Le Prince et le Pauvre/VI

De Utopia.
V Conte pour jeunes personnes de tous âges
illustré par F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920)
Mark Twain
traduit par Zyéphyrin Pomier
VII
The Prince and The Pauper. A Tale for Young People of All Ages, illustrated by F. T. Merrill (1848-1936), John J. Harley (1840-1919), L. S. Ipsen (1840-1920), James R. Osgood & Co., Boston, 1882
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Formulaire : Édition


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The Prince and The Pauper, p. 071i.jpg
On instruit Tom

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CHAPITRE VI.



on instruit tom.


On conduisit Tom dans le grand salon d’une noble suite, on l’aida à s’y asseoir (ce qu’il détesta faire devant ces hommes plus âgés que lui et ces personnages de haut rang). Il les pria de s’asseoir aussi mais ils se bornèrent à le remercier à voix basse ou en s’inclinant et ils restèrent debout. Quand il voulut insister, son « oncle », le comte d’Hertford, lui souffla à l’oreille :

« Daignez ne pas insister, monseigneur. Il n’est pas convenable qu’ils soient assis devant vous. »

On annonça Lord Saint-John ; après s’être incliné respectueusement devant Tom, celui-ci dit :

« Je suis chargé par le roi d’une mission confidentielle. Sera-ce le bon plaisir de votre altesse royale de renvoyer les personnes présentes, excepté le comte d’Hertford ? »

Ayant remarqué que Tom ne semblait pas savoir comment s’y prendre, Hertford

[ 74 ]lui souffla de faire signe de la main, sans nécessité de parler, à moins qu’il choisît de le faire. Quand les courtisans se furent retirés, Lord Saint-John parla :

« Voici les ordres de sa majesté. Le prince, pour de puissantes et nécessaires raisons d’état, dissimulera avec grâce sa maladie par tous les moyens qui seront en son pouvoir, jusqu’à sa guérison et son retour à l’état normal. Pour l’éclairer : il ne dira jamais qu’il n’est pas le véritable prince, héritier du noble trône d’Angleterre ; il saura soutenir sa princière dignité ; il recevra sans protester aucunement, ni en paroles ni en gestes, les respects et la révérence que lui destinent les antiques usages ; il ne parlera plus à personne de cette basse naissance et de cette vie vulgaire forgées par son imagination à partir des chimères invraisemblables que cause sa maladie ; il s’appliquera à ramener à sa mémoire tout ce que précédemment il était tenu de savoir ; s’il y échoue il gardera le silence, ne marquera aucune surprise, ne trahira par nul signe ce qu’il a pu oublier ; dans les affaires d’état, s’il est perplexe et ne sait comment se conduire ou comment parler, il ne laissera percer aucune inquiétude, devant les regards curieux de l’assistance, mais recourra aux conseils de Lord Hertford ou de ma modeste personne, qui avons reçu du roi l’ordre de rester à ses côtés pour le servir jusqu’à révocation de ces ordres. Ainsi a parlé sa majesté, qui envoie ses salutations à votre altesse royale et prie Dieu dans Sa miséricorde de vous ramener à la guérison et de vous conserver maintenant et toujours en Sa sainte garde. »

Lord Saint John salua et se plaça sur le côté. Tom répondit avec résignation :

« Le roi a parlé ; nul ne peut négliger ses ordres ou les adapter à ses propres mesures. Le roi sera obéi. »

Lord Hertford ajouta :

« Pour ce qui est des instructions de sa majesté le roi concernant les livres et [ 75 ]autres sujets austères, Il se peut qu’il plaise à votre altesse d’agrémenter son temps par des divertissements de nature légère, de peur d’arriver en mauvaise forme au banquet et d’en souffrir. »

Le visage de Tom marqua quelque surprise et se fit interrogateur ; il rougit lorsqu’il vit l’expression peinée de Lord Saint John. Sa seigneurie dit :

« Votre mémoire vous a encore trahi et vous montrez de l’étonnement ; qu’il vous plaise cependant de ne pas vous laisser abattre car cet état n’est pas destiné à durer ; il va vous quitter lorsque votre maladie sera guérie. Lord Hertford faisait allusion au banquet de la cité, qui a reçu il y a deux mois de la bouche du roi la promesse que votre altesse y serait présente.Vous en ressouvenez-vous à présent ?

