L’Histoire d’une chienne
A Dog’s Tale, 1904

De Utopia.
 

L’Histoire d’une chienne

traduction sous licence by-ncinformations


A Dog's Tale.jpg


[ 1 ]

I


Mon père était un Saint-Bernard, ma mère était une colley, mais je suis une Presbytérienne. C’est ce que ma mère m’a dit ; quant à moi, je ne comprends pas ces belles distinctions. Pour moi, ce ne sont que de grands et jolis mots qui ne veulent rien dire. Ma mère avait une passion pour ces mots : elle aimait les prononcer et voir les autres chiens paraître surpris et envieux, en se demandant comment elle avait acquis tant d’instruction. Mais, en réalité, ce [ 2 ]n’était pas vraiment de l’instruction ; c’était juste de la parade : elle avait trouvé ces mots en écoutant dans la salle à manger et dans le salon, quand il y avait du monde, et en accompagnant les enfants à l’école du dimanche où elle était toute ouïe ; et chaque fois qu’elle entendait un grand mot, elle se le répétait à elle-même de nombreuses fois et était ainsi capable de le retenir jusqu’à la prochaine réunion dogues-matique du voisinage, où elle le ressortait, surprenant et désespérant tous les chiens, depuis le roquet de poche jusqu’au mastiff, ce qui la récompensait de toutes ses peines. S’il se trouvait un étranger, il était toujours soupçonneux, et lorsqu’il avait pu reprendre son souffle, il lui demandait ce que cela voulait dire. Et elle avait toujours la réponse. Il ne s’y attendait jamais, mais croyait pouvoir la piéger ; aussi, quand [ 3 ]elle lui avait répondu, c’est lui qui se trouvait honteux, alors qu’il avait pensé que ce serait elle. Les autres s’y attendaient toujours, s’en réjouissant et fiers de ma mère, car ils savaient ce qui allait arriver parce qu’ils en avaient fait l’expérience. Quand elle avait dit la signification d’un grand mot, ils étaient tous si transis d’admiration qu’il n’arriva jamais à aucun chien de douter que ce soit la bonne ; et c’était naturel, parce que, d’abord, elle répondait si promptement que l’on croyait entendre parler un dictionnaire et, ensuite, où auraient-ils pu découvrir si c’était correct ou non ? car elle était la seule chienne cultivée. Plus tard, quand je fus plus âgée, elle ramena une fois à la maison le mot « Inintelligent », [ 4 ]et elle l’exploita bigrement toute la semaine à différentes réunions, causant beaucoup de déplaisir et de consternation ; ce fut à cette occasion que je remarquai que, durant la semaine, on lui en avait demandé la signification à huit assemblées différentes, et qu’elle avait répliqué chaque fois par une nouvelle définition, ce qui me prouva qu’elle avait plus de présence d’esprit que de culture, bien que, naturellement, je n’en ai rien dit. Elle avait un mot qu’elle gardait toujours sous la main, tout prêt, comme un gilet de sauvetage, une sorte de mot d’urgence à enfiler quand elle était susceptible de se faire subitement jeter par-dessus bord ― c’était le mot « Synonyme ». Quand il lui arrivait de reprendre un grand mot qui avait eu son heure des semaines auparavant et dont les significations préparées étaient passées [ 5 ]aux oubliettes, s’il se trouvait là un étranger, le mot le mettait bien sûr groggy quelques minutes, puis il se reprenait, mais, dans l’intervalle, elle avait filée sous le vent vers un autre sujet et ne s’attendait à rien ; aussi, quand il l’interpellait et lui demandait des comptes, moi (le seul chien à voir clair dans son jeu), je pouvais voir sa voile vaciller un instant, ― mais rien qu’un instant, ― puis, le ventre raffermi et gonflé, elle disait, avec le calme d’un jour d’été : « C’est synonyme de surérogation », ou quelque autre grand diable de mot d’une longueur reptilienne, et elle virait placidement de bord, glissait vers un autre sujet, parfaitement à son aise, en laissant l’étranger à sa grossièreté et à son embarras, tandis que les initiés battaient [ 6 ]à l’unisson le sol de leur queue, le visage transfiguré d’une joie sacrée.

