Histoire du capitaine

De Utopia.
Le Danger du lit Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Edward Mills et George Benton
Le Capitaine Tempête et autres contes, Mercure de France, Paris, 1909
The Captain's Story
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Il n’y a pas d’homme au sujet duquel on ait raconté plus de plaisantes histoires que le vieux capitaine « John Ouragan » de l’Océan Pacifique ─ paix à ses cendres ! Deux ou trois de ceux qui sont ici l’ont bien connu. Et moi en particulier. J’ai fait avec lui quatre traversées. C’était un homme remarquable. Il était né sur un navire, et il fit sa première éducation au milieu de l’équipage. Il commença sa vie dans le gaillard d’avant et gravit l’un après l’autre tous les échelons jusqu’au grade de capitaine. Sur les soixante-cinq ans de son existence, plus de cinquante se passèrent à la mer. Il avait navigué sur tous les océans, abordé dans tous les pays, et emprunté un peu de hâle à tous les climats. Quand un homme a passé cinquante ans sur la mer, forcément il ne sait rien des hommes ; il ne connaît du monde que sa surface, il ignore toutes les idées terrestres ; les connaissances usuelles, en dehors de son métier, se réduisent pour lui à des éléments très primitifs, modifiés encore et déformés par l’optique spéciale d’un cerveau rudimentaire. Un tel homme n’est qu’un enfant à barbe grise. C’est ce qu’était John Ouragan, un enfant, à l’âme simple, ingénue et sympathique. Quand son esprit était au repos, il était aussi doux et aussi aimable qu’une fille ; quand il était en colère, son surnom devenait au contraire étrangement significatif. Dans la lutte, il était formidable, car il était solidement charpenté et d’une audace extraordinaire. Il était couvert de la tête aux pieds de tatouages, scènes pittoresques et sentences à l’encre indienne, rouge et bleue. Je voyageais avec lui, quand il se fit tatouer le dernier espace vide qu’il avait sur le corps. C’était la cheville du pied gauche. Pendant trois jours il boita sur le pont, avec son pied nu et enflé, et cette devise en lettres rouges tout enflammées sur la peau : « La vertu est à elle-même sa propre récomp... » Il n’y avait pas eu assez de place. C’était un homme profondément et sincèrement pieux, mais qui jurait comme un charretier. Il considérait les jurons comme une chose permise, persuadé qu’il était que les hommes du bord n’auraient pas compris un ordre qui ne fût pas illustré d’un juron. Il avait beaucoup étudié la Bible, du moins il se le figurait. Il croyait à tout ce qui était dans la Bible, mais à sa façon. C’était, sans qu’il s’en doutât, une sorte de libre penseur, qui appliquait les principes des lois naturelles à l’interprétation des miracles, quelque chose comme les gens pour qui les six jours de la création sont six époques géologiques. De tels hommes sont ravis toutes les fois qu’ils ont l’occasion d’argumenter et de montrer leur science critique.

Une fois, le capitaine avait un clergyman à bord, mais il ignorait la qualité de son passager, qui n’en avait pas fait mention sur le livre du navire. Il s’était pris de sympathie pour ce Révérend Mr Peters, et causait volontiers avec lui. Il lui racontait des histoires, des bouts d’anecdotes à saveur très personnelle, et dont l’allure profane devait agréablement changer le brave homme de la monotonie des sujets ecclésiastiques. Un jour le capitaine lui dit :

— Est-ce que vous avez lu la Bible, Peters ?

— Mais..., certainement.

— Je suppose que vous n’avez pas dû la lire souvent, à la manière dont vous répondez. Vous devriez vous y mettre une bonne fois, et vous verriez que ça en vaut la peine. Ne vous découragez pas, si vous avez des difficultés. Continuez vigoureusement. Au commencement, vous n’y comprendrez rien. Mais peu à peu, les choses s’éclaireront, et à la fin, vous ne voudrez plus quitter le livre, même pour manger.

