Le Journal d’Ève
1906, édition originale

De Utopia.

Le Journal d’Ève
Traduit du ms. original.

illustré par Lester Ralph


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Journal d’Ève
𝔗𝔯𝔞𝔡𝔲𝔦𝔱 de l’𝔬𝔯𝔦g𝔦𝔫𝔞𝔩

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Samedi

Je suis maintenant presque âgée d’une journée entière. Je suis arrivée hier. Du moins c’est ce qu’il me semble. Et il en doit être ainsi, car s’il y a eu un jour-avant-hier, je n’y étais pas à ce moment, sinon je devrais m’en souvenir. Il se pourrait, bien sûr, que cela se soit produit sans que je ne le remarque. Très bien ; je vais faire très attention, maintenant, et s’il arrive encore un jour-avant-hier, j’en prendrai note. Il est préférable de bien commencer et de ne pas laisser les jours s’embrouiller, car un instinct me dit que ces détails deviendront un jour d’une grande importance pour les historiens.

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Car j’ai l’impression que je suis une sorte d’ « expérience ». J’en ai l’impression exacte. il est impossible que quiconque ait cette impression plus nettement que moi. Voilà ce que je suis ; une « expérience ». Pas autre chose. Mais si je suis une « expérience », suis-je toute l’ « expérience » ? Non. Je ne crois pas. Je crois que les autres choses qui m’entourent font partie de l’expérience, bien que j’en sois la partie la plus importante. Ma situation est-elle assurée, ou dois-je me préoccuper de l’assurer ? J’ai bien peur que cette dernière probabilité ne soit la vraie. Un instinct me dit que la vigilance éternelle est la condition essentielle de la suprématie. (Voilà une phrase très bien, il me semble, pour une personne si jeune.)

Toutes les choses paraissent mieux aujourd’hui qu’hier. Dans la précipitation du dernier moment, hier, les montagnes avaient été laissées un peu inachevées. Les plaines étaient couvertes de débris et d’ébauches. L’aspect en était sinistre. Les grands ouvrages d’art ne supportent pas la hâte. Et certainement, ce nouveau monde, si majestueux, est une véritable œuvre d’art. Il s’en faut de peu, d’ailleurs, qu’il soit parfait, malgré la rapidité de l’exécution. Les étoiles, par exemple. Il y en a trop à certains endroits, et pas assez à d’autres. Mais cela peut s’arranger, j’en suis sûre. La lune, la nuit dernière, était mal attachée. Elle a glissé, et elle est tombée en dehors du plan. C’est une perte sérieuse. J’ai le cœur brisé rien que d’y penser. Il n’y a rien parmi les autres motifs d’ornementation et de décoration qui soit comparable à la lune pour la beauté, et le fini. On aurait dû l’attacher plus solidement. Si seulement on peut la rattraper, il faut espérer qu’à l’avenir…

Mais, voilà. Où est-elle allée ? Si c’est quelqu’un qui l’a prise, sûrement il ne la rendra jamais. Je dis cela parce que j’en ferais autant à sa place. Pour d’autres choses, je présume que je pourrais être honnête, mais je me rends bien compte déjà que le fond de mon âme et de ma nature, c’est l’amour de la beauté, une passion frénétique pour tout ce qui est beau. Il ne serait pas prudent de me confier une lune qui appartiendrait à une autre personne, si cette personne ignorait que c’est moi qui l’ai. Une lune que je trouverais en plein jour, peut-être que je la rendrais. J’aurais peur que quelqu’un me voie. Mais si j’en trouvais une la nuit, je suis sûre que je m’arrangerais pour que personne n’en sache rien.. la J’adore les lunes. Il n’y a rien de plus romantique. Je voudrais que nous ayons cinq ou six. Je n’irais jamais me coucher. Je ne serais jamais fatiguée de rester assise sur la mousse, à les regarder.

