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Chapitre II
J’avais eu jusqu’à ce moment beaucoup de difficultés avec mes ailes. Le lendemain du jour où j’avais quitté le chœur des nouveaux venus, sur le nuage, j’avais fait une ou deux tentatives, sans succès. Le premier coup, je volai pendant quelque trente mètres, puis je tombai sur un Irlandais et nous roulâmes tous les deux pêle-mêle à terre. Le lendemain j’eus une collision avec un évêque, et le renversai brusquement. Nous échangeâmes quelques paroles un peu aigres. Je n’en menais pas large, d’être tombé sur un personnage si important, et devant des millions d’étrangers qui paraissaient se moquer agréablement de moi.
La difficulté la plus grande venait de la direction. Je n’avais pas de gouvernail, et je ne pouvais jamais savoir où j’allais tomber. Je marchai à pied le reste du jour, en laissant traîner mes ailes. Le jour suivant, de bonne heure, j’allai dans un endroit isolé pour continuer mes expériences. Je montai sur un rocher un peu élevé, et pris un bon élan. Je me dirigeai, en tourbillonnant, vers un buisson situé à un peu plus de trois cents mètres. Mais je n’avais pas compté avec le vent, qui m’entraîna dans une tout autre direction. J’essayai de replier mon aile de bâbord et de ramer seulement avec celle de tribord. Le résultat fut déplorable. Je culbutai et allai m’abattre sur le sol. Sans perdre courage, je me relevai, remontai sur mon rocher, tout bouillant d’ardeur, et me lançai dans une direction oblique au buisson pour compenser les effets du vent. Ainsi j’avais le vent debout ou presque. Je m’aperçus vite qu’avec le vent debout, des ailes devenaient une pure illusion. Il est possible, à la rigueur, de louvoyer, mais on ne vole pas contre le vent. Je me rendis compte que si j’avais à rendre une visite un peu éloignée, et que le vent soufflât de là, il me faudrait parfois attendre des jours et des jours, qu’il fût tombé ou qu’il eût changé de sens, et que je risquerais fort de passer pour impoli. D’autre part, dans ces conditions, même en ayant le vent favorable, on court de gros risques, pour un peu qu’il souffle un peu fort. Car il n’y a pas moyen de diminuer la voilure. Il faut étendre les ailes ou les replier. Pas de milieu. Si vous essayez d’amener les voiles, vous tombez immédiatement.
Il y avait bien deux ou trois semaines que je n’avais revu le vieux Mac Williams. Je lui écrivis — je me rappelle, c’était un mardi — et lui demandai de venir me voir, et d’apporter avec lui ses provisions, manne céleste et alouettes toutes rôties, pour un pique-nique amical. J’avais quitté mes ailes, fatigué de mes efforts infructueux. La première chose qu’il fit, ce fut de cligner d’un air malicieux, en disant :
« Et vos ailes, qu’en avez-vous fait ?
— Envoyées au blanchissage, répondis-je brièvement.
— Juste comme je pensais, fit-il. Les nouveaux anges sont férus de propreté. Quand pensez-vous les avoir ?
— Après-demain. »
Il sourit.
« Tenez, Sandy, m’écriai-je, finissons-en. Nous sommes d’assez bons amis pour que je vous parle franchement. Je vois que vous ne portez jamais d’ailes, non plus que les autres élus qui sont ici depuis quelque temps. Avec ma manie de vouloir voler, je suis un âne, n’est-ce pas ?