Et c’était pareil pour les phrases. Elle rapportait à la maison une phrase toute entière si elle sonnait bien, la jouait six nuits et deux matinées et l’expliquait d’une façon différente en chaque occasion, ― car, évidemment, elle ne se souciait que de la phrase ; elle ne s’intéressait pas à sa signification et elle savait que ces chiens n’avaient de toute façon pas assez d’esprit pour la coincer. Oui, c’était la meilleure ! Elle n’avait peur de rien, tant elle avait confiance en l’ignorance de ces créatures. Elle rapportait même des anecdotes au sujet desquelles elle avait entendu la famille et les invités hurler de rire au dîner ; en règle générale elle rattachait la pointe d’une vieille blague [ 7 ]à une autre blague où, bien sûr, elle ne convenait pas et n’avait aucun rapport ; et quand elle prononçait le trait d’esprit, elle tombait par terre et se roulait sur le sol en riant et en aboyant de la façon la plus folle, bien que je pusse voir qu’elle se demandait pourquoi cela ne semblait pas aussi drôle que lorsqu’elle l’avait entendu la première fois. Mais il n’y avait pas de mal ; les autres se roulaient et aboyaient aussi, tout honteux à part eux de ne pas voir la pointe, et ne soupçonnant jamais que ce n’était pas leur faute et qu’il n’y avait rien à voir.

Vous pouvez voir par là qu’elle était d’un caractère plutôt vain et frivole ; elle avait tout de même des vertus, suffisamment pour compenser, je pense. Elle avait bon cœur et d’aimables manières, [ 8 ]et elle ne garda jamais de ressentiment pour les blessures qu’on lui avait infligées, mais elle les chassait facilement de son esprit et les oubliait ; et elle enseigna à ses enfants ses manières aimables et nous avons aussi appris d’elle à être courageux et prompts devant le danger, à ne pas nous sauver, mais à faire face au péril qui menace l’ami ou l’étranger, et à l’aider de notre mieux sans nous arrêter pour réfléchir à ce qu’il pourrait nous en coûter. Et elle nous instruisit non seulement par des mots, mais par l’exemple, ce qui est la méthode la meilleure, la plus sûre et la plus durable. Oh ! quelles courageuses et splendides choses elle accomplit ! c’était un vrai soldat ; et si modeste à ce sujet ― eh bien, vous n’auriez pu vous empêcher de l’admirer et vous n’auriez pu vous empêcher de l’imiter ; pas même un épagneul King Charles[1] [ 9 ]n’aurait pu rester entièrement méprisable en sa compagnie. Ainsi, vous le voyez, elle avait pour elle plus que son instruction. [ 10 ]


II


Quand j’eus bien grandi, je fus finalement vendue et emmenée loin, et je ne l’ai jamais revue. Elle eut le cœur brisé, et moi aussi, et nous avons pleuré ; mais elle me consola de son mieux et me dit que nous avions été envoyées dans ce monde pour une raison sage et bonne, que nous devions faire notre devoir sans nous plaindre, prendre notre vie comme elle venait, la vivre pour le plus grand bien et le bonheur des autres et ne jamais nous soucier des résultats ; ce n’était pas notre affaire. Elle dit que les hommes qui agissaient ainsi auraient une noble et merveilleuse récompense [ 11 ]plus tard dans un autre monde, et quoique nous autres animaux ne dussions pas y aller, nos bonnes actions non-récompensées donneraient à notre vie brève une valeur et une dignité qui en elles-mêmes seraient une récompense. Elle avait glané ces pensées de loin en loin quand elle accompagnait les enfants à l’école du dimanche et elle les avait gardées dans sa mémoire avec plus de soin que les autres mots et les autres phrases ; elle les avait étudiées en profondeur, pour son bien et pour le nôtre. On peut voir ainsi qu’elle avait une tête sage et réfléchie, à côté de toute sa légèreté et de sa vanité.

