L’Éléphant blanc volé

De Utopia.
 

L’Éléphant blanc volé


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L'ÉLÉPHANT BLANC VOLÉ


La suivante curieuse histoire me fut contée par un gentleman rencontré en chemin de fer. C'était un homme de plus de soixante-dix ans. Sa physionomie profondément bonne et honnête, son air sérieux et sincère mettaient une empreinte de vérité indiscutable sur chaque aflirmation qui tombait de ses lèvres. Voici son récit :

— « Vous savez en quel honneur l'éléphant blanc du Siam est tenu par les peuples de ce pays. Vous savez qu'il est consacré aux rois, que les rois seuls peuvent le posséder, et que, d'une certaine façon, il est au-dessus des rois puisqu'il reçoit non seulement des honneurs, mais un culte. Très bien. Il y a cinq ans, quand il y eut des difficultés de frontières entre la Grande-Bretagne et le Siam, il fut démontré manifestement que c'était le Siam qui avait tort. Les réparations nécessaires furent donc accordées promptement ; le représentant de l'Angleterre se déclara satisfait, et oublieux du passé. Le roi de Siam s'en réjouit fort, et, partie par gratitude, partie pour effacer les dernières traces de mécontentement de l'Angleterre à son égard, il voulut envoyer un présent à la reine, seul moyen de se concilier la faveur d'un ennemi, d'après les idées orientales. Ce [ 208 ]présent devait être non seulement royal, mais transcendantalement royal. Dès lors, que pouvait-on trouver de" mieux qu'un éléphant blanc ? Ma position dans l'administration de l'Inde me fit juger particulièrement digne de l'honneur de porter le présent à Sa Majesté. On fréta un vaisseau pour moi et ma suite, pour les officiers et les serviteurs de l'éléphant et en dû temps j'arrivai à New- York, et logeai ma royale commission dans vm superbe local à Jersey-City. Il fallait s'arrêter quelque temps, pour permettre à l'animal de reprendre des forces avant de continuer le voyage.

« Tout alla bien pendant quinze jours, puis mes infortunes commencèrent. On avait volé l'éléphant blanc ! Je fus éveillé en pleine nuit pour apprendre l'affreux malheur. Pendant un moment, je demeurai éperdu de terreur et d'anxiété. Nul espoir ne me restait. Puis je me calmai un peu et rassemblai mes esprits. Je vis ce qu'il y avait à faire, car il n'y avait qu'une seule chose à faire pour un homme intelligent. Quoiqu'il fût tard, je courus à New-York, et je dis à un policeman de me conduire à la direction générale du service des détectives.

« Par bonheur, j'arrivai à temps, quoique le chef de la sûreté, le fameux inspecteur Blunt, fût précisément sm- le point de s'en aller chez lui. C'était un homme de taille moyenne et d'une charpente ramassée, et, quand il réfléchissait profondément, il avait ime manière à lui de froncer les sourcils et de se taper le front avec les doigts qui vous donnait tout de suite la conviction que vous vous trouviez en présence d'un personnage comme il y en a peu. Du premier coup d'œil û m'inspira de la confiance et me donna de l'espoir.

« Je lui exposai l'objet de ma visite. Ma déclaration ne l'émut en aucune façon, elle n'eut pas plus d'effet [ 209 ]apparent sur son sang-froid de fer, que si j'étais venu lui dire simplement qu'on m'avait volé mon chien ; il m'offrit une chaise, et me dit avec calme :

— « Permettez-moi de réfléchir un moment, je vous prie. »

« Cela dit, il s'assit à son bureau et resta la tête appuyée sur la main. Des commis écrivaient à l'autre bout de la pièce : le grattement de leurs plumes fut le seul bruit que j'entendis pendant les six ou sept minutes qui suivirent. Entre temps l'inspecteur était enseveli dans ses pensées. Enfin n 'eva la tête, et la fermeté des lignes de son visage me prouva que dans son cerveau il avait achevé son travail, que son plan était arrêté. Alors, d'une voix basse mais impressive :

— « Ce n'est pas un cas ordinaire. Chaque pas que nous allons faire doit être fait avec prudence et il ne faut pas risquer un second pas avant d'être sûr du premier. Il faut garder le secret, un secret profond et absolu. Ne parlez à personne de cette affaire, pas même aux reporters. Je me charge d'eux et j'aurai soin de ne leur laisser connaître que juste ce qu'il entre dans mes vues de leur faire savoir. »

« Il toucha un timbre. Un garçon entra :

— « Alaric, dites aux reporters d'attendre. »

« Le garçon se retira.

— « Maintenant, en besogne et méthodiquement.

On ne fait rien dans notre métier sans une méthode stricte et minutieuse. »

« Il prit une plume et du papier.

— « Voyons. Le nom de l'éléphant ? »

— « Hassan -ben -Ali- ben-Sélun-Abdalah -Mohamed - Moïse - AUiallmaU - Jamset - Je j eeboy - DhuleepSultan-Ebou-Bhoudpour. »

— « Très bien. Surnom ? »

— « Jumbo. » [ 210 ]

— « Très bien. Lieu de naissance ? »

— « Capitale du Siam. »

— « Les parents, vivants ? »

— « Non, morts. »

— « Ont-ils eu d'autres enfants que celui-ci ? »

— « Non. Il est fils unique. »

— « Parfait. Cela suffit sur ce point. Maintenant ayez l'obligeance de me faire la description de l'éléphant et n'omettez aucun détail, pas même le plus insignifiant, je veux dire le plus insignifiant à votre point de vue, car dans notre profession il n'y a pas de détails insignifiants ; il n'en existe pas. »

« Je fis la description, il écrivit. Quand j'eus fini, il dit:

— « Écoutez, maintenant. Si j'ai commis des erreurs, veuillez les corriger. »

« Il lut ce qui suit :

« Hauteur, dix-neuf pieds.

« Longueur, du sommet de la tête à l'insertion de la queue, vingt-six pieds.