Les étoiles, aussi, sont très bien. Je voudrais en avoir quelques-unes pour mettre dans mes cheveux. Mais je crains bien de ne pouvoir jamais en attraper Vous seriez étonné de voir comme elles sont loin, sans en avoir l’air. Quand elles ont commencé à briller, la nuit dernière, j’ai essayé d’en faire tomber avec un bâton, mais je n’ai pu les atteindre, ce qui m’a bien étonnée. Alors, j’ai lancé des mottes de terre, jusqu’à ce que je fusse fatiguée. Mais sans résultat. Je suis un peu gauche et ne lance pas très bien. Pourtant, deux ou trois fois je suis passée très près,. Et je suis sûre que j’en aurais attrapé quelqu’une, si j’avais continué. Mais j’étais vraiment à bout de forces. J’ai un peu pleuré, ce qui est naturel, je pense, à mon âge, et après m’être reposée, J’ai pris un panier et je suis allée vers l’horizon, à l’endroit où les étoiles touchent la terre, pour en cueillir quelques-unes. C’était bien mieux, car j’étais sûre de pouvoir les prendre délicatement, sans risquer de les casser comme en lançant des mottes de terre. Mais c’était plus loin que je n’avais cru et je dus y renoncer. J’étais si fatiguée que j’avais peine à traîner mes pieds. lis étaient d’ailleurs tout entrés et très douloureux. Il ne fallait pas songer à retourner à la maison. J’étais trop loin, et il commençait à faire froid. Mais je trouvai une famille de tigres au milieu desquels je me blottis avec une impression de confort douillet. Ces animaux ont une haleine délicieuse, car ils se nourrissent de fraises. Je n’avais jamais vu de tigre jusqu’à ce moment, mais je les reconnus immédiatement, à leur pelage rayé. Si je pouvais avoir une de ces peaux, voilà qui ferait une jolie robe ! Aujourd’hui, je commence à me faire une idée plus exacte des distances. Jusqu’alors, j’étais si naïve que quand je désirais quelque chose, j’étendais la main pour le prendre, instinctivement, même quand c’était à une lieue de moi d’autres fois, quand c’était tout près, mais qu’entre l’objet et moi il y avait des épines, par exemple, qui m’avertissaient de leur présence, cruellement. J’ai profité de mes leçons. Et j’ai trouvé un axiome, je l’ai trouvé toute seule. C’est le premier : « L « Expérience » piquée craint les épines. » Je pense que ce n’est pas mal, pour une personne si jeune. J’ai suivi l’autre « Expérience » hier après-midi, à une certaine distance, pour voir quel individu ce pouvait être. Mais je n’ai pas pu m’en rendre compte. Je pense que c’est un homme. Je n’ai jamais vu d’homme auparavant, mais il me semble que c’en est un. Je ressens plus de curiosité à son égard qu’envers tous les autres reptiles. Cet homme est évidemment un reptile, car il a les cheveux sales et les yeux bleus, et toute l’allure d’un reptile. Il n’a pas de hanches. Il se termine en pointe comme une carotte. Ainsi je pense que c’est un reptile. A moins que ce soit un motif architectural. J’en avais peur, au commencement, et j’étais toujours prête à prendre la fuite quand il se retournait, car je pensais qu’il allait me donner la chasse. Mais j’ai fini par m’apercevoir que c’était plutôt lui qui avait peur. Aussi j’ai perdu toute timidité. Une fois, je l’ai suivi, pendant plusieurs heures, à vingt pas derrière lui. Il avait l’air nerveux et malheureux. A la fin, il n’a plus pu le supporter, et il a grimpé sur un arbre. J’ai attendu un moment qu’il redescendît, puis je me suis lassée, et je suis partie. Aujourd’hui, la même chose. Je l’ai fait monter à l’arbre une fois de plus. Dimanche : Il est encore là-haut. Il se repose, apparemment. Mais c’est une ruse. Ce n’est pas dimanche, le jour du repos, c’est samedi. Il m’a l’air d’une créature que le repos intéresse plus que tout au monde. Moi, je serais fatiguée, de me reposer si longtemps. Je le suis déjà, de rester assise, à surveiller l’arbre. Cela me stupéfie de voir une paresse semblable. On nous a renvoyé la lune, la nuit dernière. J’en ai été rudement contente. C’est très, gentil de leur part. Elle a encore glissé, quelques heures après, et disparu de nouveau. Mais je ne m’en suis pas tourmentée. Avec des voisins semblables, il n’y a pas à se tourmenter. Ils la renverront chaque fois. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour les remercier. Si je leur faisais passer quelques étoiles ? Nous en avons plus qu’il ne nous en faut. Je dis « nous », je devrais dire « je ». Car le reptile n’a pas l’air de se préoccuper de quoi que ce soit. Il a des goûts vulgaires, et il n’est pas bon. Quand je suis. sortie hier, au crépuscule, je l’ai vu qui avait quitté son arbre, et qui essayait d’attraper les petits poissons tachetés qui jouent dans l’étang. J’ai été obligée de lui lancer des mottes de terre pour le forcer à regagner son arbre et à les laisser tranquilles. Pourquoi faisait-il cela ? Serait-ce qu’il n’a pas de cœur ? Pourquoi n’a-t-il pas pitié de ces pauvres petites créatures ? A-t-il été mis au monde et fabriqué pour des choses aussi fâcheuses ? Il n’a pas l’air méchant, cependant. Une des mottes de terre l’a atteint derrière l’oreille, et il a fait entendre quelques paroles. Cela m’a causé une émotion. C’était la première fois que j’entendais parler une autre personne que moi. Je n’ai pas compris les paroles, mais elles paraissaient énergiques. Dès que j’ai vu qu’il voulait parler, mon intérêt pour lui s’est accru. J’adore parler. Je parle toute la journée, et, dans mon sommeil, également. Je dis des choses très intéressantes, mais si j’avais quelqu’un pour me donner la réplique, je serais deux fois plus intéressante et ne m’arrêterais jamais de parler, si l’on voulait. Est-ce un homme ? N’est-ce pas un homme ? Je vais le considérer comme tel jusqu’à preuve du contraire. Cela vaudra mieux que de rester dans l’incertitude. Dimanche suivant : Toute la semaine j’ai rôdé autour de lui, essayant de lier connaissance. Je faisais tous les frais de la conversation, parce qu’il est timide, mais cela ne m’a pas gênée. Il avait l’air content de me voir, et j’ai employé autant que j’ai pu le mot « nous » parce que cela semblait le. flatter. — : Cela commence à aller très bien. Nous faisons de plus en plus connaissance. Il n’essaye plus de m’éviter. C’est un bon signe. Il paraît heureux de m’avoir auprès de lui. Cela me plaît, et je cherche à me rendre utile de toutes les manières possibles, pour me faire encore mieux voir de lui. Ces deux ou trois derniers jours, j’ai pris la peine de lui nommer tous les objets qu’on rencontrait, et cela a été pour lui d’un grand secours, car il n’est pas du tout doué à ce point de vue. Il lui est impossible de trouver proprement le nom des choses. Je n’ai pas l’air de m’en apercevoir, pour ne pas l’humilier. Dès qu’une nouvelle créature se présente devant nous, je lui dis le nom, tout de suite, avant qu’il ait eu le temps de rougir de son silence. Je l’ai ainsi tiré d’affaire des tas de fois. Je n’ai pas le même défaut que lui. Aussitôt que j’ai jeté les yeux sur un animal, je sais ce qu’il est. Je n’ai pas besoin de la moindre réflexion. Le véritable nom me vient tout de suite, comme par une inspiration. Et, sûrement, c’est une inspiration, car je ne le connaissais pas quelques secondes auparavant. Rien qu’à voir la forme de l’animal, et son allure, je sais le, nom. Quand le canard arriva, il se figura tout de suite que c’était un chat sauvage. Je vis cela dans son œil. Mais je sauvai la situation, tout en m’arrangeant pour ne pas froisser sa vanité. Je me mis simplement à m’écrier, sur un ton de surprise charmée, comme si c’était une chose connue dès longtemps : « Dieu me pardonne ! N’est-ce pas là le canard ? » Je lui expliquai ensuite, sans en avoir l’air, à quoi je l’avais reconnu. Il paraissait bien un peu piqué que je fusse mieux renseignée que lui. Mais il était non moins évident qu’il m’admirait. Et c’était une impression fort agréable. J’y ai pensé plusieurs fois, délicieusement, avant de dormir. Combien peu de choses il faut pour nous rendre heureux !