— Ça m’en a tout l’air. Mais il n’y a pas de mal. Nous avons tous passé par là. C’est très excusable. Voyez-vous, sur la terre, on nous raconte un tas d’absurdités à propos du ciel. Dans les tableaux, nous voyons toujours les anges avec des ailes. Et nous nous figurons, naturellement, qu’ils portent toujours des ailes. Pas le moins du monde. Les ailes ne sont pas autre chose qu’une sorte d’uniforme, voilà tout. Quand les anges sont en service, pour ainsi dire, ils en portent toujours. Vous ne voyez jamais un ange aller en mission sans ses ailes, comme vous ne voyez pas un officier présider une cour martiale sans uniforme, ou un facteur porter des lettres sans sa tunique, ou un policeman faire son quart sans son uniforme de policeman. Mais les ailes ne sont que pour l’apparat. Elles ne servent pas du tout à voler. Les anciens anges sont comme les vieux officiers. Ils ne s’habillent réglementairement que lorsqu’ils sont en fonctions. Mais les nouveaux sont pareils à des territoriaux ou à des conscrits, qui ne manquent pas une occasion de s’affubler de leur uniforme, et qui font les beaux, persuadés que tout le monde les admire. Et quand vous en voyez un qui parade, avec une aile en haut et l’autre en bas, d’un air fashionable, vous pouvez être sûr qu’il se dit en lui-même : « Je voudrais que Marie-Anne, de l’Arkansas, puisse me voir, comme je suis maintenant. Elle ne serait pas si dédaigneuse qu’elle l’a été. »
— Vous avez raison, Sandy.
— Mais, regardez-vous donc. Vous êtes un homme. Est-ce qu’un homme est fait pour voler ? Rappelez-vous le temps que vous avez mis à venir de la terre. Et pourtant vous alliez plus vite qu’un boulet de canon. S’il vous avait fallu venir ici en volant, l’éternité n’y eût pas suffi. Eh bien, les anges vont tous les jours sur la terre. Il faut qu’ils apparaissent aux braves gens et aux petits enfants à leur lit de mort. C’est leur métier. Ils apparaissent avec leurs ailes, naturellement, puisqu’ils sont en service commandé ; et parce que les mourants ne les reconnaîtraient pas pour des anges, s’ils n’avaient pas d’ailes. Mais ne vous imaginez pas qu’ils s’en sont servi pour voler. Elles seraient en morceaux avant qu’ils aient fait le quart du chemin. Elles ressembleraient tout de suite à un cerf-volant crevé. Et les distances dans le ciel sont des billions de fois plus grandes. Non. Les ailes sont pour le style, uniquement. Le vrai moyen de transport, c’est la pensée. Vous vous en êtes rendu compte, quand vous êtes venu ici porté par un tapis magique, pareil à celui des contes de fées. Où seriez-vous, avec vos ailes, même si vous aviez su vous en servir ?
— Je me le demande. Je n’ai plus que faire de mes ailes, non plus que de mon auréole. Je les garderai seulement pour les jours où il y aura de la boue.
— Ou bien encore une réception.
— Une réception ? Que voulez-vous dire ?
— Vous pourrez en voir une ce soir, si vous voulez. On va recevoir un barman de Jersey-City. C’est un de ces braves gens qui s’imaginent que le ciel est en révolution, quand il y arrive un d’entre eux. Ils se représentent tous les anges chantant et jouant de la harpe à leur arrivée. Cet excellent homme de barman serait fort désappointé s’il ne trouvait pas aux portes du ciel une retraite aux flambeaux.
— Il sera probablement fort désappointé.
— Pas du tout. Ici on accorde à chacun ce qu’il désire, à moins qu’il ne forme un désir impossible ou sacrilège. Il y a d’ailleurs dans le ciel des millions de jeunes gens qui ne demandent pas mieux que d’aller s’égosiller à chanter les louanges du nouveau venu. C’est une fête pour eux.
— Très bien. Nous irons donc à la réception.
— Oui. Mais il est d’usage d’y aller en grand costume, avec les ailes, l’auréole, et les autres accessoires.
— Bon, répondis-je. Comment vais-je faire ? J’ai tout jeté en l’air quand j’ai quitté le nuage.
— Ne vous tourmentez pas. Vous n’avez qu’à les demander. Ils sont en lieu sûr. Au besoin, on vous en donnera d’autres. Il n’en manque pas.
— C’est parfait. Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, à propos de choses impossibles ou sacrilèges que de nouveaux élus réclament pour leur réception ?