« Longueur de la trompe, seize pieds.

« Longueur de la queue, six pieds.

« Longueur totale, y compris la trompe et la queue, quarante-huit pieds.

« Longueur des défenses, neuf pieds et demi.

« Oreilles en rapport avec ces dimensions.

« Empreinte du pied : semblable à celle qu'on laisse dans la neige quand on culbute un tonneau.

« Couleur de l'éléphant : blanc terne.

« Un trou de la grandeur d'une assiette dans chaque oreille pour l'insertion des bijoux.

« A l'habitude, à un remarquable degré, de lancer de l'eau sur les spectateurs et de maltraiter avec sa trompe, non seulement les personnes qu'il connaît, mais celles qui lui sont absolument étrangères. [ 211 ]

« Boite légèrement du pied droit de derrière.

« A une petite cicatrice sous l'aisselle gauche, provenant d'un ancien furoncle.

« Portait au moment du vol ime tour renfermant des sièges pour quinze personnes et une couverture en drap d'or de la grandeur d'un tapis ordinaire. »

« Il n'y avait pas d'erreur. L'inspecteur sonna, donna le signalement à Alaric et dit :

— « Cinquante mille exemplaires à faire imprimer à la minute et à envoyer par la malle-poste à tous les bureaux de mont-de-piété du continent. »

« Alaric se retira.

— « Voilà pour le moment. Maintenant il nous faut une photographie de l'objet volé. »

« Je la lui donnai. Il l'examina en connaisseur et dit:

— « On s'en contentera puisque nous ne pouvons faire mieux ; mais il a la trompe rentrée dans la bouche. Cela est fâcheux et pourra causer des erreurs, car, évidemment, il n'est pas toujours dans cette position. »

« Il toucha le timbre.

— « Alaric, cinquante mille exemplaires de cette photographie, demain, à la première heure, et expédiez par la malle avec les signalements. »

— « Alaric se retira pour exécuter les ordres. L'inspecteur dit :

— « Il faudra offrir une récompense, naturellement. Voyons, quelle somme ? »

— « Combien croyez- vous ? »

— « Pour commencer, je crois que... Disons vingtcinq mille dollars. C'est une affaire embrouillée et difficile. Il y a mille moyens d'échapper et nulle facilités de recel. Ces voleurs ont des amis et des complices partout. »

— « Dieu me bénisse ! vous les connaissez donc ! » [ 212 ]

« La physionomie prudente, habile à ne laisser transparaître ni les pensées ni les sentiments, ne me fournit aucun indice, pas plus que les mots suivants, placidement prononcés :

— « Ne vous occupez pas de cela. Je les connais ou je ne les connais pas. Généralement nous avons vite une idée assez nette de l'auteur par la manière dont le délit a été commis, et l'importance du profit possible pour lui. Il ne s'agit pas d'un pickpocket ou d'un voleur de foires, mettez- vous cela dans la tête. L'objet n'a pas été escamoté par un novice. Mais, comme je le disais, considérant le voyage qu'il faudra accomplir, la diligence que les voleurs mettront à faire disparaître leurs traces à mesure qu'ils avanceront, vingt-cinq mille dollars me paraissent une faible somme, à quoi nous pouvons cependant nous en tenir, pour commencer. »

« Nous partîmes donc de ce chiffre. Puis cet homme, qui n'oubliait rien de ce qui pouvait fournir une indication, me dit :

— « Il y a des cas dans les annales de la police qui démontrent que parfois des criminels ont été retrouvés par des singularités dans leur façon de se nourrir. Pouvez-vous me dire ce que mange l'éléphant, et en quelle quantité ? »

— « Bon ! ce qu'il mange ? Il mange de tout. Il mangera un homme, il mangera une bible. Il mangera n'importe quoi compris entre un homme et une bible. »

— « C'est parfait. Un peu trop général toutefois. Il me faut quelques détails. Les détails sont la seule chose utile dans notre métier. Très bien, pour les hommes. Mais, voyons. A un repas, ou si vous préférez, en un jour, combien d'hommes mangera-t-il, viande fraîche ? »

— « Il lui importera peu qu'ils soient frais ou non. [ 213 ]

En un seul repas, il pourra manger cinq hommes ordinaires.

— « Parfait. — Cinq hommes. — C'est noté. Quelles nationalités préfère-t-il ?

— « Il est tout à fait indifférent à la nationalité. Il préfère les gens qu'il connaît, mais il n'a pas de parti pris contre les étrangers. »

— « Très bien ! Maintenant, les bibles. Combien de bibles peut-il manger à un repas ? »

— « Il en mangera une édition tout entière. »

— « Ce n'est pas assez explicite. Parlez-vous de l'édition ordinaire, in-octavo, ou de l'édition de famille, illustrée ? »

— « Je ne crois pas qu'il se préoccupe des illustrations. C'est-à-dire je ne pense pas qu'il fasse plus de cas des éditions illustrées que des autres. »

— « Vous ne saisissez pas ma pensée. Je parle du volume. L'édition ordinaire in-octavo pèse environ deux livres et demie, tandis que la grande édition in-quarto, avec les illustrations, pèse dix ou douze livres. Combien de bibles de Doré mangerait-il à un repas ? »

— « Si vous connaissiez l'animal, vous ne demanderiez pas. Il prendrait tout ce qu'on lui donnerait. »

— « Eh bien, calculez alors en dollars et en centimes. Il nous faut arriver à nous fixer. Le Gustave Doré coûte cent dollars l'exemplaire, en cuir de Russie, reliure à biseaux. »

— « Il lui faudrait une valeur d'environ cinquante mille dollars ; mettons une édition de cinq cents exemplaires. »

— « Bon, c'est plus exact. J'écris. Très bien : il aime les hommes et les bibles. Ça va, qu'aime-t-il encore? Voyons... des détails... »