Jeudi : Mon premier chagrin. Hier, il m’évita, et semblait fuir ma conversation. Je ne voulais pas le croire et je pensais qu’il y avait quelque erreur. Car j’aime à être avec lui et à l’entendre parler. Comment pouvait-il être méchant envers moi qui ne lui avais rien fait ? Cependant, il fallait se rendre à l’évidence. Je m’en fus donc à l’écart et m’assis, pensive, à la place où je le vis pour la première fois, le matin que nous fûmes créés. J’ignorais alors tout de lui, et il m’était bien indifférent. Mais maintenant, c’était une place de deuil. Les plus petites choses me parlaient de lui, et j’avais le cœur brisé. Je ne savais pas très bien pourquoi, car c’était un sentiment tout nouveau, un véritable mystère que je ne pouvais pas m’expliquer.

Quand vint la nuit, je n’y tins plus. Je ne pouvais plus supporter ma solitude. D’ailleurs, il pleuvait. Je me dirigeai donc vers le nouvel abri qu’il avait construit récemment, pour lui demander ce que j’avais fait de mal, comment je pouvais le réparer et regagner son amitié. Mais il me mit dehors, sous la pluie, et ce fut mon premier chagrin Dimanche : Il est redevenu gentil. Je suis heureuse. Mais quelles journées lugubres je viens de passer ! Je fais tout ce que je puis pour ne pas y penser. J’ai essayé de lui attraper quelques-unes de ces pommes, mais je ne sais pas encore bien lancer les pierres. Bien que j’aie manqué à tous les coups, je suppose que la bonne intention lui a fait plaisir Ce sont des fruits défendus. Il me dit que je risque beaucoup. Mais que ne risquerais-je pas, si c’est pour lui faire plaisir !

Lundi : Je lui ai dit mon nom, ce matin, pensant que cela l’intéresserait. Il n’y a même pas fait attention. C’est étrange. Je serais ravie qu’il me dise le sien. Je suis sûre qu’il serait plus doux à mon oreille que n’importe quel autre son. Il parle très peu. Peut-être qu’il n’est pas très intelligent, qu’il s’en rend compte, et ne veut pas le laisser voir C’est bien malheureux qu’il ait cette idée. Avoir de l’esprit, ce n’est rien. C’est le cœur qui fait la valeur d’un être. Je voudrais lui faire comprendre qu’un cœur aimant est la véritable richesse, et la seule, et que tout l’esprit du monde, sans le cœur, n’est que pauvreté. Bien qu’il parle fort peu, il ne laisse pas d’avoir un vocabulaire considérable. Ce matin, il s’est servi d’un mot très heureux. Il s’est rendu compte, lui-même, que l’expression était bien trouvée, car il l’a répétée par la suite, deux ou trois fois, sans en avoir l’air C’est une surprise, évidemment, mais qui montre qu’il possède une certaine compréhension. Sans aucun doute, son intelligence pourrait se développer, si elle était cultivée. Où donc a-t-il pu prendre ce mot ? Je ne me rappelle pas m’en être servie. Il ne s’intéresse pas du tout à mon nom. J’ai essayé de cacher mon désappointement, mais je ne crois pas avoir réussi. Je suis allée m’asseoir à l’écart sur un banc de mousse, les pieds dans l’eau. C’est là que je vais quand je soupire après une société, quand j’ai besoin de voir quelqu’un., de parler avec quelqu’un. C’est peu de chose, ce joli corps blanc que je distingue dans l’eau, mais c’est quelque chose, et qui me sauve de la solitude absolue Quand je parle, il parle ; quand je suis triste, il est triste. Il me réconforte de sa sympathie. « Ne te désole pas, me dit-il, pauvre petite fille sans amis. C’est moi qui serai ton amie. » Et c’est en effet une amie pour moi, et la seule. C’est ma sœur.