— Des tas de choses qu’il demandent et qu’il est impossible de leur donner. Par exemple, il y a un certain clergyman de Brooklyn, un nommé Talmage, qui se prépare un sérieux désappointement pour le jour de son arrivée. Il ne cesse de dire dans ses sermons que la première chose qu’il fera, arrivé au ciel, ce sera d’embrasser Abraham, Isaac, Jacob, et de pleurer avec eux. Mais il y a des millions de gens sur la terre qui se promettent la même chose. Comme il arrive ici chaque jour environ soixante mille personnes qui veulent voir Abraham, Isaac, Jacob et pleurer dans leurs bras, voyez le travail que ce serait pour ces malheureux patriarches. S’ils pouvaient trouver le temps de se livrer à ce sport, ils seraient, dans tous les cas, singulièrement fatigués, et perpétuellement plus humides que des rats d’égout. Vous pensez bien que l’on déclinera l’offre de M. Talmage, avec des remerciements polis. Il y a des limites à tout. Supposez que notre père Adam fût obligé de se montrer à tous les nouveaux venus qui désirent lui serrer la main et lui demander un autographe. Je crois que M. Talmage a les mêmes intentions à l’égard de lui qu’à l’égard des trois autres patriarches. Mais il en sera pour ses frais. »
Sandy envoya chercher ses affaires et moi les miennes, et vers les neuf heures du soir, nous commençâmes notre toilette. Mon compagnon, tout en s’habillant, me dit :
« Ce sera sûrement très beau, mon vieux Tempête. Je ne serais pas étonné qu’il y ait un ou deux patriarches.
— Ils ne viennent donc pas tous ?
— Tous les patriarches ; êtes-vous fou ? Mais vous pouvez être ici cinquante mille ans, peut-être plus, avant d’avoir vu tous les patriarches. Depuis que je suis au ciel, Job a été de service une fois, et Jérémie, deux fois. La plus belle réception à laquelle j’ai assisté fut celle du capitaine Kidd, le voleurs de grands chemins. Il y avait Abel. C’était la première fois en douze cents ans. Le bruit avait couru qu’on verrait Adam. Il ne vint pas, mais c’était déjà fort joli d’avoir Abel. Il y avait un monde fou, des Esquimaux, des Tartares, des Nègres, des Chinois. Des billions de gens. Quand ils se mirent à chanter l’hosannah, ce fut un tumulte merveilleux. Et même quand ils se turent, le bruit des ailes tout seul était assez fort pour vous casser la tête. À défaut d’Adam, il y avait d’ailleurs trois Archanges. C’est d’une rareté inouïe.
— Comment étaient-ils, Sandy ?
— Ils avaient des figures de lumière et des robes de lumière, des ailes qui ressemblaient à des arcs-en-ciel. Ils étaient hauts de dix-huit pieds et portaient des glaives, comme des soldats.
— Ils n’avaient pas d’auréole ?
— Non ; du moins comme les nôtres. Les archanges et les patriarches de première classe sont mieux partagés. Ils ont derrière la tête une gloire d’or, solide, au lieu d’un anneau. C’est éblouissant à regarder. Vous avez vu des patriarches, sur des images. On dirait qu’ils ont derrière la tête un plat rond, en cuivre. Mais, dans la réalité, c’est beaucoup plus beau.
— Avez-vous jamais parlé avec un archange ou un patriarche, Sandy ?
— Qui ? Moi ? À quoi pensez-vous, mon vieux Tempête ? Je ne suis pas digne de leur parler.
— Et Talmage ?
— Lui non plus. Vous avez sur ces questions les idées absurdes de la terre. Moi aussi, je pensais comme vous, au commencement. Quelle erreur ! Voyons, sur la terre, on parle tout le temps du Roi du Ciel. Et en même temps on se représente les choses comme si le Ciel était une république, avec tous les gens au même niveau. Et comme si le premier venu avait le droit de parler aux plus hauts personnages et de les presser sur son cœur, en versant des larmes. Absurdité. Comment voulez-vous que l’on soit en république, sous un roi ? Comment voulez-vous concilier une idée de république avec celle du pouvoir absolu ? Mais une monarchie suppose une hiérarchie, avec chacun à sa place, rigoureusement.
— D’accord. Mais je ne parle pas d’aller embrasser les hauts personnages à tort et à travers, et de causer avec eux familièrement. Il me semble que, tout de même…
— Voyons. Pensez-vous que, en Russie, par exemple, le premier venu puisse aller à la cour et causer, sans autre cérémonie, je ne dis pas avec le tsar, mais seulement avec un ministre ?