— « Il laissera les bibles pour des briques, il lais [ 214 ]sera les briques pour des bouteilles, il laissera les bouteilles pour du drap, il laissera le drap pour des chats, il laissera les chats pour des huîtres, il laissera les huîtres pour du jambon, il laissera le jambon pour du sucre, il laissera le sucre pour des pâtés, il laissera les pâtés pour des pommes de terre, il laissera les pommes de terre pour du son, il laissera le son pour du foin, il laissera le foin pour de l'avoine, il laissera l'avoine pour du riz qui a toujours formé sa principale alimentation ; il n'y a du reste rien qu'il ne mange si ce n'est du beurre d'Europe ; mais il en mangerait s'il l'aimait. »

— « Très bien, et quelle quantité en moyenne par repas ? »

— « Nous disons environ... Eh bien ! environ un quart de tonne à une demi-tonne. »

— « Il boit ? »

— « Tout ce qui est liquide : du lait, de l'eau, du whisky, de la mélasse, de l'huile de ricin, de la térébenthine, de l'acide phénique... inutile d'insister sur les détails ; indiquez tous les liquides qui vous viennent à l'esprit ; d'ailleurs il boira n'importe quoi, excepté du café d'Europe. »

— « Très bien. Et quelle quantité ? »

— « Mettons de cinq à quinze barriques, cela dépend de sa soif, qui varie, mais son appétit ne varie pas. »

— « Ce sont des habitudes peu ordinaires ; elles serviront à nous mettre sur la piste. »

« Il sonna.

— « Alaric, faites venir le capitaine Bums. »

« Bums arriva. L'inspecteur Blunt lui expliqua l'affaire, en entrant dans tous les détails, puis il dit de ce ton clair et décisif d'un homme qui a son plan nettement arrêté dans son esprit et qui est accoutumé à commander : [ 215 ]

— « Capitaine Bums, vous chargerez les détectives Jones, Davis, Halsey, Bâtes et Hackett de suivre l'éléphant comme une ombre. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous chargerez les détectives Moses, Dakin, Murphy, Rogers, Tupper, Higgins et Barthélémy de suivre les voleurs comme une ombre. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous placerez un poste de trente hommes, trente hommes d'élite avec un renfort de trente à l'endroit où l'éléphant a été volé, avec ordre de faire faction nuit et jour, et de ne laisser approcher personne, excepté les reporters, sans un ordre écrit de moi. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Des détectives en bourgeois sur le chemin de fer, les bateaux à vapeur et sur les bacs et bateaux de passeurs, et sur toutes les routes et tous les chemins qui partent de Jersey-City, avec ordre de fouiller toutes les personnes suspectes. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous leur donnerez à chacun des photographies avec le signalement de l'éléphant, et vous leur enjoindrez de fouiller tous les trains et tous les bateaux et navires qui sortent du port. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Si on trouve l'éléphant, vous le ferez arrêter et vous m'avertirez immédiatement par télégraphe. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous m'avertirez immédiatement si on trouve des empreintes de pied d'animal ou toute autre chose de même nature. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous vous ferez donner l'ordre enjoignant à la police du port de faire des patrouilles vigilantes devant les façades des maisons. » [ 216 ]

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous ferez partir des détectives en bourgeois, par les chemins de fer, et ils iront au nord jusqu'au Canada, à l'ouest jusqu'à l'Ohio, au sud jusqu'à Washington. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous aurez des hommes sûrs et capables dans tous les bureaux de télégraphes pour lire les dépêches, avec ordre de se faire interpréter toutes les dépêches chiffrées. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Que tout cela soit exécuté dans le plus profond secret, dans le plus impénétrable secret. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Vous viendrez sans faute me faire votre rapport à l'heure habituelle. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Allez maintenant. »

— « Oui, Monsieur. »

« Il était parti. L'inspecteur Blunt demeura silencieux et pensif un moment ; le feu de son regard s'éteignit et disparut. Il se tourna vers moi et me dit d'une voix calme :

— « Je n'aime pas à me vanter. Ce n'est pas mon habitude, mais je crois pouvoir dire que nous trouverons l'éléphant. »

« Je lui pris les mains chaleureusement et le remerciai. J'étais sincère, tout ce que je voyais de cet homme me le faisait aimer davantage, et me faisait émerveiller sur les étonnants mystères de sa profession. Il était tard. Nous nous séparâmes, et je retournai chez moi le cœur autrement joyeux qu'à mon arrivée à son bureau. [ 217 ]

« Le lendemain matin, les détails complets étaient dans tous les journaux. Il y avait même, en supplément, l'exposé des théories de l'agent un tel, ou un tel, sur la manière dont le coup avait été fait, sur les auteurs présumés du vol, et la direction qu'ils avaient dû prendre avec leur butin. Il y avait onze théories, embrassant toutes les possibilités. Et ce simple fait montra quels gens indépendants sont les détectives. Il n'y avait pas deux théories semblables, ou se rapprochant en quoi que ce fût, excepté sur un certain point, sur lequel les onze étaient absolument d'accord. C'était que, quoiqu'on eût bouleversé et démoli l'arrière de ma maison, et que la porte seule fût restée fermée à clef, l'éléphant n'avait pu passer par la brèche pratiquée, mais par quelque autre issue encore inconnue. Tous s'accordaient à dire que les voleurs n'avaient pratiqué cette brèche que pour induire la police en erreur. Cela ne me serait pas venu à l'idée, non plus qu'à tout homme ordinaire, mais les détectives ne s'y laissèrent pas prendre un seul instant.

