Extraits du Journal d’Adam
1893, édition de 1904

De Utopia.

𝔈𝔵𝔱𝔯𝔞𝔦𝔱𝔰

𝔡𝔲 𝔍𝔬𝔲𝔯𝔫𝔞𝔩 𝔡’𝔄𝔡𝔞𝔪


Traduit du ms. original.
illustré par Fred Strothmann[1]


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[ ix ]

[Note. — J’ai traduit une partie de ce journal il y a quelques années, et l’un de mes amis en a imprimé quelques exemplaires dans une forme incomplète, mais le public ne les a jamais eu. Depuis lors, j’ai déchiffré quelques autres hiéroglyphes d’Adam, et je pense qu’il est devenu aujourd’hui une personnalité publique suffisamment importante pour justifier cette publication. — M.T.]

[ ix ] [ 1 ]


𝔈𝔵𝔱𝔯𝔞𝔦𝔱𝔰
𝔡𝔲 𝔍𝔬𝔲𝔯𝔫𝔞𝔩 𝔡’𝔄𝔡𝔞𝔪
𝔗𝔯𝔞𝔡𝔲𝔦𝔱𝔰 𝔡𝔲 𝔪𝔰. 𝔬𝔯𝔦𝔤𝔦𝔫𝔞𝔩

[ 2 ]

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[ 3 ]



𝔈𝔵𝔱𝔯𝔞𝔦𝔱𝔰
𝔡𝔲 𝔍𝔬𝔲𝔯𝔫𝔞𝔩 𝔡’𝔄𝔡𝔞𝔪
𝔗𝔯𝔞𝔡𝔲𝔦𝔱𝔰 𝔡𝔲 𝔪𝔰. 𝔬𝔯𝔦𝔤𝔦𝔫𝔞𝔩



Lundi

Cette nouvelle créature aux cheveux longs est très encombrante. Elle est toujours en train de traîner autour de moi et de me suivre partout. Je n’aime pas ça ; je ne suis pas habitué à la compagnie. J’aimerais qu’elle reste avec les autres animaux. . . . Temps nuageux aujourd’hui, vent à l’est ; je pense que nous aurons de la pluie. . . . Nous ? Où ai-je pris ce mot ? . . . Je me souviens maintenant — la nouvelle créature l’utilise.

[ 4 ]

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[ 5 ]

Mardi

Ai contemplé la grande chute d’eau. C’est ce qu’il y a de plus beau dans le domaine, à mon avis. La nouvelle créature l’appelle Chutes du Niagara — pourquoi, je suis certain de ne pas le savoir. Elle dit que cela ressemble au Chutes du Niagara. Ce n’est pas une raison ; c’est pures caprice et stupidité. Je n’ai aucune chance de nommer moi-même quoi que ce soit. La nouvelle créature nomme tout ce qui se présente, avant que je puisse protester. Et chaque fois ce même prétexte est donné — ça ressemble à la chose. Prenez le dodo, par exemple. Elle dit qu’au moment où on le regarde, on voit d’un coup d’œil que cela « ressemble à un dodo. » Il devra garder ce nom, pas de doute. Ça me fatigue de me tracasser pour ça, et ça n’arrange rien, de toute façon. Dodo ! Ça ne ressemble pas plus que moi à un dodo. [ 6 ]

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[ 7 ]

Mercredi

Me suis construit un abri contre la pluie, mais je ne peux l’avoir tranquillement pour moi. La nouvelle créature y a fait intrusion. Quand j’ai tenté de la mettre dehors, elle a fait couler de l’eau des trous par lesquels elle regarde, et elle l’a essuyée avec le dos de ses pattes et a fait un bruit pareil à celui que font certains animaux quand ils sont en détresse. J’aimerais qu’elle ne parle pas ; elle parle sans cesse. Cela sonne comme une attaque facile contre cette pauvre créature, comme une insulte ; mais ce n’était pas mon intention. Je n’ai jamais entendu la voix humaine auparavant, et tout son nouveau et étrange qui fait irruption dans le calme solennel de ces solitudes oniriques blesse mes oreilles et semble discordant. Et ce nouveau son est si près de moi ; c’est tout près de mon épaule, tout près de mon oreille, d’abord d’un côté, puis [ 8 ]

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[ 9 ]de l’autre, et je ne suis habitué qu’à des sons plus ou moins éloignés de moi.
[ 10 ]

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[ 11 ]