Ainsi nous nous sommes dit adieu en nous regardant une dernière fois à travers nos larmes ; et la dernière chose qu’elle m’ait dite [ 12 ]― l’ayant gardée pour la fin afin que je m’en souvienne mieux, je pense ― fut : « En souvenir de moi, quand quelqu’un se trouve en danger, ne pense pas à toi-même, pense à ta mère et agis comme elle aurait agi. »

Pensez-vous que je pourrais oublier cela ? Non. [ 13 ]


III


Mon nouveau foyer était un si charmant foyer ! une belle et grande maison, avec des tableaux, de délicates décorations, un riche mobilier et pas un recoin d’ombres, mais partout des couleurs luxuriantes et délicieuses illuminées par les flots du soleil ; et ces vastes terres alentour, ce grand jardin, ― ah, une pelouse, de nobles arbres et des fleurs, à profusion ! Et j’étais comme un membre de la famille ; ils m’aimaient, me dorlotaient et ils ne me donnèrent pas un nouveau nom, mais m’appelèrent par l’ancien qui m’était cher [ 14 ]parce que ma mère me l’avait donné ― Aileen Mavourneen. Elle avait trouvé ce nom dans une chanson[2] ; les Gray connaissaient cette chanson et disaient que c’était un beau nom.

Mme Gray avait une trentaine d’années et elle était si douce et adorable, vous n’imaginez pas ; Sadie avait dix ans, et elle était tout comme sa mère, une petite copie charmante et menue, avec des tresses brunes le long du dos et des jupes courtes ; le bébé avait un an, grassouillet, avec ses fossettes, il m’adorait et ne se lassait jamais de me tirer la queue, de me serrer dans ses bras et de rire d’un bonheur innocent ; et M. Gray avait trente-huit ans, c’était un bel homme, grand et maigre, un peu chauve sur le devant, alerte, vif dans ses mouvements, professionnel, prompt, décidé, [ 15 ]froid, avec ce genre de visage taillé au ciseau qui semble étinceler et briller d’une intellectualité glaciale ! C’était un scientifique renommé. Je ne sais pas ce que ce mot veut dire, mais ma mère aurait su comment s’en servir et en tirer quelque effet. Elle aurait su comment déprimer un Rat Terrier[3] et faire regretter à un bouledogue d’être né. Mais ce n’est pas le meilleur : le meilleur c’était « laboratoire ». Ma mère aurait pu établir avec celui-là un monopole qui aurait dépouillé toute la meute[4]. Le laboratoire n’était ni un livre, ni un tableau, ni un endroit pour se laver les mains, comme le chien du président de l’université l’a affirmé ― non, ça ce sont les toilettes[5] ; le laboratoire est très différent, il est rempli de bocaux, de bouteilles, [ 16 ]d’objets électriques, de fils et d’étranges machines ; et chaque semaine, d’autres scientifiques y venaient, s’asseyaient là, utilisaient les machines, discutaient et faisaient ce qu’ils appelaient des expériences et des découvertes ; et souvent, je venais moi-aussi, et je me tenais non loin, écoutant et essayant d’apprendre, pour l’amour de ma mère et en sa mémoire chérie, bien que c’était une souffrance pour moi de penser à ce qu’elle manquait et moi je n’y gagnai rien du tout ; car j’avais beau essayer, je ne parvenais jamais à comprendre quoi que ce soit.

D’autres fois, je me couchais sur le sol et dormais dans le salon de la maîtresse de maison ; elle se servait affectueusement de moi comme d’un tabouret et savait que cela m’était agréable comme une caresse. D’autres fois, je passais une heure [ 17 ]dans la chambre des enfants, où je me retrouvais bien ébouriffée et heureuse ; d’autres fois, je surveillais le berceau, pendant que le bébé était endormi et la nourrice absente quelques minutes hors de la chambre ; d’autres fois, je m’ébattais bruyamment et galopais avec Sadie à travers les pelouses et le jardin jusqu’à ce que nous fussions exténuées, et alors je dormais sur l’herbe à l’ombre d’un arbre pendant qu’elle lisait un livre ; d’autres fois, j’allais visiter les chiens du voisinage, ― car il y en avait plusieurs de très charmants pas très loin, en particulier un setter irlandais frisé, gracieux, beau et galant qui s’appelait Robin Adair ; c’était un presbytérien comme moi et il appartenait au pasteur écossais.