« Ainsi la chose qui me paraissait la seule claire était celle où je m'étais le plus lourdement trompé. Les onze théories mentionnaient toutes le nom des voleurs supposés, mais pas deux ne donnaient les mêmes noms. Le nombre total des personnes soupçonnées était de trente-sept. Les divers comptes rendus des journaux se terminaient par l'énoncé de l'opinion la plus importante de toutes, celle de l'inspecteur en chef Blunt. Voici un extrait de ce qu'on lisait : [ 218 ]

« L'inspecteur en chef connaît les deux principaux coupables. Ils se nomment « Brick Duffy » et « Rouge Mac Fadden ». Dix jours avant que le vol fût accompli, il en avait eu connaissance, et avait sans bruit pris les mesures pour mettre à l'ombre ces deux coquins notoires. Malheureusement on perdit leurs traces juste la nuit du rapt, et avant qu'on les eût retrouvées, l'oiseau, c'est-à-dire l'éléphant, s'était envolé.

«Duffy et Mac Fadden sont les deux plus insolents vauriens de leur profession. Le chef a des raisons de croire que ce sont les mêmes qui dérobèrent, l'hiver dernier, par une nuit glaciale, le poêle du poste de police, ce qui eut pour conséquence de mettre le chef et les hommes de police entre les mains des médecins avant l'aube, les uns avec des doigts gelés, d'autres, les oreilles, ou d'autres membres. »

« Après avoir lu la moitié de ce passage, je fus plus étonné que jamais de la merveilleuse sagacité de cet homme. Non seulement il voyait d'un œil clair tous les détails présents, mais l'avenir même ne lui était pas caché ! J'allai aussitôt à son bureau, et lui dis que je ne pouvais m'empêcher de regretter qu'il n'eût pas fait tout d'abord arrêter ces gens et empêché ainsi le mal et le dommage. Sa réponse fut simple et sans réplique :

— « Ce n'est point notre affaire de prévenir le crime, mais de le punir. Nous ne pouvons pas le punir tant qu'il n'a pas été commis. »

« Je lui fis remarquer en outre que le secret dont nous avions enveloppé nos premières recherches avait été divulgué par les journaux ; que non seulement tous nos actes, mais même tous nos plans et projets avaient été dévoilés, que l'on avait donné le nom de toutes les personnes soupçonnées ; elles [ 219 ]n'auraient maintenant rien de plus pressé que de se déguiser ou de se cacher.

— « Laissez faire. Ils éprouveront que, quand je serai prêt, ma main s'appesantira sur eux, dans leurs retraites, avec autant de sûreté que la main du destin. Pour les journaux, nous devons marcher avec eux. La renommée, la réputation, l'attention constante du public sont le pain quotidien du policier. Il doit rendre manifeste ce qu'il fait, pour qu'on ne suppose pas qu'il ne fait rien ; il faut bien qu'il fasse connaître d'avance ses théories, car il n'y a rien d'aussi curieux et d'aussi frappant que les théories d'un détective, et rien qui lui vaille plus de respect et d'admiration. Si les journaux publient nos projets et nos plans, c'est qu'ils insistent pour les avoir, et nous ne pouvons leur refuser sans leur faire injure ; nous devons constamment mettre nos agissements sous les yeux du public, sinon le public croira que nous n'agissons pas. Il est d'ailleurs plus agréable de lire dans un journal : « Voici l'ingénieuse et remarquable théorie de l'inspecteur Blunt », que d'y trouver quelque boutade de mauvaise humeur, ou pis encore, quelque sarcasme. »

— « Je vois la force de votre raisonnement, mais j'ai remarqué qu'en un passage de vos observations dans les journaux de ce matin, vous aviez refusé de faire connaître votre opinion sur un point accessoire. »

— « Oui, c'est ce que nous faisons toujours, cela fait bon effet. D'ailleurs, je n'avais pas d'opinion du tout sur ce point. »

« Je déposai une somme d'argent considérable entre les mains de l'inspecteur, pour couvrir les dépenses courantes ; et je m'assis pour attendre des nouvelles : nous pouvions espérer avoir des télé [ 220 ]grammes à chaque minute. Entre temps, je relus les journaux et notre circulaire, et je constatai que les 25,000 dollars de récompense semblaient n'être offerts qu'aux détectives seulement ; je dis qu'il aurait fallu les offrir à quiconque trouverait l'éléphant, mais l'inspecteur me répondit :

— « Ce sont les détectives qui trouveront l'éléphant, par conséquent la récompense ira à qui de droit. Si la trouvaille est faite par quelque autre personne, ce ne sera jamais que parce qu'on aura épié les détectives, et qu'on aura mis à profit les indications qu'ils se seront laissé voler, et ils auront droit, de toute façon, à la récompense. Le but d'une prime de cette nature est de stimuler le zèle des hommes qui consacrent leur temps et leurs talents acquis à ces sortes de recherches, et non pas de favoriser des citoyens quelconques qui ont la chance de faire une capture sans avoir mérité la récompense par des mérites et des efforts spéciaux. »

« Cela me parut assez raisonnable. A ce moment, l'appareil télégraphique qui était dans un coin de la pièce commença à cliqueter et la dépêche suivante se déroula :

« Flower Station, New-York, 7 h. 30 matin.

« Suis sur une piste. Trouvé série de profonds sillons traversant ferme près d'ici, les ai suivis pendant deux milles direction est. Sans résultat. Crois éléphant a pris direction ouest. Je filerai de ce côté.

« Darley, détective. »

— « Darley est un des meilleurs hommes de la division, dit l'inspecteur ; nous aurons bientôt d'autres nouvelles de lui. » [ 221 ]
« Le télégramme n° 2 arriva.

« Barker's, N. J., 7 h. 30 matin.

« Arrive à l'instant. Effraction dans verrerie ici nuit dernière, huit cents bouteilles enlevées. Eau en grande quantité ne se trouve qu'à cinq milles d'ici ; me transporte de ce côté. Éléphant probablement altéré, bouteilles vides trouvées.

  • Baker, détective. »

— « Cela promet, dit l'inspecteur, je vous avais bien dit que le régime de l'animal nous mettrait sur la trace. »

«Télégramme n° 3.

« Taylorville, L. I., 8 h. 15 matin.

« Une meule de foin près d'ici disparue pendant la nuit. Probablement dévorée. Relevé et suivi la piste.