— À ma vive contrariété je dois avouer que je l’avais effectivement oublié, » dit Tom avec hésitation et en rougissant à nouveau. [ 76 ]

À ce moment on annonça Lady Elizabeth et Lady Jane Grey. Les deux lords échangèrent un regard expressif et Hertford se dirigea en hâte vers la porte. Quand les jeunes filles passèrent près de lui il leur dit à voix basse :

« Je vous supplie, hautes dames, de ne pas paraître remarquer ses sautes d’humeur, ni de montrer aucune surprise si sa mémoire le trahit… Il sera douloureux pour vous de découvrir combien il trébuche sur le plus léger obstacle. »

Au même moment, Lord Saint John glissait à l’oreille de Tom :

« Plaise à votre altesse de diligemment respecter et garder en mémoire les désirs de sa majesté : retrouver le plus de souvenirs possibles, et faire en sorte que vous paraissiez vous souvenir aussi des autres. Ne laissez pas, du moins volontairement, percevoir combien vous êtes changé. Vous savez avec quelle tendresse vos compagnes de jeux depuis l’enfance vous portent dans leur cœur, et à quel point ces altérations pourraient les faire souffrir. Votre majesté désire-t-elle que je reste ici, ainsi que votre oncle ? »

Tom, d’un geste et d’un murmure fit comprendre que oui : il commençait à se former ; et avec toute la simplicité de son cœur il était résolu à s’acquitter du mieux qu’il pourrait de ce que le roi exigeait.

En dépit de toutes les précautions, la conversation entre les trois jeunes personnes créa quelques embarras. À dire vrai, Tom faillit plus d’une fois se laisser aller à confesser qu’il ne se sentait guère à la hauteur du rôle qui lui était imparti ; mais le tact de la princesse Élisabeth lui épargna cet aveu, ou bien un mot jeté apparemment au hasard par l’un ou l’autre des deux lords qui le surveillaient, permit d’aboutir au même heureux résultat. Une seule fois la petite Lady Jane lui causa une vraie frayeur en lui demandant :

« Avez-vous aujourd’hui présenté vos respects à sa majesté la reine, monseigneur ? »

Tom hésita, parut fort malheureux, et allait bégayer une réponse hasardeuse, lorsque Lord Saint John le rattrapa à temps et répondit à sa place avec toute la grâce et l’aisance d’un vieux courtisan rompu aux situations délicates et sachant y faire face :

« Assurément, madame, il l’a fait, elle l’a grandement rassuré au sujet de la santé du roi ; n’en est-il pas ainsi, votre altesse ? » [ 77 ]

Tom marmonna quelque chose qui fut pris pour un assentiment, mais il se sentait entraîner vers des zones dangereuses. Un peu plus tard mention fut faite que Tom n’étudierait plus pour l’instant, sur quoi sa petite seigneurie s’exclama :

« Oh, quel dommage, quel dommage ! Vous faisiez de tels progrès ! Mais prenez votre mal en patience ; vous serez un jour favorisé comme votre père du don de parler un grand nombre de langues, ô mon gentil prince.

— Mon père ! s’écria Tom étourdiment. Je suis bien sûr qu’il parle de telle façon sa propre langue que personne à part les cochons de l’étable ne [ 78 ]saurait comprendre ce qu’il veut dire ; et quant à apprendre quoi que ce soit il… »

Il leva la tête et rencontra le regard solennellement réprobateur de Lord Saint John.

Il s’arrêta net, rougit, et reprit d’une voix basse et triste : « Ah, voilà que ce mal me persécute à nouveau, mon esprit a encore battu la campagne. Je ne voulais certainement pas manquer au respect dû à mon roi.

— Nous le savons bien, sire, dit la princesse Élisabeth, prenant entre ses deux paumes la main de son « frère », d’une manière aussi respectueuse que caressante ; veuillez ne pas vous troubler pour si peu. La faute en est à votre mal, pas à vous.

— Vous me réconfortez, gente dame, dit Tom avec gratitude, et mon cœur me pousse à vous en rendre grâces, si m’est permise cette hardiesse. »

Il advint aussi que la petite Lady Jane étourdiment lance à Tom une phrase en grec. L’œil prompt de la princesse Élisabeth perçut aussitôt l’air inexpressif que prenait le destinataire de la phrase, devina qu’il était perdu ; sans se démonter, elle lança à la place de Tom une réponse en grec, et détourna tout de suite la conversation.

Le temps s’écoula agréablement et à tout prendre sans anicroche. Tom fit de moins en moins de bévues ; il se sentit de plus en plus à l’aise, à les voir tous se pencher sur lui avec tant d’affection, faire tout leur possible pour l’aider, ne pas sembler remarquer ses fautes. Quand il s’avéra que ces jeunes demoiselles l’accompagneraient le soir au banquet du Lord-Maire, son cœur sauta dans sa poitrine de joie et de soulagement : il sentait vraiment qu’il ne serait pas sans ami au sein de ces nuées d’étrangers et d’inconnus. Dire qu’une heure plus tôt, l’idée qu’elles dussent l’accompagner lui eût causé une terreur insurmontable !