Elle m’a abandonnée ! Et c’est la première fois. Ah ! je ne l’oublierai jamais, jamais ! Mon cœur est devenu de plomb dans mon corps. Hélas ! Elle était toute ma joie, et elle est partie. Brise-toi, mon cœur, je ne puis plus supporter la vie. j’ai essayé Je suis restée, un long moment, à sangloter, la figure dans mes mains. Quand j’ai écarté les mains, elle était là de nouveau, si jolie, et me souriait…

Ce fui une minute de bonheur absolu. J’avais eu des joies avant celle-là, mais aucune comparaison n’était possible. Cette fois-ci, c’était de l’extase. Je n’ai jamais plus douté d’elle, depuis lors. Il y a eu des fois où elle a disparu, une heure, deux heures, un jour entier. Mais je l’attendais, et j’étais sûre de son retour. Je me disais : « Elle est occupée ; ou peut-être qu’e1le est en voyage. Mais je sais qu’elle reviendra. ».

Et, en effet, elle revenait toujours. La nuit, je ne la voyais jamais, quand il faisait tout à fait sombre ; car c’est une timide petite créature. Mais s’il y avait de la lune, elle venait. Pour moi, je n’ai pas peur de l’obscurité, mais elle est plus jeune que moi. Et chaque jour je lui rends visite. Elle est mon réconfort et mon refuge dans les tristesses de la vie, — et ma vie est triste, en ce moment.

Mardi : Tout le. matin, j’ai travaillé à améliorer mon domaine. Je me suis tenue délibérément à l’écart, dans l’espoir qu’il s’ennuierait, de sa solitude, , et qu’il viendrait. Il n’est pas venu.

À midi, j’ai pris ma récréation, courant après les abeilles et les papillons, et m’ébattant parmi les fleurs, les fleurs qui dérobé au ciel le sourire de Dieu. Je les ai cueillies et j’en ai tressé des guirlandes, dont je me suis parée pour le déjeuner. Mon déjeuner, c’étaient des pommes, naturellement. Puis je me suis assise à l’ombre, et j’ai désiré, et j’ai attendu. Il n’est pas venu.

Tant pis. Après tout, il n’y avait rien à faire avec lui. Il n’aime pas les fleurs. Il dit qu’elles sont encombrantes. Il est incapable de les distinguer les unes des autres. Et il affecte de, regarder cela comme une supériorité. Il ne se soucie ni de moi, ni des fleurs, ni de la beauté du soir. Ce qui l’intéresse, c’est de construire des abris pour s’y claquemurer et s’y protéger de la bonne pluie rafraîchissante, c’est de soupeser des melons, de cueillir des raisins, et de tâter les fruits sur les arbres, pour voir s’ils sont mûrs. J’ai pris un bâton plat, bien sec, que j 1ai posé sur le sol, et j’ai essayé d’y faire un trou, avec un autre bâton pointu, en le faisant tourner vite. Une idée que J’avais. Et, tout à coup, quelle frayeur ! Un mince nuage bleu, transparent, est sorti du trou. J’ai tout laissé tomber et me suis enfuie. J’ai cru que c’était un esprit. Vous pensez si j’ai été épouvantée. En fuyant, le me suis retournée et je n’ai vu personne me suivre. Alors je me suis appuyée contre un rocher, toute haletante, pour me reposer et laisser mes jambes tremblantes retrouver un peu d’aplomb. Quand J’ai eu repris mes sens, je suis revenue sur mes pas, avec précaution, mes yeux et mon attention en éveil, prête à rebrousser chemin à la moindre alerte. Et quand j’ai été tout près, J’ai écarté les branches d’un buisson de roses, et j’ai regardé à travers. J’aurais voulu que l’homme me vît à ce moment-là. Je devais avoir un air délicieusement rusé. Je regardai. Mais l’esprit avait disparu. Quand j’arrivai sur place, il y avait dans le trou du bâton une pincée de fine poussière rouge. J’y posai mon doigt, délicatement, et aussitôt je dis : « Ouch ! » et retirai le doigt vivement. Ce fut une douleur subite et cruelle. Je portai mon doigt à ma bouche, et me mis à sauter, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, en poussant des grognements, ce qui atténua beaucoup la douleur. Alors je fus tout à fait intéressée et commençai à examiner. J’étais curieuse de savoir ce que pouvait être cette fine poussière rouge. Tout à coup, le nom me vint, bien que je ne l’eusse jamais entendu avant. C’était du feu ! J’en étais aussi certaine qu’on peut être certain de quoi que ce soit au monde. Aussi, sans hésitation, je nommai cela : du feu. Je venais de créer quelque chose qui n’existait pas auparavant. J’avais ajouté un nouvel élément à l’univers. Je m’en rendis compte, et je fus fière de mon action, et j’allais courir à la recherche de l’homme pour lui dire ce que j’avais fait, persuadée que je monterais haut dans son estime, — mais je réfléchis, et demeurai. Cela ne l’intéresserait pas. Il demanderait à quoi cela pourrait être utile et je ne saurais que répondre. Car cela n’est utile à rien. Ce n’est que beau, simplement beau.