Vendredi

L’attribution des noms se poursuit avec témérité, en dépit de tout ce que je peux faire. J’avais un très bon nom pour le domaine, un nom musical et joli ― Jardin-de-l’Eden. En privé, je continue de l’appeler comme ça, mais plus en public. La nouvelle créature dit que tout est bois, rochers et paysages et qu’il n’y a donc pas de ressemblance avec un jardin. Elle dit que cela ressemble à un parc, et que cela ne ressemble à rien d’autre qu’à un parc. En conséquence, sans me consulter, il a été renommé ― Parc des Chutes du Niagara. C’est assez cavalier, il me semble. Et il y a déjà une pancarte de plantée :

PELOUSE
INTERDITE

Ma vie n’est plus aussi heureuse qu’elle était. [ 12 ]

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[ 13 ]

Samedi

La nouvelle créature mange trop de fruits. Nous allons nous trouver à court, très probablement. « Nous » encore ― c’est son mot ; le mien aussi, maintenant, à force de tellement l’entendre. Beaucoup de brouillard ce matin. Moi-même, je ne sors pas par ce brouillard. La nouvelle créature sort. Elle sort par tous les temps et rentre à pas lourds, les pieds boueux. Et parle. C’était un endroit si agréable et tranquille. [ 14 ]

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[ 15 ]

Dimanche

Calvaire terminé. Ce jour devient de plus en plus pénible. Il a été choisi et mis à part en novembre dernier comme jour de repos. J’en avais déjà six par semaine avant. Ce matin, ai trouvé la nouvelle créature essayant de faire tomber des pommes de l’arbre défendu en jetant des mottes de terre. [ 16 ]

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[ 17 ]

Lundi

La nouvelle créature dit que son nom est Ève. C’est très bien, je n’ai pas d’objection. Elle dit que c’est pour l’appeler quand je veux qu’elle vienne. J’ai dit que dans ce cas c’était « superflu ». Manifestement, ce mot m’a fait monter dans son estime ; et c’est vrai que c’est un grand et joli mot, et qu’il pourra être replacé à l’occasion. Elle dit qu’elle n’est pas une « Créature[2] », mais une « Personne »[3]. C’est probablement douteux ; mais c’est tout un pour moi ; ce qu’elle est n’aurait aucune importance pour moi, si seulement elle voulait vivre de son côté et ne pas parler. [ 18 ]

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[ 19 ]

Mardi

Elle a couvert toute la propriété de noms exécrables et de panneaux agressifs :

Extracts from Adam's Diary, p. 19.jpgPar ici pour les tourbillons.


Extracts from Adam's Diary, p. 19.jpgPar là pour l’Île de la Chèvre[4].


Extracts from Adam's Diary, p. 19.jpgCaverne des Vents[5] par là.

Elle dit que ce parc serait une villégiature présentable, s’il y avait une clientèle idoine. Villégiature ― une autre de ses inventions ― rien que des mots sans aucun sens. Qu’est-ce qu’une villégiature ? Mais il vaut mieux ne pas lui demander, elle a une telle rage d’explication. [ 20 ]

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[ 21 ]

Vendredi

Elle a entrepris de m’implorer d’arrêter de descendre les Chutes. Quel mal y a-t-il à cela ? Elle dit que cela la fait frémir. Je me demande pourquoi. Je l’ai toujours fait ― j’ai toujours aimé le plongeon, l’excitation et la fraîcheur. Je pensai que c’était ce pour quoi les Chutes existaient. Elles n’ont pas d’autre usage que je puisse découvrir, et elles doivent avoir été faites pour quelque chose. Elle dit qu’elles ont été faites uniquement pour le décor ― comme le rhinocéros et le mastodonte.

J’ai dévalé les Chutes dans un tonneau ― pas satisfaisant pour elle. M’y suis jeté dans une baignoire ― toujours pas satisfaisant. Nagé dans les Tourbillons et les Rapides en costume de feuilles de figuier. Il a été très endommagé. De là, les plaintes fastidieuses au sujet de mon extravagance. Je suis trop gênée ici. Ce qu’il me faut, c’est changer de scène. [ 22 ]

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[ 23 ]