— Oui. C’est ce qu’on m’a dit.

— Et c’est vrai. Il n’y a pas un livre comme celui-là. Il les passe tous. Vous trouverez des choses incompréhensibles à première vue, comme je vous le disais. Il y en a des tas. Mais prenez votre temps et réfléchissez dessus. Vous finirez par les trouver tout ce qu’il y a de plus clair.

— Les miracles aussi, capitaine ?

— Oui, monsieur, les miracles aussi. Tous les miracles. Tenez. Il y a cette histoire des prophètes de Baal. Je suis sûr qu’elle vous a épaté.

— Je ne sais pas si...

— Oui. Je le sais. Elle vous a épaté. Ça ne m’étonne pas. Vous n’aviez pas l’expérience pour comprendre ces choses-là. C’était trop fort pour vous. Voulez-vous que je vous explique, et que je vous montre comment je suis arrivé à comprendre, moi ?

— Vraiment, capitaine, j’en serais heureux, si ce n’était pas abuser...

— Au contraire, je le ferai avec plaisir. D’abord, pour commencer, j’ai lu, et j’ai relu ces histoires, des tas de fois, puis j’ai réfléchi, et réfléchi, jusqu’à ce que j’aie fini par comprendre quelles sortes de gens c’étaient que les gens du temps de la Bible, et après, quand j’ai compris leur nature, tout est devenu clair et facile. C’est ce que j’ai fait pour Isaac et les prophètes de Baal. Il y a eu quelques hommes vraiment remarquables, dans ces temps anciens, et Isaac était de ceux-là. Certes, il avait ses défauts, des tas de défauts. Je ne suis pas ici pour faire l’apologie d’Isaac. Il a joué une sale blague aux prophètes de Baal. Mais il était excusable, dans la circonstance. Il lui était permis de se défendre, car il avait affaire à forte partie. Tout ce que je prétends dire, c’est que dans tout cela, il n’y a pas ombre de miracle, et vous le verrez vous-même quand je vous l’aurai expliqué.

Bon. Les temps devenaient de plus en plus durs pour les prophètes, ceux du côté d’Isaac. Il y avait quatre cent cinquante prophètes de Baal, et un seul protestant presbytérien. Je suppose naturellement qu’Isaac était presbytérien ; je ne l’affirme pas, je le suppose seulement. Mais peu importe. Ce qui est certain, c’est qu’il était seul pour lutter contre quatre cent cinquante. Comme il est facile de le comprendre, les prophètes de Baal accaparaient tout le commerce et Isaac se trouvait assez mal en point. Mais c’était un homme énergique. Il est certain qu’il dut aller par tout le pays, essayer de placer ses prophéties, mais sans succès. La concurrence était trop rude. Il n’y avait rien à faire. À la fin il se rendit compte, et sa tête se mit à travailler, et à chercher un moyen. Et à force de réfléchir, il trouva, probablement. Il commença à faire, de divers côtés, des insinuations, que les autres étaient ceci et cela, rien de bien précis, vous comprenez, juste assez pour attaquer leur réputation, et donner des idées aux gens. Naturellement, on répéta ce qu’il disait, et la chose finit par venir aux oreilles du roi. Le roi fit appeler Isaac et lui demanda ce qu’il voulait dire : « Oh ! rien de particulier, répondit Isaac. Seulement je voudrais savoir si par leurs prières ils peuvent faire descendre le feu du ciel sur leur autel. Ce n’est pas grand’chose, sans doute. Votre Majesté ? Je demande simplement : Peuvent-ils le faire ? C’est une idée que j’ai comme ça. »

Le roi fut un peu troublé. Et il alla trouver les prophètes de Baal, pour leur dire la chose. Les prophètes prirent de grands airs, et répondirent que s’il y avait un autel prêt, ils étaient prêts. Et ils insinuèrent que le roi serait prudent en faisant assurer l’autel.