Et je soupirai. Le feu ne pouvait pas servir à construire un abri contre la pluie, ni à faire mûrir les melons ou tout autre fruit. C’était une chose inutile, une vanité, une folie. L’homme le mépriserait et accueillerait ma découverte avec des paroles ironiques. Qu’importe ! J’étais en admiration devant le feu. Et je m’écriai — « O feu ! Je vous aime, délicieuse chose rouge. Feu, vous êtes beau, et c’est assez ! » Et j’éprouvai un désir intense de presser le feu contre mon cœur. Mais je n’en fis rien. Et il me vint aussitôt à l’esprit une autre maxime, si semblable à la première, d’ailleurs, que j’eus l’impression d’un plagiat : «  "L’Expérience" brûlée craint le feu ». Je me mis à l’œuvre de nouveau. Quand j’eus obtenu un bon tas de cendre chaude, je le versai dans un cornet fait d’une grande feuille sèche enroulée, pour l’emporter à la maison, le garder, et jouer avec. Mais le vent se mit à souffler et dispersa toute la cendre sur ma figure et je me mis à courir. Quand je me retournai, au bout d’un moment, l’esprit bleu montait encore là-bas, et autour de lui s’enroulait un nuage aux épaisses volutes grises. Instantanément, un nom me vint aux lèvres : « la fumée », bien que, je le jure, je n’eusse jamais entendu prononcer ce nom.

Bientôt, la fumée s’écarta, et je vis surgir des lueurs jaunes et rouges, éblouissantes, et je les nommai : « flammes ». Et c’était cela, les premières flammes qui eussent brillé sur la terre. Elles montèrent jusqu’aux arbres, elles éclatèrent splendidement hors des nuages de fumée qui se déroulaient plus volumineux et plus épais. Et je dus frapper des mains, et rire, et danser de ravissement, tellement le spectacle était étrange, nouveau, et superbe, et merveilleux !

L’homme arriva en courant, puis s’arrêta, stupéfait. Il demeura plusieurs minutes sans prononcer un mot. Enfin, il me parla et me demanda ce que c’était. Je fus désolée qu’il me posât une question si directe. Il fallait lui répondre, au risque de froisser son ignorance. Ce n’était pas ma faute. Je n’avais aucun désir de l’humilier. Mais je dus répondre que c’était du « feu ». Après une pause, il continua :

– « Comment cela est-il arrivé ? »

Nouvelle question directe, à laquelle il fallait répondre directement :

«  C’est moi qui l’ai fait. »

Le feu progressait rapidement. L’homme s’avança jusqu’au bord de la place brûlée, regarda à ses pieds, et dit :

– Qu’est-ce que cela ?

– Des charbons. »

Il en prit un pour l’examiner, puis changea d’idée et le reposa à terre. Puis s’en alla. Il ne s’intéresse à rien. Mais, moi, je m’intéressais. Les cendres étaient grises, d’un joli gris délicat, et douces au toucher. Je sus aussitôt que c’étaient des cendres, comme j’avais deviné tout de suite le nom des charbons. Au milieu, je trouvai quelques— unes de mes pommes, et je m’empressai de les ramasser, car je suis très jeune et j’ai un excellent appétit. À mon grand désappointement, elles étaient toutes brûlées au dehors, fendillées et paraissaient immangeables. Ce n’était qu’une apparence. Je les goûtai et les trouvai meilleures que crues. Non seulement le feu est beau, mais j’imagine qu’il sera utile, quelque jour.

Vendredi : Je. l’ai revu, un moment, lundi dernier, à la chute du jour. J’avais travaillé dur et j’espérais qu’il me féliciterait pour le soin que je prends de notre domaine. Mais il ne laissa paraître aucune satisfaction, me tourna le dos et s’en fui. Il avait d’ailleurs une raison d’être mécontent. J’avais essayé de le dissuader d’aller du côté des chutes que forme le fleuve. Depuis l’apparition du feu, je connaissais. une nouvelle passion, tout à fait nouvelle, et tout à fait différente de l’amour, du chagrin et des autres que j’avais successivement découvertes. C’était « la peur ». Et c’est horrible. Je voudrais ne jamais avoir fait cette dernière découverte. Ce sentiment empoisonne ma vie, et gâte tout mon bonheur Il me fait frissonner et trembler. Mais il est inutile que je lui en parle, car il n’a pas eu encore la révélation de la peur et il ne me comprendrait pas.