Les anges gardiens qui protégeaient Tom, à savoir les deux Lords, se sentaient moins à l’aise que les plus jeunes face à la perspective de cette rencontre. Ils se percevaient tel celui qui à la barre d’une grande embarcation doit traverser un détroit périlleux ; sans cesse en alerte, ils trouvaient que leur tâche n’était pas jeu d’enfant. [ 79 ]Si bien qu’à la fin de la visite des demoiselles, lorsque Lord Guilford Dudley fut annoncé, non seulement ils estimèrent avoir prodigué suffisamment d’énergie pour venir à bout de leur tâche, mais ils craignirent en outre de ne plus être eux-mêmes assez en forme pour ramener le bateau à son point de départ et avoir à réitérer toute la traversée avec ses angoisses ; ils suggérèrent respectueusement à Tom d’annuler cette visite et de présenter ses excuses, ce à quoi il fut heureux d’obtempérer, bien que l’ombre d’une déception eût pu être observée sur le visage de Lady Jane quand elle vit refuser l’entrée au bel adolescent en question.

Tous se taisaient maintenant. Il semblait qu’on attendît quelque chose mais Tom ne comprenait pas de quoi il s’agissait. Il regarda Lord Hertford qui lui fit un signe qu’il ne sut pas interpréter non plus. La vigilante Élisabeth vint à son secours avec l’aisance et la grâce qui lui étaient habituelles. Elle demanda, avec une révérence :

« La faveur du prince notre frère nous autorisera-t-elle à nous retirer ? »

Tom répondit :

« Certes vos altesses auront de moi tout ce qu’elles désireront, [ 80 ]il suffit qu’elles parlent, quoique j’eusse préféré donner tout ce qui relève de ma puissance misérable plutôt que la lumière et la bénédiction incarnées par leur présence. Allez en paix ; que Dieu vous accompagne. »

Il sourit à part soi : ce n’est pas pour rien, pensa-t-il, que j’ai fréquenté tant de princes dans mes lectures, et enseigné à ma langue l’art fleuri de tourner un gracieux compliment.

Lorsque les illustres demoiselles eurent disparu, Tom épuisé se tourna vers ses gardiens et demanda :

« La faveur de vos seigneuries m’autorise-t-elle à prendre en quelque recoin un peu de repos ?

— Nous sommes aux ordres de votre altesse, répondit Lord Hertford : c’est à elle de commander et à nous d’obéir. Quelque repos lui est assurément nécessaire, car elle aura sous peu à voyager vers la Cité de Londres. »

Il sonna, un page apparut, à qui il fut enjoint d’aller chercher Sir William Herbert. Ce gentilhomme se présenta aussitôt [ 81 ]et conduisit Tom vers une pièce intérieure. Tom tendit la main vers un gobelet d’eau fraîche : un serviteur vêtu de soie et de velours saisit aussitôt le gobelet et, fléchissant le genou, le lui présenta sur une soucoupe d’or.

Ensuite, fort las, le prisonnier s’assit pour retirer ses bottes, demandant timidement du regard qu’on le laissât faire, mais un nouveau rabat-joie vêtu de velours et de soie vint s’agenouiller à ses pieds pour s’acquitter à sa place de cette mission. Il fit encore deux ou trois tentatives pour agir par lui-même mais, prévenu à chaque fois, y renonça avec un soupir résigné, murmurant :« Le diable m’emporte ! je m’étonne qu’ils n’exigent pas aussi de respirer à ma place ! » Drapé dans une somptueuse robe de chambre et chaussé de pantoufles il s’étendit enfin pour se reposer sinon dormir, sa tête étant trop pleine de pensées et la salle trop pleine de spectateurs pour le lui permettre. Il ne pouvait pas chasser les premières, elles restaient là ; il ne savait pas comment renvoyer les deuxièmes, ils restaient là eux aussi, à son grand regret… et au leur.

Quand Tom était sorti, ses deux nobles gardiens étaient restés seuls. Ils laissèrent passer un peu de temps, arpentant le plancher et hochant beaucoup la tête, puis Lord St. John prit la parole :

« En un mot, qu’en pensez-vous ?

— En un mot, voilà. Le roi approche de sa fin, mon neveu est fou, fou sur le trône il montera, fou il restera. Que Dieu protège l’Angleterre car elle va en avoir besoin.