— Non, évidemment.
— Ou avec un prince du sang ?
— Pas davantage.
— Eh bien, les patriarches, les prophètes, les archanges, dans le ciel sont quelque chose comme les princes du sang. Et encore, il y a bien d’autres différences dont vous ne vous doutez pas. Il y a dans le ciel des gens dont vous et moi ne serions pas dignes de cirer les chaussures, et qui à leur tour ne seraient pas dignes de cirer les chaussures des patriarches et des prophètes. Vous commencez à comprendre. Le seul fait de les entrevoir de loin est un honneur inouï. Songez-y donc. Si seulement Abraham venait à passer par ici, on mettrait une barrière autour de l’endroit où il a posé son pied, et des millions de gens y viendraient en pèlerinage de tous les coins du ciel. Et c’est Abraham que M. Talmage, de Brooklyn, se propose d’embrasser, quand il doit venir ici. Et il veut pleurer dans ses bras. Il faut qu’il ait en réserve une bonne provision de pleurs, ou il risque fort d’être à sec quand il aura la chance de pouvoir le faire. Ce ne sera ni demain ni après-demain.
— Eh bien, Sandy, j’abandonne mes idées sur l’égalité dans le ciel. Cela ne m’empêchera pas d’être heureux.
— Sûrement vous êtes plus heureux comme cela. Ces vieux patriarches ont un âge fabuleux. Avec leur expérience et leur science profonde, ils ont plus d’idées en deux minutes que vous dans un an. Quelle conversation pourriez-vous soutenir ? Tenez, un exemple. Vous qui êtes un vieux capitaine, avez-vous jamais eu l’idée qu’il vous serait avantageux de causer du temps, des courants maritimes, des variations du compas, avec un croque-mort ?
— Sûrement non. Ce qu’il pourrait dire là-dessus ne m’intéresserait pas. Il serait un ignorant et m’ennuierait sans profit. Et ce que je lui en dirais, il ne le comprendrait pas.
— C’est cela même. Vous ennuieriez les patriarches avec vos propos, et ce qu’ils pourraient vous dire passerait par-dessus votre tête. « Bonjour, bonjour, Votre Éminence, comment allez-vous ? Je reviendrai vous voir demain. » Et vous ne reviendriez pas.
— Dites-moi, Sandy, quel est le rang le plus haut, les patriarches ou les prophètes ?
— Les prophètes. Le dernier d’entre eux est au-dessus du premier des patriarches. Adam, par exemple, marche derrière Shakespeare.
— Shakespeare était donc un prophète ?
— Évidemment, et Homère aussi, et des tas d’autres. Shakespeare et Homère doivent céder le pas à un petit tailleur du Tennessee, nommé Billings, et à un vétérinaire de l’Afghanistan, nommé Sakka. Jérémie, Billings et Bouddha sont au même rang. Après eux, il y a une douzaine de gens de Jupiter. Puis Daniel, Sakka et Confucius, sur le même rang. Puis quelques-uns d’un autre système solaire. Puis parallèlement, Ezéchiel, Mahomet, et un rémouleur de l’ancienne Égypte. Ensuite, très loin derrière eux, arrivent Shakespeare et Homère, côte à côte, avec un savetier français, nommé Marais. Vous voyez que dans le ciel les rangs ne sont pas les mêmes que sur la terre. Chacun prend sa vraie place. Ce tailleur Billings, du Tennessee, a écrit des poèmes cent fois supérieurs à ceux d’Homère et de Shakespeare. Mais personne n’a voulu les imprimer. Il ne les lisait qu’à ses voisins, qui s’en moquaient. Quand il y avait une fête dans le village, on allait le chercher et on le couronnait de feuilles de choux et on dansait autour de lui. Et une nuit, quand il était déjà mourant, ils sont allés le faire lever et ils lui ont fait faire le tour du village, en tapant sur des casseroles derrière lui. Quelqu’un qui a dû être bien étonné, c’est lui, de la réception qu’on lui a faite quand il est arrivé ici.
— Vous étiez à la réception, Sandy ?
