Le Chat de Dick Baker

De Utopia.
Les Amours d’Alonzo Fitz Clarence et de Rosannah Ethelton Mark Twain
traduit par François de Gail
Sur les bébés
Les Peterkins et autres contes, Mercure de France, Paris, 1910
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années, mena une vie de la­beur et de privations, était un de ces esprits heu­reux qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. À 46 ans il avait les cheveux gris comme un rat, le front sou­cieux ; il avait reçu une éducation des plus rudi­mentaires, s’habillait comme un paysan ; ses mains souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un métal plus précieux que l’or qu'il remuait à la pelle lorsqu’il le sortait des entrailles de la terre ; il était plus précieux même que les plus riches pièces d’or nouvellement frap­pées et éblouissantes de clarté.

Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).

Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un homme intimement con­vaincu que cet animal avait en lui quelque chose d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.

Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal :

— « Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz ; comme tout le monde, vous l’auriez profondément admiré ; je l’ai gardé huit années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans notre camp de mineurs ; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de Californie. Jamais il ne s'abaissa à attraper un rat, il était au-dessus de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéres­saient. Il connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun homme de ma connaissance ; il flairait les placers et grattait la terre derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour prospecter ; il trottait derrière nous et nous aurait suivis indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain ; c’était à ne pas y croire.

« Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes, il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire : « Vous voudrez bien m’excuser, je rentre » ; et là-dessus, il partait le nez en l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la première corbeille ; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait satisfait ; il se couchait alors sur nos vêtements et ron­flait comme un paquebot à vapeur jusqu’au mo­ment où nous secouions nos blouses pour le ré­veiller ; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre du quartz aurifère ; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la poudre au lieu de pelleter le sable sur le ver­sant de la colline ; on abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.

« Lorsque nous ouvrîmes notre premier puits, Tom Quartz sembla se demander ce que « diantre » tout cela signifiait. Il n’avait jamais vu de mineurs travailler de cette façon ; il n’y comprenait plus rien, en restait ébahi ; tout cela le dépassait et lui paraissait de la pure folie. Ce chat, voyez-vous, méprisait cordialement les innovations et ne pouvait les supporter. Vous savez ce que sont les vieilles habitudes !

« Peu à peu pourtant, Tom Quartz sembla se ré­concilier légèrement avec ces nouvelles inventions, bien qu’il ne pût comprendre pourquoi nous creu­sions perpétuellement un puits sans jamais rame­ner la moindre corbeille d’or. De guerre lasse il se décida à descendre lui-même dans le puits pour se rendre compte de la situation. Lorsqu’il s’aperçut que nos dépenses s’accumulaient, sans nous laisser un centime de profit, il prit un air de profond dé­goût, fit une moue très prononcée, se coucha en rond dans un coin, et se mit à dormir.

« Notre puits avait atteint 8 pieds de profon­deur, et la roche devenait si dure que nous décidâmes de la faire sauter par explosion. C’était la première fois que nous faisions jouer la mine depuis la naissance de Tom Quartz. Nous allumâmes donc la mèche, et sortîmes du puits, en nous éloignant d’environ 50 mètres. Par un oubli inconcevable, nous laissâmes Tom Quartz endormi sur son sac de gunny.

« Une minute plus tard, nous vîmes un tourbil­lon de fumée sortir du trou, un effroyable craque­ment se produisit, et environ 4000 tonnes de rocailles, de terre, de fumée, de débris, furent projetées en l’air à plus d’un mille et demi de hauteur. Par Saint Georges, au centre même de cet effroya­ble chaos, nous vîmes voler Tom Quartz, sens dessus dessous, crachant, éternuant, jurant et grif­fant. Nous le perdîmes ensuite de vue pendant deux minutes et demie : puis, soudain, une pluie de rocs et de décombres retomba devant nous, et à dix pieds de l’endroit où nous nous trouvions mon chat se retrouva sur ses pattes. Jamais vous n’i­maginerez un animal plus piteux : une de ses oreilles était rabattue sur son cou, sa queue menaçait le ciel comme un panache et il clignait des yeux avec frénésie ; noir de poudre et de fumée, son corps était souillé de la tête à la queue. Nous eûmes d’abord envie de lui faire des excuses, mais nous ne trouvâmes pas un mot à lui dire. Il jeta sur lui-même un regard dégoûté, puis il nous fixa et sembla nous dire : « Vous trouvez peut-être char­mant, messieurs, de vous moquer d’un chat qui n’a jamais vu sauter une mine, mais sachez bien que je ne partage pas votre avis. » Puis il tourna sur ses talons et regagna ma hutte sans ajouter un mot.

« Vous me croirez si vous voulez, mais après cet incident jamais chat n’eut des préjugés plus arrê­tés que Tom Quartz contre l’exploitation du quartz aurifère.

« Lorsque dans la suite il se décida à redescen­dre au puits, il fit preuve d’une sagacité éton­nante. Toutes les fois que nous préparions une explosion et que la mèche commençait à crépiter, il nous regardait et semblait nous dire : « Vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas ? » — puis il sortait du trou et grimpait sur un arbre. Vous appellerez cela si vous voulez de la sagacité, pour moi je déclare que c’est de l’inspiration ! »

— Dites donc, monsieur Baker, remarquai-je, le préjugé de votre chat contre l’extraction du quartz aurifère me paraît explicable étant données les cir­constances qui le firent naître. Avez-vous jamais pu guérir votre chat de ce préjugé ?

— Le guérir ! Certes non ! Quand Tom Quartz a mis quelque chose dans sa tête, c’est bien pour tou­jours ; il a une telle caboche ! quand même vous le feriez sauter en l’air trois millions de fois sans inter­ruption, vous n’extirperiez pas de son cerveau son stupide préjugé contre l’extraction du quartz !



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