— Indubitablement, c’est bien là ce qui s’annonce. Mais… ne pensez-vous pas du tout que…, que… »

L’orateur hésitait et finalement cessa de parler. Il sentait visiblement qu’il s’aventurait sur un terrain fort délicat. Lord Hertford se planta devant lui, le regarda dans les yeux :

« Continuez, dit-il. Personne d’autre que moi ici ne vous entend. Que je ne pense pas du tout que quoi ? [ 82 ]

— Je trouverais déplaisant de formuler ce que j’ai à l’esprit, devant vous qui par le sang êtes de lui si proche, monseigneur. Mais soit, j’implore votre indulgence s’il est outrageant en vérité de trouver étrange que la folie puisse modifier de cette façon son allure et ses manières ! … non pas que son allure ou ses discours ne soient pas toujours princiers, mais une différence est perceptible, quelque minime qu’elle soit, en regard de ce qu’ils étaient auparavant. Ne paraît-il pas quelque peu étonnant que sa folie ait filtré ce qui était dans sa mémoire : ce que sait son père ; ce qui lui est dû ; comment doivent se comporter ceux qui l’entourent ; que le souvenir du latin lui soit resté mais non celui du français ou du grec ? Monseigneur, daignez sans en prendre offense alléger mes inquiétudes et avoir titre à ma reconnaissance la plus entière. Qu’il ait dit qu’il n’était pas le prince, voilà ce qui m’obsède. Si bien que…

— Chut, monseigneur, vos paroles sont haute trahison. Avez-vous oublié les ordres du roi ? Souvenez-vous que vous écouter seulement ferait déjà de moi un complice de votre crime. » [ 83 ]

St. John pâlit et dit précipitamment :

« C’était une erreur de ma part, je le reconnais. Ne me dénoncez pas, veuille votre courtoisie m’accorder cette grâce, et je n’y reviendrai ni en pensée ni en paroles. Ne soyez pas inhumain, monsieur, ou sinon c’en est fait de moi.

— Voilà qui me suffit, monseigneur. Pour peu qu’il ne vous arrive plus d’outrager mes oreilles ou celles de personnes extérieures, il en sera comme si vous n’aviez rien dit. Mais que vos soupçons se dissipent : c’est le fils de ma sœur : sa voix, son visage, ses traits ne me sont-ils pas familiers depuis qu’il est au berceau ? L’aliénation peut être cause de toutes les étrangetés que vous avez relevées et de bien d’autres encore. Vous souvenez-vous de quelle déroutante façon le vieux baron Marley, pris de folie, oublia ce qu’il avait su être pendant soixante années et décida [ 84 ]qu’il avait été quelqu’un d’autre ? Il allait même jusqu’à affirmer qu’il était le fils de Marie-Madeleine et que sa tête était en cristal de Venise ; c’est pure vérité : il ne souffrait pas que l’on y touchât, craignant que par inadvertance quelque fêlure s’y produisît. Apaisez donc vos craintes, mon bon seigneur, c’est bien le prince, je le connais bien — il sera bientôt votre roi ; vous auriez peut-être plus intérêt à fixer cela dans votre esprit qu’à vous appesantir ailleurs. »

Ils poursuivirent encore un peu leur conversation, Lord Saint-John réparant son erreur du mieux qu’il le pouvait, protestant à nouveau que cette fois-ci il y croyait tout à fait fermement et ne douterait plus à l’avenir ; Lord Hertford libéra son co-gardien, prit le quart, et s’assit, veillant. Sa préoccupation était profonde : on voyait bien que plus il y pensait, plus il était soucieux. Il se mit à arpenter le plancher çà et là, soliloquant.

« Parbleu, c’est bien le prince, cela se doit, il le faut. Pourrait-on soutenir qu’il puisse y avoir dans ce pays deux personnes de sang différent si absolument pareilles ? Et quand cela serait, quel miracle inouï, que l’un fût projeté en la place de l’autre ! Non, une telle idée est idiote, idiote, idiote ! » [ 85 ]


Il dit en conclusion :

« Voyons ! Que ce soit un imposteur qui se fasse appeler prince, voilà qui serait somme toute naturel, et même raisonnable. Mais vit-on jamais un imposteur qui, appelé prince par le roi, appelé prince par la cour, appelé prince par tous, nierait ce titre et s’élèverait contre sa propre promotion ? Non ! Par l’âme de Saint Swithin, cela est impossible ! C’est bien le prince, devenu fou ! »



V Le Prince et le Pauvre VII


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