— Évidemment non. De quoi aurais-je eu l’air, moi, pauvre diable, à la réception d’un prophète ? Et d’un prophète comme Billings ! On se serait moqué de moi à des millions de lieues à la ronde. Je n’en aurais jamais vu la fin. Il n’y avait là que des patriarches, des prophètes, des archanges, non seulement ceux de notre monde, mais ceux d’autres mondes où le nôtre est parfaitement inconnu. Les plus célèbres des assistants étaient trois poètes, Saa, Bo et Soof, de trois planètes appartenant à trois systèmes solaires très éloignés. Ces trois poètes sont connus dans tout le ciel, à des endroits où les noms de Moïse ou d’Adam ne sont jamais parvenus, ou ne sont connus que de quelques lettrés qui les estropient en les écrivant. D’ailleurs, toutes les fois qu’un érudit, ici, parle de notre monde à nous, il parle de notre système solaire, en général. Il leur paraît si petit qu’ils ne voient pas la nécessité de faire des subdivisions. La Terre, Saturne, Vénus, tout cela va dans le même panier. C’est à peu près comme un Hindou érudit qui parlerait de Longfellow et qui dirait qu’il vit aux États-Unis, comme si les États-Unis étaient si petits qu’on ne puisse pas lancer une pierre dans leurs limites sans qu’elle tombe juste sur Longfellow. C’est humiliant, entre nous, la manière dont on parle ici de notre système solaire. Nous faisons grand cas de Jupiter, parce que la Terre, comparée à lui, n’est pas plus grosse qu’une pomme. Mais il y a des mondes où les planètes sont d’une telle dimension que Jupiter, par comparaison, ne serait qu’un grain de moutarde. Par exemple, la planète Goobra. Il y a des gens venus de cette planète qui s’informent de notre monde, et quand on leur dit que l’étincelle électrique peut en faire le tour dans un huitième de seconde, ils se tordent de rire. Un de ces gens me demandait, il y a quelque temps quelle était la longueur de nos jours. Et quand il sut qu’ils étaient de vingt-quatre heures seulement, il s’étonna que nous prissions la peine de nous lever et de faire notre toilette pour si peu de temps. Les jours de Goobra sont aussi longs que trois cent vingt-trois de nos années terrestres. Pour en revenir à Billings il eut une réception superbe. On en parla dans tout le ciel et cela ne fut pas mauvais pour nous. Pendant quelque temps les gens de Goobra ou d’ailleurs nous eurent en certaine estime. Mais aussi, c’était une cérémonie ! Shakespeare marchait à reculons devant le tailleur, et jetait sur son chemin des fleurs effeuillées. Et au banquet, Homère se tenait debout derrière sa chaise, une serviette sur le bras. »
Soudain l’espace retentit d’épouvantables coups de tonnerre. On eût dit que des milliers de canons venaient de partir à la fois. Sandy me dit :
« C’est pour la réception du barman. On vient de tirer à la fois onze cent et un coups de canon. » Je me dressai vivement :
« Courons vite, fis-je, nous arriverons en retard. — Oh ! pas besoin de vous presser. Ce n’est que la première salve. Elle annonce simplement que le barman vient de quitter la terre. Il y en a pour un moment avant qu’il soit ici. D’ailleurs la réception aura lieu tout près, puisque c’est un Américain et que nous sommes dans le quartier américain du ciel. Chaque pays est représenté, au ciel, et tous dans leurs proportions relatives, mais des milliers de fois plus grands, puisqu’il faut y loger des gens en bien plus grand nombre que là-bas, ceux de tous les temps.
— Comment se fait-il, Sandy, puisque nous sommes dans le ciel américain, que je rencontre autour de moi si peu de gens à face blanche ? Je suis quelquefois des jours entiers sans en apercevoir un seul.