« HuBARD, détective. »

— « Quel chemin il fait ! dit l'inspecteur. Je savais d'ailleurs que nous aurions du mal, mais nous l'attraperons. :»

« Flower Station, N. Y., 9 h. matin.

« Relevé les traces à trois milles vers l'ouest. Larges, profondes, déchiquetées. Nous venons de rencontrer un fermier qui dit que ce ne sont pas des traces d'éléphant. Il prétend que ce sont des traces de trous où il mit des plants d'arbres lors des gelées de l'hiver dernier. Donnez-moi des indications sur la marche à suivre.

« Darley, détective. » [ 222 ]

— « Ah ! ah I un complice des voleurs I Nous brûlons >, dit l'inspecteur.

« Il télégraphia à Darley :

« Arrêtez l'homme et forcez-le à nommer ses complices. Continuez à suivre les traces... jusqu'au Pacifique, s'il le faut.

« Blunt, chef détective. »

« Autre télégramme.

« Coney-Point, Pa., 8 h. 45 matin.

« Effraction à l'usine à gaz pendant la nuit. Quittances trimestrielles non payées disparues. Relevé et suivi la piste. »

— « Ciel ! s'exclama l'inspecteur. Mange-t-il aussi des quittances ? »

— « Par inadvertance, sans doute, répondis- je. Des quittances ne peuvent être une nourriture suffisante. Du moins, prises seules. »

« Puis arriva ce télégramme émouvant :

« Ironville, N. Y., 9 h. 30 matin.

« J'arrive. Ce village est dans la consternation. Éléphant passé ici à cinq heures du matin. Les uns disent qu'il se dirige vers l'ouest ; d'autres, vers le nord ; quelques-uns, vers le sud. Mais personne n'est resté pour faire au moment une observation précise. Il a tué un cheval. J'en ai mis im morceau de côté comme indice. Il l'a tué avec la trompe. D'après la nature du coup, je crois qu'il a été porté à gauche. D'après la position où on a trouvé le cheval, je crois que l'éléphant se dirige au nord, suivant la ligne du chemin de fer de Berkley. Il a [ 223 ]une avance de quatre heures et demie. Mais nous le suivons de près.

« Harves, détective. »

« Je poussai une exclamation de joie. L'inspecteur était calme comme une image. Il toucha posément son timbre.

— « Alaric, envoyez-moi le capitaine Bums. »

« Bums entra.

— « Combien d'hommes disponibles avez- vous ? »

— « Quatre-vingt-seize, Monsieur. »

— « Envoyez-les dans le nord, immédiatement. Concentration sur la hgne de Berkley, au nord d'Ironville. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Que tous les mouvements se fassent dans le plus grand secret. Dès que vous aurez d'autres hommes disponibles, prévenez-moi. »

— « Oui, Monsieur. »

— « Allez. »

— « Oui, Monsieur. »

« A ce moment arrivait un autre télégramme.

« Sage Corners, N. Y., 10 h. 30 matin.

« J'arrive. L'éléphant passé ici à 8 h. 15. Tous les habitants de la ville ont pris la fuite, sauf un policeman. Il semble que l'éléphant ait attaqué non pas le policeman, mais un réverbère. Tué tous les deux. J'ai mis de côté un morceau du policeman comme indice.

« Stumm, détective. »

— « Ainsi l'éléphant a tourné à l'ouest, dit l'inspecteur. D'ailleurs il ne peut échapper. J'ai des hommes partout. » [ 224 ]
« Le télégramme suivant disait :

« Glovers, 11 h. 15 matin.

« J'arrive. Le village est abandonné. Restent les malades et les vieillards. Éléphant passé ici il y a trois quarts d'heure. La société de protestation contre les buveurs d'eau était réunie en séance, il a passé sa trompe par la fenêtre et l'a vidée dans la salle ; la trompe était pleine d'eau de puits, quelques assistants l'ont avalée et sont morts, d'autres ont été noyés. Les détectives Cross et O'Shaughnessy ont traversé la ville, mais allant au sud, ont manqué l'éléphant. Tout le pays à plusieurs milles à la ronde saisi de terreur. Les gens désertent leurs maisons, fuyant partout, mais partout ils rencontrent l'éléphant. Beaucoup de tués.

« Brant, détective. »

« J'aurais voulu répandre des larmes, tant ces ravages me consternaient, mais l'inspecteur se contenta de dire :

— « Vous voyez que nous nous rapprochons ; il sent notre présence, le voilà de nouveau à l'est. »

« Mais d'autres nouvelles sinistres nous étaient préparées. Le télégraphe apporta ceci :

« Hoganport, 12 h. 19.

« Arrive à l'instant. Éléphant passé ici il y a une demi-heure. Semé partout terreur et désolation. Course furieuse à travers les rues. Deux plombiers passant, un tué, l'autre blessé, regrets unanimes.

« O'Flaherty, détective. » [ 225 ]

— « Enfin, le voilà au milieu de mes hommes, dit l'inspecteur, rien ne peut le sauver. »

« Alors ce fut une série de télégrammes expédiés par des détectives disséminés entre New-Jersey et la Pennsylvanie et qui suivaient des traces, granges ravagées, usines détruites, bibliothèques scolaires dévorées, avec grand espoir, espoir valant certitude.

— « Je voudrais, dit l'inspecteur, pouvoir être en communication avec eux et leur donner l'ordre de prendre le nord, mais c'est impossible. Un détective ne va au bureau du télégraphe que pour envoyer son rapport, puis il repart et vous ne savez jamais oii mettre la main sur lui. »

« Alors arriva une dépêche ainsi conçue :

« Bridge-port, Ct., 12 h. 15.

« Barnum offre 4,000 dollars par an pour le privilège exclusif de se servir de l'éléphant comme moyen d'annonce ambulante, à partir d'aujourd'hui jusqu'au moment où les détectives le trouveront. Voudrait le couvrir d'affiches de son cirque. Demande réponse immédiate.

