres ; faites savoir que le roi ordonne que le duc de Norfolk ne meure pas ! »

Ces paroles furent attrapées au vol et circulèrent avec vivacité de bouche en bouche jusqu’au fin fond du hall, et tandis que Hertford partait en toute hâte, une autre clameur prodigieuse s’éleva :

«  Le règne sanglant est fini ! Vive Édouard, roi d’Angleterre ! »



X Le Prince et le Pauvre XII


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