Extrait du Journal d’Adam

Peut-être devrais-je considérer qu’elle est très jeune, qu’elle n’est qu’une enfant, après tout, et qu’elle me fait des avances. Elle est toute curiosité, lotit enthousiasme. Le inonde est pour elle un charme, une merveille, un mystère, une joie. Elle devient muette de plaisir quand elle trouve une fleur nouvelle ; elle la caresse familièrement, la respire, lui parle, et lui donne des noms délicieux. Et, également, elle est folle des couleurs. Les rochers sombres, le sable jaune, la mousse grise, le feuillage vert, le ciel bleu, les perles de la rosée, l’ombre pourpre des montagnes, les îles d’or flottant dans la splendeur du couchant, la pâle lune qui navigue à travers les nuages déchiquetés, les joyaux scintillants du firmament, toutes ces choses n’ont aucune valeur pratiquer à ce qu’il me semble, mais comme elles ont la couleur et la majesté, cela lui suffit, et elle passe son temps à les admirer, et à s’extasier-. Si elle pouvait demeurer tranquille seulement quelques minutes, quel spectacle reposant ce serait ! Il me semble qu’alors je serais heureux de la contempler. J’en suis même sûr, car c’est vraiment une créature d’un charme parfait. Elle est souple, svelte, élégante ; ses formes arrondies ont une grâce harmonieuse et légère. Je l’ai vue une fois qu’elle était debout, comme une blanche statue de marbre, sur un rocher. Sa jeune tête était levée, abritant ses yeux de sa main, elle suivait dans l’espace le vol d’un oiseau. J’ai connu qu’elle était belle, cette fois-là. Lundi, midi : S’il y a quelque chose sur la planète à quoi elle ne s’intéresse pas, ce n’est sûrement pas sur ma. liste. Certains animaux me sont tout à fait indifférents. A elle, pas. Elle trouve tour parfait, chez tous. Elle les regarde tous comme des merveilles. Chacun, dès queue fait sa connaissance, est le bienvenu. Quand le monstrueux brontosaure arriva en grandes enjambées dans le camp, elle considéra que c’était une acquisition précieuse. Je le regardai comme une calamité. C’est un bel exemple du peu d’harmonie qui règne entre sa manière de voir et la mienne. Elle a eu tout de suite l’ambition de l’apprivoiser, quand mon intention à moi était de lui faire cadeau de toute notre installation et de m’en aller. Elle pensa qu’il serait au contraire très facile à domestiquer et ferait un délicieux animal.familier. J’eus beau lui dire qu’un animal familier haut de sept mètres et long de trente serait un peu encombrant, si on voulait le prendre sur les genoux pour le caresser, et que, d’ailleurs, avec les meilleures intentions du monde, il risquerait à chaque instant d’écraser notre maison sous son pied, car il avait l’air plutôt distrait. Tous mes raisonnements ont été vains. Elle s’était mis dans la tête de domestiquer le monstre et ne voulait pas en avoir le démenti. Elle voulait absolument installer une laiterie dont il aurait fait les frais. Elle me demandait de l’aider à le traire. J’ai refusé. C’était trop risqué. Et d’ailleurs, je n’étais pas sûr du sexe. En outre, il nous aurait fallu une échelle que nous n’avions pas. Alors elle a essayé autre chose. Elle voulait s’asseoir sur son dos et se promener pour admirer le paysage. Il y avait dix ou quinze mètres de la queue de l’animal qui s’allongeait sur le sol, comme un tronc d’arbre abattu. Elle croyait qu’elle pourrait grimper sur son dos par là. C’était une illusion. La pente était trop rapide, et la peau de l’animal trop glissante. Elle tomba, et, sans moi, se serait blessée. Croyez-vous qu’elle se soit tenue pour battue ? Pas le moins du monde. Elle n’est jamais satisfaite que par la démonstration. Les théories que l’expérience n’a pas confirmées ne sont pas de son ressort. Elle ne les accepte pas. C’est la méthode logique ; je l’accorde ; elle est séduisante. Et peut-être que si j’étais avec elle plus souvent je finirais par penser comme elle. Ainsi, elle avait une autre idée à propos du brontosaure. Elle pensait qu’une fois apprivoisé, nous pourrions le dresser à se tenir sur ses pattes en travers de la rivière et nous en servir comme d’un pont. Effectivement, il était déjà domestique, et d’une façon surprenante pour le peu de temps queue avait consacré à son éducation. Cependant l’expérience ne réussit qu’à moitié. Chaque fois queue le menait au milieu de la rivière, il se plaçait comme elle lui indiquait, très docilement. Mais aussitôt queue regagnait le rivage pour aller traverser le pont, le brontosaure guettait sa place et la suivait comme une montagne apprivoisée. Et c’est la même chose pour tous les autres animaux. ils la suivent tous comme des esclaves, tous sans exception.

Vendredi : Mardi, mercredi, jeudi, et aujourd’hui. Tout ce là sans le voir. C’est rester seule bien longtemps. Mais ne vaut-il pas mieux être seule qu’avec quelqu’un qu’on importune ?

Et cependant, j’étais faite pour vivre en société. J’ai pris les animaux pour amis, D’ailleurs, ils sont tous charmants, d’une amabilité et d’une politesse parfaites. Ils ne montrent jamais de mauvaise humeur. Quand vous approchez, ils sourient d’aise. Ils remuent la queue, ceux qui en ont une, et vous les trouvez toujours prêts pour le jeu ou la promenade ou tout ce dont vous pouvez avoir envie. Je les considère comme de parfaits hommes du monde. Tous ces jours derniers, nous avons passé des moments charmants, et je ne me suis jamais sentie seule. Non, jamais. Ils sont toujours en foule autour de moi. On ne pourrait pas les compter. Quand je suis debout sur un rocher et que je considère tous ces animaux qui couvrent la terre à perte de vue, c’est un spectacle merveilleux. Avec les taches et les raies des pelages de toutes couleurs on dirait les remous d’un lac agité par la brise jusqu’à l’horizon. Et sur ce lac il y a des tempêtes et des ouragans d’oiseaux familiers. Quand le soleil éclaire tous. ces pelages ci toutes ces ailes, c’est tellement éblouissant qu’on est obligé de fermer les yeux. Nous avons fait, moi et mes amis, de longues excursions et je pense que j’ai vu la plus grande partie du monde. Ainsi je suis le premier explorateur, et le seul jusqu’à pré expérimenter jusqu’à sent. Quand nous sommes en marche, c’est un spectacle imposant, et unique. Je suis d’ordinaire sur le dos d’un tigre ou d’un léopard. Il n’y a rien de plus doux comme pelage. En outre leur dos est arrondi et commode. Et ce sont des animaux si gentils. Mais quand il s’agit d’un long voyage, je choisis de préférence un éléphant. On y est plus haut et mieux pour contempler le paysage. Il me prend délicatement avec sa trompe, pour m’asseoir sur son dos où je ne pourrais pas monter toute seule. Au retour, il plie les genoux et je laisse doucement glisser par derrière. Tous les animaux s’entendent admirablement entre eux. Il n’y a jamais de dispute. Ils ont tous un langage, et me parlent. Mais ce doit être une langue étrangère, car je n’en comprends pas un mot. Au contraire, ils me comprennent souvent quand je leur réponds, en particulier le chien et l’éléphant. Et cela m’humilie un peu. J’en conclus, en effet, qu’ils sont plus intelligents que moi, et, par conséquent, me t supérieurs. Et cette conclusion ne laisse pas d’être ente. Car j’ai la prétention d’être la principale « Expérience », malgré tout.