Samedi

Je me suis échappé, mardi soir dernier, j’ai voyagé deux jours, et je me suis construit un autre abri, dans un lieu retiré, effaçant mes traces aussi bien que j’ai pu, mais elle m’a pourchassé et découvert au moyen d’une bête qu’elle a apprivoisée et qu’elle appelle un loup ; elle est venu faire encore ce bruit pitoyable, en faisant couler de l’eau des endroits par lesquels elle regarde. J’ai été obligé de retourner avec elle, mais je réémigrerai bientôt, quand l’occasion se présentera. Elle s’adonne à des tas de choses stupides : entre autres, elle essaie de découvrir pourquoi les animaux appelés lions et tigres vivent d’herbe et de fleurs, alors que, d’après elle, le genre de dents qu’ils portent indiquerait qu’ils sont faits pour se manger entre eux. C’est stupide, car faire cela ce serait [ 24 ]

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[ 25 ]s’entretuer, et cela introduirait ce qui, d’après ce que j’ai compris, est appelé « mort » ; et la mort, m’a-t-on dit, n’est pas encore entrée dans le Parc. Ce qui est dommage, à certains égards. [ 26 ]

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[ 27 ]

Dimanche

Épreuve surmontée. [ 28 ]

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[ 29 ]

Lundi

Je crois comprendre à quoi sert la semaine : à donner du temps pour récupérer de l’épuisement du dimanche. Ça semble une bonne idée. . . . Elle a encore escaladé cet arbre. L’en ai délogée à coup de mottes de terre. Elle a dit que personne ne regardait. Semble considérer que c’est une justification suffisante pour risquer des choses dangereuses. Lui ai dit ça. Le mot « justification » a suscité son admiration ― et de la jalousie aussi, je pense. C’est un bon mot. [ 30 ]

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[ 31 ]

Jeudi

Elle m’a dit qu’elle a été faite à partir d’une côte prise sur mon corps. C’est pour le moins douteux, si ce n’est plus. Il ne me manque aucune côte. . . . La buse la préoccupe beaucoup ; elle dit que l’herbe ne lui convient pas ; craint de ne pouvoir l’élever ; pense que l’oiseau est fait pour vivre de chair corrompue. La buse doit se contenter de ce qu’on lui donne. Nous ne pouvons renverser le plan d’ensemble pour l’adapter à la buse. [ 32 ]

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[ 33 ]

Lundi

Elle est tombée hier dans l’étang, alors qu’elle s’y regardait, ce qu’elle fait sans cesse. Elle a failli suffoquer et a dit que c’était très désagréable. Cela l’a rendue triste pour les créatures qui y vivent et qu’elle appelle poissons, car elle continue à coller des noms à des choses qui n’en ont pas besoin et qui ne viennent pas quand on les appelle, ce qui ne porte pas à conséquence pour elle, tant elle est gourde de toute façon ; donc, elle en a attrapé tout un tas, les a apportés, la nuit dernière, et les a mis dans mon lit pour leur tenir chaud, mais je les ai observés de temps à autre, toute la journée, et je ne trouve pas qu’ils soient plus heureux qu’avant, seulement plus calmes. Quand la nuit viendra, je les jetterai dehors. Je ne [ 34 ]

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[ 35 ]dormirai pas une autre fois avec eux, car je les trouve visqueux et il est désagréable de dormir avec pour quelqu’un qui n’a rien sur lui. [ 36 ]

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[ 37 ]

Dimanche

Épreuve surmontée. [ 38 ]

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[ 39 ]

Mardi

Elle s’occupe d’un serpent maintenant. Les autres animaux sont contents, car elle faisait sans cesse des expériences avec eux et les ennuyait ; et je suis content, car le serpent parle, ce qui me permet de prendre du repos. [ 40 ]

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[ 41 ]

Vendredi

Elle dit que le serpent lui conseille de goûter au fruit de cet arbre, et qu’il en résultera une grande, belle et noble instruction. Je lui ai répondu qu’il y aurait un autre résultat, en plus ― celui d’introduire la mort dans le monde. C’était une erreur ― il aurait mieux valu garder cette remarque pour moi ; elle lui a seulement donné une idée ― elle pourrait sauver la buse malade, et donner de la viande fraîche aux lions et aux tigres déprimés. Je lui ai conseillé de se tenir à l’écart de l’arbre. Elle a répondu qu’elle ne le ferait pas. Je prévois des ennuis. J’émigrerai. [ 42 ]

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[ 43 ]