« BoGGS, détective. »

— « C'est absurde ! » m'écriai- je.

— « Sans doute, dit l'inspecteur. Évidemment M. Barnum, qui se croit très fin, ne me connaît pas. Mais je le connais. »

« Et il dicta la réponse à la dépêche :

« Offre de M. Barnum refusée. 7,000 dollars ou rien.

« Inspect. chef, Blunt. »

— « Voilà, nous n'aurons pas à attendre longtemps la réponse. M. Barnum n'est pas chez lui. [ 226 ]il est dans le bureau du télégraphe, c'est son habitude quand il traite une affaire. Dans trois... »

« Affaire faite. P.-T. Barnum... » interrompit l'appareil télégraphique en cliquetant.

« Avant que j'eusse le temps de commenter cet extraordinaire épisode, la dépêche suivante changea désastreusement le cours de mes idées :

« Bolivia, N. Y., 12 h. 50.

« Éléphant arrivé ici, venant du sud, a passé se dirigeant vers la forêt à 11 h. 50, dispersant un enterrement et diminuant de deux le nombre des suiveurs. Des citoyens lui ont tiré quelques balles, puis ont pris la fuite. Le détective Burke et moi sommes arrivés dix minutes trop tard, venant du nord. Mais des traces fausses nous ont égarés, et nous avons perdu du temps. A la fin, nous avons trouvé la vraie trace et l'avons suivie jusqu'à la forêt. A ce moment nous nous sommes mis à quatre pattes, et avons relevé les empreintes attentivement. Nous avons aperçu l'animal dans les broussailles. Burke était devant moi. Malheureusement l'éléphant s'est arrêté pour se reposer. Burke, qui allait la tête penchée, les yeux sur la piste, buta contre les jambes postérieures de l'animal avant de l'avoir vu. Il se leva aussitôt, saisit la queue, et s'écria joyeusement : « Je réclame la pri... » Mais avant qu'il eût achevé, un simple mouvement de la trompe jeta le brave garçon à bas, mort et en pièces. Je fis retraite, l'éléphant se retourna et me poursuivit de près jusqu'à la lisière du bois, à une allure effrayante. J'aurais été pris infailliblement, si les débris de l'enterrement n'étaient miraculeusement survenus pour détourner son attention. On m'apprend qu'il ne reste rien de l'enterrement. Ce [ 227 ]n'est pas une perte sérieuse. Il y a ici plus de matériaux qu'il n'en faut pour un autre. L'éléphant a

« MuLROONEY, détective. »

« Nous n'eûmes plus de nouvelles, sinon des diligents et habiles détectives dispersés, dans le New-Jersey, la Pensylvanie, le Delaware, la Virginie, qui, tous, suivaient des pistes fraîches et sûres. Un peu après deux heures, vint ce télégramme :

« Baxter centre, 2 h. 15 soir.

« Éléphant passé ici, tout couvert d'affiches de cirque. A dispersé une conférence religieuse, frappant et blessant un grand nombre de ceux qui étaient venus là pour le bien de leurs âmes. Les citoyens ont pu le saisir et l'ont mis sous bonne garde. Quand le détective Brown et moi arrivâmes, peu après, nous entrâmes dans l'enclos, et commençâmes à identifier l'animal avec les photographies et descriptions. Toutes les marques concordantes étaient reconnues, sauf une, que nous ne pouvions pas voir, la marque à feu sous l'aisselle. Pour la voir, Brown se glissa sous l'animal, et eut aussitôt la tête broyée ; il n'en resta pas même les débris. Tous prirent la fuite, et aussi l'éléphant, portant à droite et à gauche des coups meurtriers. — Il s'est sauvé, mais a laissé des traces de sang, provenant des boulets de canon. Nous sommes sûrs de le retrouver. Traverse dans la direction du sud une forêt épaisse. »

« Ce fut le dernier télégramme. A la tombée du soir, il y eut un brouillard si opaque que l'on ne pouvait distinguer les objets à trois pas. Il dura toute la nuit. La circulation des bateaux et des omnibus fut interrompue. [ 228 ]

« Le lendemain matin, les journaux étaient pleins d'opinions de détectives. Comme auparavant on racontait toutes les péripéties de la tragédie par le menu et l'on ajoutait beaucoup d'autres détails reçus des correspondants télégraphiques particuliers. Il y en avait des colonnes et des colonnes, un bon tiers du journal avec des titres flamboyants en vedette et mon cœur saignait à les lire. Voici le ton général :

L'ÉLÉPHANT BLANC EN LIBERTÉ ! IL POURSUIT SA MARCHE FATALE ! DES VILLAGES ENTIERS ABANDONNÉS PAR LEURS HABITANTS FRAPPÉS d'Épouvante ! la pâle terreur le précède !

LA DÉVASTATION ET LA MORT LE SUIVENT ! PUIS VIENNENT LES DÉTECTIVES ! GRANGES DÉTRUITES ! USINES SACCAGÉES ! MOISSONS DÉVORÉES ! ASSEMBLÉES PUBLIQUES DISPERSÉES ! SCÈNES DE CARNAGE IMPOSSIBLES A DÉCRIRE ! OPINION DE TRENTE-QUATRE DÉTECTIVES LES PLUS ÉMINENTS DE LA DIVISION DE SÛRETÉ. OPINION DE L'INSPECTEUR EN CHEF BLUNT.