J’ai appris beaucoup de choses, et mon éducation est très avancée, maintenant. Au début, je n’étais qu’une ignorante. si, J’étais très ennuyée parce que, malgré toute ma vigilance, je ne trouvais jamais le. moyen d’être là au moment la journée où l’eau du fleuve remonte vers la colline. Mais après de nombreuses observations, j’ai fini par me rendre compte que l’eau remonte pendant la nuit, et seulement quand la nuit est tout à fait noire. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque le lac de là-haut n’est jamais à sec, ce qui arriverait infailliblement si l’eau ne remontait pas de temps en temps, pendant la nuit. Le seul procédé scientifique, c’est l’expérience. Il faut se rendre compte des choses, comme je le fais. Alors on est sûr. Mais si l’on se contente de faire des suppositions, de conjecturer, on n’a jamais une science certaine.

Il y a des choses, évidemment, que nous ne pourrons savoir. Encore faut-il se rendre compte, scientifiquement, de cette impossibilité. Et ce n’est pas par des suppositions et des conjectures, qu’on s’en rend compte. Non, il faut être patient et expérimenter jusqu’à ce qu’on trouve de façon sûre qu’on ne pourra jamais trouver. Et cela est si amusant ! Même quand on ne trouve pas, c’est peut-être encore plus passionnant. Le secret de l’eau était une chose merveilleuse, tant qu’il restait mystérieux. Quand j’ai eu découvert le mystère, toute l’excitation et tout le charme ont disparu.

Par l’observation et l’expérience, je sais que le bois flotte, ainsi que les feuilles sèches, les plumes, et quantités d’autres choses. Donc par évidence cumulative, on doit conclure que rochers peuvent flotter. On doit le conclure d’après le simple raisonnement et la logique, car il est impossible de le prouver par l’expérience, du moins jusqu’à maintenant. Un de ces jours, je trouverai le moyen de le prouver, et tout le plaisir disparaîtra. Ce sont ces choses-là qui me rendent triste. Quand j’aurai tout démontré et prouvé par l’expérience, il n’y aura plus de curiosité, plus de mystère excitant. et j’adore le mystère et l’excitation qu’il me donne. L’autre nuit, je n’ai pu dormir, d’y penser.

Au commencement, je ne savais pas pourquoi j’avais été créée. Je le sais maintenant. Ou du moins, je suppose que c’est pour découvrir les secrets de ce monde merveilleux, être heureuse de mes découvertes, et louer le Créateur. J’espère bien, d’ailleurs, que j’ai encore une infinité de mystères à deviner. En ne me pressant pas trop et en les économisant, j’en ai pour des semaines et des semaines. Par exemple, quand vous jetez une plume en l’air, elle s’envole et disparaît bientôt à la vue. Si vous jetez une motte de terre, au contraire elle tombe, toutes les fois. J’ai essayé cent fois, c’est toujours la même chose. Au fond, ce n’est pas un mystère. Il est certain que la pierre s’envole. Elle doit s’envoler nécessairement. Si elle paraît tomber, c’est une pure illusion d’optique. Ou bien c’est l’envol de la plume qui est une pure illusion. L’une ou l’autre. Mais sûrement l’un des deux. Je ne puis prouver lequel. Je puis prouver seulement et d’une manière certaine, qu’il y a illusion dans un des cas, et laisser les gens libres de choisir.

Par l’observation également, j’ai découvert que les étoiles doivent un jour disparaître. J’en ai vu quelques-unes, et des plus brillantes, glisser et quitter le ciel. Si une disparaît, toutes peuvent disparaître. S’il y en a qui s’évanouissent et s’éteignent comme j’en ai vu, elles peuvent toutes s’éteindre, la même nuit. Ce malheur arrivera, je le sais. Je vais désormais veiller, toutes les nuits, et les regarder aussi longtemps que je pourrai rester éveillée. Et je graverai leurs lumières étincelantes dans mes yeux. Quand elles ne seront plus là, je pourrai ainsi à ma fantaisie rendre à la voûte céleste ses myriades d’étoiles, et les faire briller de nouveau, et rendre leur éclat double par le mirage de mes pleurs.