Mercredi

J’ai traversé des épreuves riches en couleurs. Cette nuit, je me suis sauvé, et j’ai galopé toute la nuit aussi vite que mon cheval le pouvait, espérant sortir du Parc et me cacher dans un autre pays avant que les ennuis ne commencent ; mais il ne devait pas en être ainsi. Environ une heure après le lever du soleil, comme je traversais à cheval une plaine fleurie où des milliers d’animaux paissaient, sommeillaient ou s’amusaient ensemble à cœur joie, ils se déchaînèrent tout à coup autour de moi en une tempête de bruits effroyables, et en un instant la plaine devint un chaos tumultueux et chaque bête tuait son prochain. Je savais ce que cela signifiait ― Ève avait mangé ce fruit et la mort était venue au monde. . . . Les tigres mangèrent mon cheval, n’écoutant pas l’ordre que je leur donnais de [ 44 ]

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[ 45 ]s’arrêter, et ils m’auraient même mangé si j’étais resté ― ce que je ne fis pas, mais je partis en toute hâte. . . . J’ai découvert cet endroit, hors du Parc, et j’y suis resté assez confortablement pendant quelques jours, mais elle m’a retrouvé. Elle m’a retrouvé et a nommé l’endroit Tonawanda[6] ― disant que cela y ressemble. En fait, je n’étais pas désolé de son arrivée, car il y a fort peu à récolter ici, et elle m’a apporté quelques-unes de ces pommes. J’ai été obligé de les manger, j’avais si faim. C’était contre mes principes, mais je trouve que les principes n’ont pas de force véritable, sauf quand on est bien nourri. . . . Elle est arrivée fagotée de branches et d’amas de feuilles, et quand je lui ai demandé le sens de ces absurdités, les lui arrachant et les jetant [ 46 ]

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[ 47 ]à terre, elle a gloussé et rougi. Je n’avais jamais vu une personne glousser ni rougir auparavant, et cela m’a paru inconvenant et idiot. Elle m’a répondu que je saurais bientôt moi-même de quoi il retournait. C’était exact. Affamé comme je l’étais, j’ai déposé la pomme à moitié mangée ― certainement la meilleure que j’avais jamais vue, étant donné la saison avancée ― et je me suis moi-même paré de rameaux et de branches ; puis, lui parlant sévèrement, je lui ai donné l’ordre d’aller en trouver d’autres et de ne pas se donner ainsi en spectacle. Elle s’est exécutée, et nous avons ensuite rampé jusqu’au champ de bataille des bêtes sauvages ; nous y avons ramassé quelques peaux et je lui ai fait coudre deux costumes appropriés pour les occasions publiques. Ces vêtements sont inconfortables, c’est [ 48 ]

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[ 49 ]vrai, mais ils ont du style, et c’est le point capital pour des vêtements. . . . Je trouve qu’Ève est une excellente compagne. Je m’aperçois que je serais tout seul et déprimé sans elle, maintenant que j’ai perdu ma propriété. Autre chose : elle dit qu’il est requis que nous travaillions pour notre vie future. Elle sera utile. Je superviserai. [ 50 ]

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[ 51 ]

Dix jours plus tard

Elle m’accuse d’être la cause de notre désastre ! Elle dit, avec une sincérité et une vérité apparentes, que le Serpent lui a certifié que le fruit défendu n’était pas la pomme, mais la châtaigne. J’ai répondu que j’étais innocent, dans ce cas, car je n’ai jamais mangé de châtaigne. Elle a dit que le Serpent lui avait appris que « châtaigne » était un terme imagé signifiant « vieille blague éculée »[7]. Je suis devenu pâle à ces mots, car j’ai fait de nombreuses blagues pour passer le temps, et certaines d’entre elles pourraient avoir été de ce genre, bien que j’avais sincèrement supposé qu’elles étaient nouvelles quand je les ai faites. Elle m’a demandé si j’en avais fait une au moment de la catastrophe. J’ai été obligé d’admettre que j’en avais fait une pour moi-même, mais pas à voix haute. La voici : [ 52 ]

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[ 53 ]J’étais en train de penser aux Chutes, et je me suis dit à moi-même : « Quel merveille de voir cette immense masse d’eau tomber en bas ! » Et aussitôt une pensée lumineuse me traversa l’esprit et je la laissai filer : « Ce serait encore plus merveilleux de la voir tomber en haut ! » ― j’étais sur le point d’en mourir de rire quand la guerre et la mort se sont déchaînées dans la nature toute entière, et j’ai dû fuir pour ma vie. « Voilà », dit-elle en triomphant, « c’est exactement ça ; le Serpent a mentionné cette plaisanterie et l’a appelée la Première Blague éculée en disant qu’elle était contemporaine de la création. » Hélas, je suis donc à blâmer. Je voudrais ne pas avoir été spirituel ; ah, je voudrais n’avoir jamais eu cette pensée éclatante ! [ 54 ]