Les domestiques de notre maison étaient tous [ 18 ]gentils avec moi et m’adoraient, et ainsi, comme vous le voyez, ma vie était une vie charmante. Il ne pouvait y avoir une chienne plus heureuse que moi, ni plus reconnaissante. J’ajouterai ceci en ma faveur, car c’est la simple vérité : j’essayais par tous les moyens de faire ce qui est bien et juste, d’honorer la mémoire de ma mère et ses leçons, et de mériter de mon mieux le bonheur qui m’était arrivé.

Bientôt arriva mon petit chiot, et alors ma joie fut complète, mon bonheur fut parfait. C’était la plus adorable des petites choses, si lisse, si soyeuse et veloutée, avec ses petites pattes si rusées et maladroites, ses yeux si affectueux et sa figure si douce et innocente ; comme je fus fière de voir à quel point les enfants et leur mère l’adoraient

[ 18a ]
Dog's Tale, p. 18a.jpg

[ 19 ]et le cajolaient et s’exclamaient à toutes les petites choses merveilleuses qu’il faisait. Il me semblait que la vie était vraiment trop délicieuse pour…


Puis l’hiver arriva. Un jour, j’étais installée de garde dans la chambre des enfants. Autrement dit, je dormais sur le lit. Le bébé dormait dans son berceau qui était le long du lit, du côté de la cheminée. C’était ce genre de berceau qui est recouvert par une haute toile faite d’une matière vaporeuse à travers laquelle on peut voir. La nourrice était sortie, et nous dormions tous les deux seuls. Une étincelle jaillit en crépitant hors du feu et enflamma un pan de la toile. Je suppose qu’il y eut ensuite un moment de calme, puis un cri du bébé m’éveilla et je vis l’étoffe qui brûlait [ 20 ]jusqu’au plafond ! Sans réfléchir, dans ma frayeur, je sautai sur le sol, et, en une seconde, j’étais près de la porte ; mais, la demi-seconde suivante, les adieux de ma mère résonnèrent dans mes oreilles et j’étais de nouveau sur le lit. J’avançai la tête à travers les flammes, sortis le bébé en le tirant par un bandeau, et je le traînai le long du lit et nous tombâmes par terre tous les deux au milieu d’un nuage de fumée ; je le saisis de nouveau et traînai la petite créature gémissante jusqu’à la porte et dans le couloir, et je continuai encore de le tirer, tout excitée, heureuse et fière, quand la voix du maître s'éleva :

— « Va-t-en, satanée bête ! »

et je bondis pour me sauver ; mais il était [ 21 ]incroyablement vif et il me poursuivit furieusement à coups de canne ; j’esquivais de tous côtés, terrorisée, mais finalement la canne tomba violemment sur ma patte avant gauche, ce qui me fit crier et tomber, sans défense pour un moment ; la canne s’éleva pour un autre coup, mais elle resta en l’air, car la voix de la nourrice retentit frénétiquement : « La chambre des enfants est en feu ! » ; le maître se précipita dans sa direction et je pus sauver le reste de mes os.

La douleur était cruelle, mais qu’importe, je ne devais pas perdre de temps ; il pouvait revenir à tout moment ; aussi boitai-je sur trois jambes jusqu’à l’autre extrémité du couloir où il y avait un petit escalier sombre qui conduisait à un grenier où l’on gardait, d’après ce que j’avais entendu dire, toutes sortes de vieilles caisses, et où [ 22 ]l’on allait rarement. Je me débrouillai pour y grimper et je cherchai mon chemin dans l’obscurité, entre les empilements d’affaires, et je me cachai dans le coin le plus retiré que je pus trouver. C’était stupide d’avoir peur ici, et pourtant j’étais apeurée ; si apeurée que je me contenais et ne gémis qu’à peine, bien que ç’aurait été un tel soulagement de gémir, parce que bien sûr cela apaise la douleur. Mais je pouvais lécher ma jambe et cela me fît un peu de bien.