APRÈS LA CHUTE

Quand je regarde dans le passé, le Paradis m’apparaît comme un rêve. Il était d’une beauté surprenante et enchanteresse. Et maintenant, il est perdu, et je ne le reverrai jamais, jamais plus. J’ai perdu le Paradis, mais je l’ai trouvé. C’est Lui qui est le Paradis. Et je suis heureuse. Il m’aime autant qu’il le peut. Je l’aime de toute ma nature passionnée, et je pense que cela est dû à mon sexe et à mon âge. Si je me demande pourquoi je l’aime, je découvre que je n’en sais rien. Et je me soucie peu de le savoir. Ainsi, je suppose que cet amour n’est pas le résultat du raisonnement et de la statistique, comme par exemple celui qu’on éprouve pour les autres reptiles ou les animaux. J’ai l’impression que c’est un sentiment fatal. J’aime certains oiseaux pour leur chant. Mais ce n’est pas pour cela que j’aime Adam. Non. Au contraire, plus il chante et plus je suis en fureur contre lui. Et cependant, je lui demande de chanter, car je veux absolument m’intéresser à ce qui lui plaît. Je suis certaine d’y arriver. Au commence— ment je ne pouvais pas supporter sa façon de chanter. Main— tenant je la supporte. Chaque fois qu’il chante, le lait tourne. Peu importe. Je me suis habituée à boire du lait tourné.

Ce n’est pas pour son esprit que je l’aime. Oh ! pas du tout. Je ne peux pas lui en vouloir, d’ailleurs, s’il n’a pas d’esprit. Ce n’est pas lui qui s’est fait. C’est Dieu qui l’a fait, et cela me suffit. Dieu avait ses raisons, sûrement. Avec le temps, d’ailleurs, son intelligence se développera, sans devenir jamais bien brillante. Nous avons le loisir d’y penser. Je le trouve très bien comme il est.

Ce n’est ni pour sa grâce ni pour ses manières élégantes et délicates que je l’aime. Non. De ce point de vue, encore, il y a bien des faiblesses, mais il fera des progrès, et, en attendant, je me contente de lui, tel qu’il est. Ce n’est pas pour son habileté et son ingéniosité. Je suis persuadée qu’il n’en manque pas, mais il a soin de ne jamais les montrer. C’est mon seul chagrin. A cela près il est franc et ouvert avec moi, maintenant. Je suis sûre qu’il ne me cache rien d’autre. Et, d’ailleurs, cela ne me trouble pas outre mesure. Mon bonheur, par ailleurs, est trop complet.

Si je l’aime, ce n’est pas non plus pour son éducation parfaite et pour sa galanterie. Il prétend que c’est pour cela et il se trompe. C’est une particularité de son sexe, de se croire aimable, et ce n’est pas lui qui s’est donné son sexe. Et je me garderais bien de lui reprocher les défauts qu’il peut avoir du côté de l’éducation et de la galanterie. Je mourrais plutôt que d’y faire allusion. Mais c’est là une particularité de mon sexe, également. Et je n’ai pas à m’en vanter, car ce n’est pas moi qui me suis créée.

Pourquoi donc l’aimé-je ? Simplement, je crois, parce que je suis une femme et qu’il est un homme.

Au fond, il a bon cœur, et je l’aime pour son cœur, mais je pourrais l’aimer sans cela. S’il me battait et me maltraitait, je continuerais à l’aimer. J’en suis sûre. C’est une question de sexe, évidemment.

Il est fort, et il est beau. Et je l’aime pour cela, mais je pourrais l’aimer sans cela. Je l’admire et je suis fière de lui, mais si je ne l’admirais pas je l’aimerais tout de même. S’il était faible et misérable, je travaillerais avec joie pour lui, je le servirais comme une esclave, et je veillerais à son chevet jusqu’à ma mort.

Oui, je l’aime simplement parce qu’il est un homme, et qu’il est à moi. Il n’y a pas d’autre raison. Et c’est pourquoi j’en reviens à ce que j’ai dit. Cette sorte d’amour n’est pas le produit du raisonnement ou des statistiques. C’est un sentiment spontané, et naturel. On ne sait pas d’où il vient, et on ne peut pas l’expliquer. Et on n’a pas à l’expliquer.

Je dis les choses comme je les pense. Mais je ne suis qu’une enfant, une femme enfant, la première qui ait jamais examiné ces questions, et il se peut que par ignorance, et dans mon inexpérience, je me sois trompée.

QUARANTE ANS APRÈS

— J’adresse au ciel cette prière et ce vœu. Puissions-nous quitter l’existence ensemble ! Ce vœu que je forme ne périra pas. Mais tant que le monde durera, il se perpétuera dans le cœur de toutes les femmes aimantes. Et ce vœu d’amour portera mon nom. Mais si l’un de nous doit mourir le premier, je supplie le ciel que ce soit moi. Je suis faible. Je lui suis moins utile qu’il ne l’est à moi. Mon existence, sans lui, ne serait plus l’existence. Je ne pourrais pas la supporter. Et cette prière que j’adresse au ciel, elle aussi, est immortelle. Et elle durera aussi longtemps que la race humaine. Je suis la première femme et la première épouse. La dernière répétera, dans les mêmes termes, le même vœux que je formule aujourd’hui.

Eve's Diary, p. 108.jpg


Au Tombeau d’Ève

Adam : où elle était, était l’Eden.

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