— « Voilà, dit l'inspecteur Blunt, trahissant presque son enthousiasme ; voilà qui est magnifique ! La plus splendide aubaine qu'ait jamais eue une administration de la sûreté. La renommée portera le bruit de nos exploits jusqu'aux confins de la terre. Le souvenir s'en perpétuera jusqu'aux dernières limites du temps et mon nom avec lui. »

« Mais, personnellement, je n'avais aucune raison de me réjouir ; il me semblait que c'était moi qui avais commis tous ces crimes sanglants et que l'éléphant n'était que mon agent irresponsable. Et comme la liste s'était accrue ! Dans un endroit il était tombé au milieu d'une élection et avait tué [ 229 ]cinq scrutateurs. Acte de violence manifeste suivi du massacre de deux pauvres diables nommés O'Donohue et Mac Flannigan, qui avaient « trouvé un refuge dans l'asile des opprimés de tous les pays Irf veille seulement et exerçaient pour la première fois le droit sacré des citoyens américains en se présentant aux urnes, quand ils avaient été frappés par la main impitoyable du fléau du Siam ». Dans un autre endroit, il avait attaqué un vieux fou prêcheur qui préparait pour la prochaine campagne son attaque héroïque contre la danse, le théâtre et autres choses immorales, et il avait marché dessus. Dans un autre endroit encore il avait tué un agent préposé au paratonnerre, et la liste continuait de plus en plus sanglante, de plus en plus navrante : il y avait soixante tués et deux cent quarante blessés. Tous les rapports rendaient hommage à la vigilance et au dévouement des détectives et tous se terminaient par cette remarque que le monstre avait été vu par trois cent mille hommes et quatre détectives, et que deux de ces derniers avaient péri.

« Je redoutais d'entendre de nouveau cliqueter l'appareil télégraphique. Bientôt la pluie de dépêches recommença ; mais je fus heureusement déçu : on ne tarda pas à avoir la certitude que toute trace de l'éléphant avait disparu.

« Le brouillard lui avait permis de se trouver une bonne cachette où il restait à l'abri des investigations. Les télégrammes de localités les plus absurdement éloignées les unes des autres annonçaient qu'une vaste masse sombre avait été vaguement aperçue à travers le brouillard, à telle ou telle heure, et que c'était indubitablement « l'éléphant ». Cette vaste masse sombre aurait été aperçue vaguement à New-Haven et New-Jersey, en Pensylva [ 230 ]nie, dans l'intérieur de l'État de New-York, à Brooklyn et même dans la ville de New-York ; mais chaque fois la vaste masse sombre s'était évanouie et n'avait pas laissé de traces. Chacun des détectives de la nombreuse division répandue sur cette immense étendue de pays envoyait son rapport d'heure en heure ; et chacun d'eux avait relevé une piste sûre, épiait quelque chose et le talonnait.

« Le jour se passa néanmoins sans résultat.

« De même, le jour suivant.

« Et le troisième.

« On commençait à se lasser de lire dans les journaux des renseignements sans issue, d'entendre parler de pistes qui ne menaient à rien, et de théories dont l'intérêt, l'amusement et la surprise s'étaient épuisés.

« Sur le conseil de l'inspecteur, je doublai la prime.

« Suivirent quatre jours encore de morne attente. Le coup le plus cruel frappa alors les pauvres détectives harassés. Les journalistes refusèrent de publier plus longtemps leurs théories, et demandèrent froidement quelque répit.

« Quinze jours après le vol, j'élevai la prime à 75,000 dollars, sur le conseil de l'inspecteur. C'était une somme importante, mais je compris qu'il valait mieux sacrifier toute ma fortune personnelle que perdre mon crédit auprès de mon gouvernement. Maintenant que les détectives étaient en mauvaise posture, les journaux se tournèrent contre eux, et se mirent à leur décocher les traits les plus acérés. Le théâtre s'empara de l'histoire. On vit sur la scène des acteurs déguisés en détectives, chassant l'éléphant de la plus amusante façon. On fit des caricatures de détectives parcourant le pays avec des longues-vues, tandis que l'éléphant, der [ 231 ]rière eux, mangeait des pommes dans leurs poches. Enfin on ridiculisa de cent façons les insignes des détectives.

« Vous avez vu l'insigne imprimé en or au dos des romans sur la police. C'est un œil grand ouvert avec la légende : « Nous ne dormons jamais. » Quand un agent entrait dans un bar, le patron facétieux renouvelait une vieille plaisanterie : « Voulez-vous qu'on vous ouvre un œil? » Il y avait partout des sarcasmes dans l'air,

« Mais im homme demeurait calme, immuable, insensible à toutes les moqueries. C'était ce cœur de chêne, l'inspecteur. Pas une fois son regard limpide ne se troubla, pas une fois sa confiance ne fut ébranlée. Il disait :

— « Laissez-les faire et dire. Rira bien qui rira le dernier. »

« Mon admiration pour cet homme devint un véritable culte. Je ne quittai plus sa société. Son bureau m'était devenu un séjour de moins en moins agréable. Cependant, puisqu'il se montrait si héroïque, je me faisais un devoir de l'imiter, aussi longtemps du moins que je le pourrais. Je venais régulièrement et m'installais. J'étais le seul visiteur qui parût capable de cela. Tout le monde m'admirait. Parfois il me semblait que j'aurais dû renoncer. Mais alors je contemplais cette face calme et apparemment insoucieuse, et je demeurais.

« Trois semaines environ après le vol de l'éléphant, je fus un matin sur le point de dire que j'allais donner ma démission et me retirer. A ce moment même, pour me retenir, le grand détective me soumit un nouveau plan génial.

« C'était une transaction avec les voleurs. La fertilité de ce génie inventif surpassait tout ce que j'avais jamais vu, et pourtant j'ai été en relations [ 232 ]avec les esprits les plus distingués. Il me dit qu'il était sûr de pouvoir transiger pour cent mille dollars, et de me faire avoir l'éléphant. Je répondis que je croyais pouvoir réunir cette somme, mais je demandai ce que deviendraient ces pauvres détectives qui avaient montré tant de zèle.

— « Dans les transactions, m'assura-t-il, ils ont toujours la moitié. »

« Cela écartait ma seule objection. L'inspecteur écrivit deux billets ainsi conçus :

« Chère Madame,

« Votre mari peut gagner une forte somme d'argent (et compter absolument sur la protection de la loi) en venant me voir immédiatement.