— C’est que vous oubliez une chose toute naturelle. Ne savez-vous pas que l’Amérique, pendant des siècles et des siècles, a été peuplée de Peaux-Rouges ? Il est naturel que vous trouviez surtout des Peaux-Rouges dans l’Amérique céleste. Parmi ces milliers de Peaux-Rouges, les Blancs qui viennent d’Amérique depuis peut-être deux ou trois cents ans sont une infime minorité. Ils sont perdus dans la foule. C’est un hasard si vous en apercevez un. Et c’est une chance exceptionnelle que nous nous soyons rencontrés. Voyez-vous, Tempête, ce qui manque le plus au ciel, c’est la compagnie. On est très seul. Même dans notre quartier, nous avons des gens qui sont venus à toutes les époques différentes. Voyez un Anglais, par exemple. S’il rencontre un autre Anglais arrivé au ciel à la même époque que lui, ou même cent ans avant, c’est très bien. Ils peuvent causer ensemble. Mais s’il y a seulement trois ou quatre cents ans de distance, ils ne se comprennent plus. J’ai essayé une fois d’entrer en conversation avec un M. Chaucer et un M. Spenser, deux poètes anglais illustres d’autrefois. Le quartier anglais est tout près du nôtre. Ce fut une tentative vaine. Ils ne me comprenaient pas, et je ne les comprenais pas davantage. Ils parlaient une sorte de charabia qui n’avait d’anglais que le nom. Les Anglais d’autrefois sont des étrangers pour nous, simplement. Pour peu qu’ils soient plus anciens, il y en a qui parlent breton, gaélique, ou même latin, et en remontant plus haut, on trouve des espèces de sauvages qui baragouinent un jargon que Satan lui-même ne comprendrait pas.
— Dites-moi, Sandy, est-ce que vous avez rencontré des personnages célèbres, parmi ces anciens, de ceux dont parle l’histoire ?
— Des tas. J’ai vu des rois, et toutes sortes de gens illustres.
— Et est-ce que les rois conservent leur rang, dans le ciel ?
— Pas le moins du monde. Le droit divin est une plaisanterie terrestre. Les rois redeviennent des hommes comme les autres. J’ai connu assez intimement Charles II d’Angleterre. C’était un des comédiens les plus estimés du quartier anglais. Henri VIII, lui, joue la tragédie, et ne manque pas de talent. Henri VI tient une boutique de livres de piété.
— Avez-vous vu Napoléon, Sandy ?
— Très souvent. Il passe son temps à se promener, les bras croisés, avec sa lunette sous le bras. Mais il est très ennuyé, parce que, comme capitaine, il n’a pas ici la même place que là-bas.
— Il y en a d’autres plus illustres ?
— Certainement. Ce sont des gens dont on n’avait jamais entendu parler sur la terre, parce qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de montrer leurs capacités, des gens comme le savetier, le vétérinaire, le rémouleur dont je vous parlais. Des gens qui n’ont jamais tenu un sabre de leur vie, ni tiré un coup de canon. Mais ils avaient le génie militaire, bien que n’ayant jamais eu l’occasion de le montrer. Et ici, ils ont repris leur vraie place, avant César, Alexandre et Napoléon. Le plus grand génie militaire que notre monde ait produit était un briquetier de Boston, ou de par là, mort pendant la Révolution. Il s’appelait Absalon Jones. Il y a toujours une foule autour de lui. S’il avait eu une chance de se produire, il aurait dépassé en génie militaire tous les capitaines de tous les temps. Mais il n’a pas eu cette chance. Il avait essayé vainement de s’engager comme simple soldat. Il avait perdu les deux pouces dans un accident. On ne voulut pas de lui. Cela n’empêche pas qu’ici il a pris le rang que méritent ses aptitudes. Et personne ne regarde Alexandre ou Napoléon, quand Absalon Jones se trouve par là.
— Boum ! Une autre décharge d’artillerie. Le barman doit arriver à la douane. Allons-y. »
Nous mîmes rapidement nos ailes et notre auréole. Puis nous souhaitâmes d’être au lieu de la réception et nous y fûmes. Nous étions au bord de l’océan de l’espace, mais on ne voyait encore rien. À notre droite était l’estrade d’honneur, et de chaque côté des rangées de sièges pour le public, mais tout était vide. Il y avait des lieues et des lieues de sièges vides. On n’en voyait pas la fin. Le coup d’œil était plutôt lugubre. On eût dit un théâtre encore sans spectateur, avant que les lumières soient levées.
« Attendons patiemment, dit Sandy. Nous n’allons pas tarder à voir la tête de la procession.