Donc, le lendemain matin, tous les enfants d’Israël avec leurs parents, et le reste du peuple s’assemblèrent. Il y avait d’un côté toute la foule des prophètes de Baal, et de l’autre côté, Isaac tout seul, qui marchait de long en large, en méditant son affaire. Quand le moment fut venu, il demeura aussi calme et indifférent. Il dit aux autres de commencer et qu’il leur laissait la première chance. Alors ils se rangèrent autour de l’autel, tous les quatre cent cinquante, et se mirent à réciter des prières, pleins d’espoir, et faisant de leur mieux. Ils prièrent pendant une heure, deux heures, trois heures, et ainsi de suite, jusqu’à midi. Naturellement, au bout de ce temps, ils étaient un peu honteux, devant tout le peuple, et il y avait de quoi. Qu’est-ce qu’aurait fait un homme un peu généreux, en les voyant si piteux ? Il se serait tenu coi. N’est-ce pas? Que fit Isaac? Il se mit à apostropher les prophètes de Baal dans les termes les plus offensants qu’il pût trouver. « Vous ne criez pas assez, leur disait-il. Votre Dieu est endormi, probablement, ou peut-être qu’il est en promenade. Gueulez donc un peu plus fort. » Des phrases dans ce genre. Bien entendu je ne me rappelle pas les mots exacts. D’ailleurs, je le répète, je n’excuse pas Isaac. Il avait ses défauts.

Enfin les prophètes de Baal continuèrent à prier tout l’après-midi. Et toujours rien. Pas la moindre étincelle. Quand le soir arriva ils étaient épuisés. Il n’y avait rien à faire. Ils s’en allèrent avec leur courte honte.

Alors, que croyez-vous que fait Isaac ?

Il dit tout d’un coup à ses amis les Hébreux, qui étaient là : « Versez quatre barils d’eau sur l’autel. » Tout le monde le regarde avec stupeur. Pensez, les autres n’avaient pas réussi à allumer l’autel, même à sec. On versa tout de même les tonneaux, qu’il avait fait apporter. Il ajouta : « Versez encore quatre tonneaux. Puis encore quatre. » Il en fit verser douze. L’eau ruisselait sur l’autel, de tous les côtés. Elle remplit une tranchée qu’on avait creusée autour de l’autel, qui devait bien tenir un couple de muids. Il y a « mesures » dans le texte. Je suppose que ce sont des muids. Cependant, les assistants commençaient à mettre leurs affaires pour s’en aller, car ils pensaient qu’il était fou. Ils ne connaissaient pas Isaac. Isaac se mit à genoux et entama les prières. Il pria. Il pria longtemps. Il pria pour les païens qui sont dans les terres lointaines, pour les églises chrétiennes ; il pria pour le gouvernement et le pays en général, puis pour tous les membres du gouvernement en particulier, et tout le programme habituel, vous comprenez, jusqu’à ce que les gens fussent absolument fatigués, et n’écoutaient plus ce qu’il disait, et pensaient à autre chose, quand, tout à coup, au milieu de l’inattention générale, il tira une allumette de sa poche, la frotta contre sa jambe, et, pff ! tout l’autel s’enflamma comme un incendie ! Douze barriques d’eau ? Non monsieur. Ce n’était pas de l’eau. C’était du pétrole. Du pétrole, voilà ce que c’était.

— Du pétrole, capitaine ?

— Oui, monsieur. C’était plein de pétrole dans ce pays-là. Personne ne savait ce que c’était, excepté Isaac. Je vous le dis. Quand vous lisez la Bible, ne vous laissez pas arrêter par les passages obscurs. Tout s’explique très bien quand vous prenez la peine de réfléchir. Il n’y a rien dans la Bible que vous ne puissiez comprendre, pourvu que vous vous mettiez à l’ouvrage courageusement, pour vous rendre compte comment les choses se sont passées en réalité.



Le Danger du lit Le Capitaine Tempête et autres contes Edward Mills et George Benton
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