Pendant une demi-heure, il y eut de l’agitation en bas des escaliers, des cris, des bruits de pas précipités, puis le silence revint. Un silence de quelques minutes, qui me fit le plus grand bien, car alors mes craintes commencèrent à se dissiper ; et la peur est pire que la douleur, ― oh, bien pire. Puis [ 23 ]j’entendis un son qui me glaça ! Ils m’appelaient ― m’appelaient par mon nom ― ils me pourchassaient !

La distance étouffait les voix, mais cela ne diminuait pas ma terreur, et c’était le plus terrible son que j’avais jamais entendu. En bas, les voix allaient et venaient de tous côtés : le long des couloirs, à travers toutes les chambres, aux deux étages et dans la cave et le sous-sol ; puis au dehors, et de plus en plus loin ― puis plus près et de nouveau à travers toute la maison, et je pensais que jamais, jamais ça ne s’arrêterait. Mais finalement ça s’est arrêté, des heures et des heures après que le vague crépuscule du grenier eut été remplacé depuis longtemps par de profondes ténèbres.

Alors, dans ce calme béni, mes frayeurs retombèrent peu à peu et je [ 24 ]m’endormis paisiblement. Je pus goûter un bon repos, mais je me réveillai avant le retour de l’aube. Je me sentais assez bien et je pouvais maintenant réfléchir à un plan. J’en fis un très bon qui consistait à me glisser en bas, le long des escaliers, à me cacher derrière la porte de la cave et à sortir discrètement et m’échapper quand le laitier arriverait au lever du jour ; ensuite, je me cacherais toute la journée et commencerais mon voyage quand la nuit viendrait ; mon voyage pour ― eh bien, pour n’importe quel endroit où l’on ne me connaîtrait pas et où l’on ne me trahirait pas au maître. Je me sentais maintenant presque joyeuse ; mais soudain je pensai : quoi ! que serait la vie sans mon petit chiot !

C’était le désespoir. Il n’y avait [ 25 ]pas d’issue ; je le vis clairement ; je devais rester où j’étais ; rester et attendre, et accepter ce qui arriverait ― ce n’était pas mon affaire ; c’était la vie, ma mère me l’avait dit. Alors ― eh bien, alors, les appels recommencèrent ! Toute ma peine revint. Je me suis dit que le maître ne me pardonnerait jamais. Je ne savais pas ce que j’avais fait pour le rendre si acharné et impitoyable, cependant je jugeai que c’était quelque chose qu’un chien ne pouvait comprendre, mais qui était claire et épouvantable pour un homme.

Ils appelèrent encore et encore ― nuits et jours, me sembla-t-il. Et si longtemps que la faim et la soif me rendaient presque folle, et je me sentais devenir très faible. Dans cet état, on dort beaucoup, et c’est ce que je fis. À un moment, je me réveillai en proie à une frayeur [ 26 ]terrible ― il me semblait que les appels étaient juste là dans le grenier ! Et c’était le cas : c’était la voix de Sadie, et elle pleurait ; mon nom s’échappait de ses lèvres frémissantes, pauvre petite, et je ne pus en croire mes oreilles, tant ma joie fut grande, quand je l’entendis dire :

« Reviens-nous, ― oh ! reviens-nous et pardonne-nous ― tout est si triste sans notre ― »

Je l’interrompis d’un petit jappement plein de reconnaissance et, le moment d’après, Sadie se précipitait en trébuchant dans l’obscurité et le bric-à-brac du grenier, criant de toutes ses forces pour que la famille l’entende :

— On l’a trouvée ! On l’a trouvée !