— J’ai bien peur qu’il ne soit arrivé quelque anicroche, répondis-je. Ça n’a pas l’air bien en train. Il n’y a que nous deux comme spectateurs.
— Un peu de patience. Ça va venir. »
Au bout d’un moment, nous aperçûmes dans le lointain comme une vague lueur.
« C’est le commencement de la procession aux flambeaux », dit mon compagnon.
La lueur grandit. Elle ressembla au fanal d’avant d’une locomotive dans le brouillard. Puis elle devint plus brillante. Ce fut comme le soleil quand il se lève à l’horizon.
« Vite, regardez l’estrade d’honneur, et tous les sièges ! »
Une décharge monstrueuse d’artillerie me déchira les oreilles. Boum ! Boum ! Boum ! Le ciel tout entier trembla. Et instantanément, tous les millions de sièges furent occupés. Aussi loin que l’on pouvait voir, et dans tous les sens, il n’y eut plus qu’une masse compacte de spectateurs. Et l’espace s’illumina tout à coup. Splendide. Il y avait de quoi en perdre la respiration.
« Voilà comment les choses se passent ici, observa Sandy. Pas de temps perdu. Pas de bousculade. Il y a un quart de seconde, tous ces gens-là étaient à des millions de lieues d’ici. Au dernier signal, ils n’ont eu qu’à former un souhait et les voilà. »
Au même instant, le chœur monstrueux se mit à chanter :
- Nous voulons entendre ta voix
- Et te contempler face à face !
La musique était fort belle, mais les voix manquaient d’ensemble. C’était un peu comme à l’église, quand tout le monde chante à la fois.
La tête de la procession arriva devant nous. C’était superbe. Elle se déroulait majestueusement, comme un serpent énorme. Des millions d’anges, coude à coude, chacun portant un flambeau, et tous chantant en chœur. Le bruit des ailes me donnait mal à la tête. Des lieues et des lieues de procession, et enfin, tout seul, dans un vide, le barman. Tout le monde se leva et il y eut un hurrah qui fit de nouveau trembler les cieux.
Le brave homme était tout sourires. Il portait son auréole sur l’oreille d’un air dégagé, et c’était le plus confortable petit saint que j’eusse jamais vu. Il y avait quatre superbes tentes côte à côte sur l’estrade centrale, avec une garde d’honneur étincelante autour de chacune. Les tentes étaient restées fermées. Quand le barman commença à gravir les degrés, souriant à tout le monde et saluant dans tous les sens, les quatre tentes s’ouvrirent, tout d’un coup, et nous vîmes quatre trônes d’or, incrustés de joyaux.
Sur les deux trônes du milieu étaient assis deux vieux messieurs à favoris blancs, et sur les deux autres, un couple de géants glorieux et magnifiques, avec une auréole pleine, et une armure étincelante comme un soleil. Tous les millions d’assistants tombèrent à genoux, tremblant de joie et poussant des cris d’enthousiasme.
« Deux archanges ! C’est splendide ! Quels peuvent être les deux autres ? »
Les archanges firent au barman le salut militaire. Les deux vieillards se levèrent. L’un d’eux dit : « Moïse et Esaü te souhaitent la bienvenue. » Et tous les quatre disparurent instantanément.
Le barman eut l’air désappointé. Je suppose qu’il espérait embrasser les deux vieux. Mais la foule était délirante d’enthousiasme. Ils avaient vu Moïse et Esaü ! Chacun disait : « Les avez-vous vus ? — Je les ai vus admirablement. — Je n’ai vu Esaü que de profil. — Mais Moïse était en plein devant moi. — Je l’ai vu comme je vous vois. »
Le barman rentra dans la procession et le cortège se remit en marche. Nous retournâmes chez nous. En route, Sandy m’assura que c’était un véritable succès. Le barman pouvait être fier de sa réception. Et nous avions de la chance, nous aussi. Il n’y avait pas une réception semblable tous les quarante mille ans. Encore n’était-on pas sûr d’y voir ensemble deux grands mogols comme Moïse et Esaü. Nous apprîmes par la suite que nous avions même failli avoir un autre patriarche, et peut-être même un prophète. Mais ils avaient écrit au dernier moment pour s’excuser.