« Blunt, chef inspecteur. »

« Il envoya un de ces billets à la femme supposée de Brick Duffy, l'autre à celle de Rouge Mac Fadden.

« Une heure après arrivèrent ces deux réponses insolentes :

« Vieux hibou, Brick Mac Duffy est mort depuis deux ans. » Bridget Mahoney. »

« Vieille chauve-souris, Rouge Mac Fadden a été pendu il y a dix-huit mois. Tout autre âne qu'un détective sait cela.

« Mary O'Hooligan. »

— « Je m'en doutais depuis longtemps, dit l'inspecteur. Ce témoignage prouve que mon flair ne m'a pas trompé. »

« Dès qu'une ressource lui échappait, il en trouvait [ 233 ]une autre toute prête. Il envoya aussitôt aux journaux du matin une annonce dont je gardai la copie.

« A — XWBLV, 242, N, Tjd — Fz, 328 wmlg. Ozpo — 2 m !

« Ogw Mum. »

« Il me dit que si le voleur était encore vivant, cela le déciderait à venir au rendez- vous habituel ; il m'expliqua que ce rendez-vous était dans un endroit où se traitaient tous les compromis entre détectives et criminels. L'heure fixée était minuit sonnant.

« Nous ne pouvions rien faire jusque-là. Je quittai le bureau sans retard, heureux d'un moment de liberté.

« A onze heures du soir, j'apportai les 100,000 dollars en billets de banque et les remis entre les mains du chef détective. Peu après, il me quitta, avec dans le regard la lueur d'espérance et de confiance que je connaissais bien. Une heure s'écoula, presque intolérable. Puis j'entendis son pas béni. Je me levai tout ému et chancelant de joie, et j'allai vers lui. Quelle flamme de triomphe dans ses yeux ! Il dit :

— « Nous avons transigé. Les rieurs déchanteront demain. Suivez-moi. »

« Il prit une bougie et descendit dans la vaste crypte qui s'étendait sous la maison, et où dormaient continuellement soixante détectives, tandis qu'un renfort de vingt autres jouaient aux cartes pour tuer le temps. Je marchais sur ses pas. Il alla légèrement jusqu'au bout de la pièce sombre, et au moment précis où je succombais à la suffocation et me préparais à m'évanouir, je le vis [ 234 ]trébucher et s'étaler sur les membres étendus d'un objet gigantesque. Je l'entendis crier en tombant :

— « Notre noble profession est vengée. Voici l'éléphant ! »

« On me transporta dans le bureau. Je repris mes sens en respirant de l'éther.

« Tous les détectives accoururent. Je vis une scène de triomphe comme je n'en avais jamais vu encore. On appela les reporters. On éventra des paniers de Champagne. On porta des toasts. Il y eut des serrements de mains, des congratulations, un enthousiasme indicible et infini. Naturellement le chef fut le héros du moment et son bonheur était si complet, il avait si patiemment, si légitimement, si bravement remporté la victoire que j'étais heureux moi-même de le voir ainsi, quoique je ne fusse plus pour ce qui me concernait qu'un mendiant sans feu ni lieu : le trésor inappréciable qu'on m'avait confié était perdu et ma position officielle m'échappait par suite de ce que l'on considérait toujours comme une négligence coupable dans l'accomplissement de ma grande mission. Bien des regards éloquents témoignèrent leur profonde admiration pour le chef, et plus d'un détective murmurait à voix basse :

— « Voyez-le, c'est le roi de la profession ; il ne lui faut qu'un indice et il n'y a rien de caché qu'il ne puisse retrouver. »

« Le partage des 50,000 dollars fit grand plaisir, et quand il fut achevé, le chef fit un petit discours après avoir mis sa part dans sa poche.

— « Jouissez-en, mes garçons, car vous l'avez bien gagné, et, ce qui vaut mieux, vous avez acquis à la profession de détective une renommée impérissable. » [ 235 ]
« A ce moment arriva un télégramme.

« Monroe, Mich., 10 h. soir.

« Trouvé ici bureau télégraphique pour la première fois depuis trois semaines. Ai suivi trace de pas à cheval à travers les forêts sur une distance d'un millier de milles. Empreintes plus fortes, plus grandes et plus fraîches de jour en jour. Ne vous impatientez pas, dans une semaine l'éléphant sera à moi. Absolument sûr.

« Darley, détective. »

« Le chef ordonna une triple salve d'applaudissements pour Darley, un des plus fins limiers de la sûreté, puis il lui fit télégraphier de revenir pour recevoir sa récompense.

« Ainsi se termina le merveilleux épisode du vol de l'éléphant blanc.

« Les journaux du lendemain se répandirent une fois de plus en protestations élogieuses ; il n'y eut qu'une exception insignifiante.

« La feuille ironique disait :

« Le détective est grand ! Il peut être un peu lent à trouver de petites choses comme un éléphant égaré ; il peut le chasser toute la journée et dormir toute la nuit à côté de la carcasse pourrie pendant trois semaines, mais il finira par le trouver s'il peut mettre la main sur l'homme qui lui indiquera le bon endroit. »

« Le pauvre Hassan était perdu pour moi ; les boulets de canon l'avaient blessé mortellement ; il s'était réfugié dans le souterrain au-dessous du bureau de police pendant le brouillard et, là, entouré de ses ennemis, en danger constant d'être [ 236 ]découvert, il avait souffert de la faim jusqu'à ce que la mort vînt lui donner le repos éternel.

« La transaction me coûtait 100,000 dollars. Les autres frais 42,000 dollars de plus. Je ne pouvais pas songer à obtenir un autre emploi de mon gouvernement. Je suis un homme ruiné et un vagabond sur la terre. Mais mon admiration pour cet homme, le plus éminent policier que le monde ait jamais connu, demeure entière à ce jour et restera telle jusqu'à la fin. »
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Mark Twain