Les jours qui suivirent ― eh bien, ils furent merveilleux. La mère, [ 27 ]Sadie et tous les domestiques ― eh bien, on aurait dit qu’ils m’adoraient tout simplement. Mon lit ne leur paraissait jamais assez douillet ; et pour la nourriture, ils ne se satisfaisaient que de gibier et de délicatesses hors de saison ; tous les jours, les amis et les visiteurs affluaient pour entendre parler de mon héroïsme — c’était le nom que l’on donnait à ce que j’avais fait et il signifie agriculture. Je me souviens que ma mère l’avait sorti un jour dans un chenil et l’avait ainsi expliqué, mais elle n’avait pas dit ce qu’était l’agriculture, sauf que c’était synonyme d’incandescence intra-muros ; une douzaine de fois par jour, Mme Gray et Sadie racontaient l’histoire aux nouveaux venus, et disaient que j’avais risqué ma vie pour sauver le bébé et que nous avions tout deux des brûlures [ 28 ]qui le prouvaient ; la compagnie me passait alors de main en main, me caressait et s’exclamait, et vous auriez pu voir la fierté briller dans les yeux de Sadie et de sa mère ; et quand les gens demandaient pourquoi je boitais, elles semblaient honteuses et changeaient de sujet ; mais, parfois, quand les gens les pressaient de questions diverses à ce sujet, il me semblait qu’elles allaient pleurer.

Et ce n’était pas là toute ma gloire ; non, les amis du maître vinrent, tout une vingtaine de gens des plus distingués, ils m’emportèrent dans le laboratoire et ils discutèrent de moi comme si j’étais une sorte de découverte ; quelques-uns dirent qu’il était merveilleux de trouver chez un animal muet la plus belle manifestation de l’instinct à laquelle ils pouvaient songer ; mais le maître

[ 28a ]
Dog's Tale, p. 28a.jpg

[ 29 ]répondit avec véhémence : « C’est bien au-dessus de l’instinct ; c’est de la raison, et bien des hommes, qui ont le privilège d’être sauvés et d’aller, avec vous et moi, dans un monde meilleur par droit de possessions, en possèdent moins que ces pauvres et stupides quadrupèdes destinés à périr. » Il rit et continua : « Quoi ! Regardez-moi ― je suis sarcastique ! Avec toute mon intelligence, la seule chose que j’aie supposée fut que la chienne était devenue enragée et allait tuer l’enfant, alors que sans l’intelligence des bêtes ― c’est de la raison, vous dis-je ! ― l’enfant aurait péri ! »

Ils discutèrent encore et encore, et j’étais le seul centre et le seul sujet de toutes ces discussions ; j’aurais voulu que ma mère pût connaître ce grand honneur qui m’arrivait ; cela l’aurait rendue fière. [ 30 ]

Ensuite, ils discutèrent d’optique, comme ils disaient, et de la question de savoir si une certaine blessure au cerveau produirait la cécité ou non, mais ils ne purent s’entendre à ce sujet et dirent qu’ils devaient en faire l’expérience plus tard ; ils parlèrent ensuite de plantes, ce qui m’intéressait, parce que dans l’été Sadie et moi avions planté des graines ― je l’avais aidée à creuser les trous, vous voyez ― et, quelques jours après, une petite pousse ou une fleur était apparue là ; c’était un émerveillement de savoir comment c’était arrivé ― j’aurais voulu en parler à ces gens, montrer ce que j’en savais et à quel point cela m’intéressait. Mais je me souciais peu d’optique ; c’était assommant, et quand ils y revinrent encore, cela m’ennuya et je partis dormir. [ 31 ]

Bientôt, ce fut le printemps, ensoleillé, plaisant et délicieux ; la douce mère et les enfants, après nous avoir caressés mon petit chiot et moi en guise d’adieu, partirent en voyage visiter des parents. Le maître ne nous tenait pas compagnie, mais nous jouions ensemble et nous avions du bon temps, et les domestiques étaient gentils et amicaux, de sorte que tout se passait très heureusement en comptant les jours et en attendant le retour de la famille.

Mais un jour, ces hommes revinrent, dirent qu’il était temps de faire l’expérience et ils emmenèrent mon petit chiot dans le laboratoire ; je les suivis en boitillant sur trois jambes, me sentant fière, car toute attention à mon petit était bien sûr un plaisir pour moi. Ils discutèrent et firent des expériences, mais tout à coup mon petit chiot cria et ils le déposèrent sur

Dog's Tale, p. vi.jpg

[ 32 ]le sol ; il trébucha de tous côtés, la tête toute ensanglantée, et le maître tapait des mains et criait !

— Voilà, j’ai gagné ― avouez-le ! Il est aussi aveugle qu’une chauve-souris.

Et ils dirent tous :

— En effet, vous avez démontré votre théorie et l’humanité souffrante a désormais une grande dette envers vous.

Et ils l’entourèrent, lui serrèrent les mains avec effusion et reconnaissance et le félicitèrent.

Mais je ne vis ni n’entendis qu’à peine toutes ces choses, car j’avais couru aussitôt vers mon petit être chéri, me blottissant tout contre lui et léchant son sang, et il mit sa tête contre la mienne, gémissant doucement, et je sentis dans mon cœur que c’était pour lui un réconfort dans sa douleur et [ 33 ]son tourment de sentir le contact de sa mère, bien qu’il ne puisse me voir. Puis il retomba et son petit nez de velours reposa sur le sol ; il était immobile et ne bougea plus.

Peu après, le maître s’arrêta un moment de discuter, sonna le valet de pied et lui dit :

— Enterrez-le dans un coin éloigné du jardin.

Ensuite, il poursuivit la discussion, et je trottai derrière le domestique, très heureuse et reconnaissante, car je savais que mon petit chiot ne souffrait plus maintenant, parce qu’il dormait. Nous sommes allés à l’extrémité du jardin, où les enfants, la nourrice, mon petit chiot et moi avions l’habitude de jouer pendant l’été, à l’ombre d’un grand orme ; là, le valet creusa un trou et je vis qu’il [ 34 ]allait planter mon petit chiot. J’en fus ravie, parce qu’il grandirait et deviendrait un beau chien, comme Robin Adair, et ce serait une merveilleuse surprise pour la famille quand elle rentrerait. Aussi j’essayai de l’aider à creuser, mais ma patte blessée ne servait à rien, et il en faut deux, sinon ce n’est pas la peine. Quand l’homme eut fini et recouvert mon petit Robin, il me tapota la tête, et il y avait des larmes dans ses yeux ; il me dit : « Pauvre petite chienne, tu as SAUVÉ son enfant. »

J’ai attendu deux semaines entières et il n’a pas repoussé. La semaine dernière, une frayeur s’est insinuée en moi. Je crois qu’il y a quelque chose de terrible dans tout cela. Je ne sais pas ce que c’est, mais la peur me rend malade, et

[ 34a ]
Dog's Tale, p. 34a.jpg

[ 35 ]je ne peux pas manger, bien que les domestiques m’apportent la meilleure nourriture ; ils me caressent et viennent même le soir, ils pleurent et me disent : « Pauvre petite chienne, ― laisse cela et rentre à la maison ; ne nous brise pas le cœur ! » Et c’est tout cela qui me terrifie le plus et me convainc que quelque chose est arrivé. Je suis si faible ; depuis hier, je ne peux plus me tenir sur mes pattes. Et à cette heure, les domestiques, regardant l’endroit où le soleil disparaît du regard et d’où la nuit glaciale s’avance, disent des choses que je ne peux comprendre, mais qui me versent quelque chose de froid dans le cœur.

« Les pauvres ! Elles ne se doutent pas. Elles rentreront dans la matinée et demanderont avec impatience à voir la petite chienne qui s’est montrée si courageuse, [ 36 ]et qui de nous aura assez de force pour leur dire la vérité : "Notre humble petite amie s’en est allée où vont les bêtes qui meurent !" »


Notes

  1. Chien réputé calme et réservé.
  2. Vieille chanson irlandaise. Les paroles sont en fait : « Aileen, mavourneen », ce qui veut dire : « Aileen, ma chérie ».
  3. Chien réputé énergique et aimable.
  4. Tax-collars : traduction incertaine.
  5. Jeu de mots sur laboratory/lavatory.
Outils personnels
Mark Twain