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[ 55 ]

L’année suivante

Nous l’avons appelé Caïn. Elle l’a attrapé pendant que je piégeais dans un pays du Nord ; attrapé dans la futaie, à deux milles de notre exploitation, peut-être à quatre milles, elle ne sait pas exactement. Il nous ressemble par certains côtés et nous est peut-être apparenté. C’est ce qu’elle pense, mais c’est une erreur, à mon avis. La différence de taille justifie la conclusion que c’est une espèce d’animal différente et nouvelle ― un poisson, peut-être, bien qu’en le mettant dans l’eau, il coule ; elle a plongé et l’a repêché avant que l’expérience ait pu donner une solution probante. Malgré tout, je crois que c’est un poisson, mais elle ne s’inquiète pas de ce qu’il est, et ne veut pas me le laisser pour que je l’examine. Je ne [ 56 ]

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[ 57 ]comprends pas. L’arrivée de la créature semble avoir changé sa nature toute entière et l’avoir rendue déraisonnable quant aux expériences à faire. Elle s’en occupe beaucoup plus que des autres animaux, sans pouvoir expliquer pourquoi. Son esprit est détraqué ― tout le montre. Parfois elle porte le poisson dans ses bras la moitié de la nuit quand il se plaint et veut aller à l’eau. À ces moments-là, de l’eau sort des endroits de son visage par où elle regarde, et elle caresse le poisson sur le dos et fait de doux sons avec sa bouche pour le calmer ; elle trahit sa sollicitude et sa tendresse de mille manières. Je ne l’ai jamais vue agir ainsi avec d’autres poissons et j’en suis extrêmement troublé. Elle portait [ 58 ]

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[ 59 ]ainsi les jeunes tigres autrefois et jouait avec eux, avant que nous ne perdions notre propriété ; mais ce n’était qu’un jeu ; elle ne s’en est jamais autant préoccupée quand leur repas ne leur convenait pas. [ 60 ]

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[ 61 ]

Dimanche

Elle ne travaille pas le dimanche, mais paresse, toute épuisée, et elle aime sentir le poisson barboter sur elle ; elle fait des sons idiots pour l’amuser, feignant de mordre ses pattes, ce qui le fait rire. Je n’avais jamais vu un poisson capable de rire. Je commence à douter. . . . J’en suis arrivé moi-même à aimer le dimanche. Superviser toute la semaine fatigue aussi son homme. Il devrait y avoir plus de dimanches. Dans les anciens jours, ils étaient pénibles, mais maintenant ils deviennent utiles. [ 62 ]

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[ 63 ]

Mercredi

Ce n’est pas un poisson. Je suis incapable de comprendre exactement ce que c’est. Il fait des bruits curieux et diaboliques quand il n’est pas satisfait, et dit « Gou, gou » quand il l’est. Il n’est pas de notre espèce, car il ne marche pas ; ce n’est pas un oiseau, car il ne vole pas ; ce n’est pas une grenouille, car il ne saute pas ; ce n’est pas un serpent, car il ne rampe pas. Je suis sûr que ce n’est pas un poisson, bien que je n’aie pas une chance de découvrir s’il peut nager ou non. Il ne fait que paresser, le plus souvent sur le dos, les pieds en l’air. Je n’ai jamais vu aucun autre animal se comporter ainsi. J’ai dit que je croyais que c’était une énigme, mais elle admire le mot sans le comprendre. À mon avis, c’est soit une énigme soit une sorte d’insecte. S’il meurt, je le mettrai de côté et j’examinerai son mécanisme. Je n’ai jamais rencontré une chose qui m’aie autant intrigué. [ 64 ]

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[ 65 ]

Trois mois plus tard

Ma perplexité augmente au lieu de diminuer. Je dors peu. Il a cessé de se rouler sur le dos, et marche maintenant à quatre pattes. Pourtant, il diffère des autres animaux quadrupèdes en ce que ses pattes de devant sont inhabituellement courtes, et, en conséquence, la partie principale de sa personne se dresse en l’air, à une hauteur inconfortable, ce qui est disgracieux. Il est fabriqué en grande partie comme nous, mais sa méthode pour voyager montre qu’il n’est pas de notre race. La petitesse de ses pattes de devant et la longueur de celles de derrière indiquent qu’il est de la famille des kangourous, mais c’est une variation marquée de l’espèce, puisque le vrai kangourou saute, tandis que celui-ci ne le fait jamais. Malgré tout, c’est une variété curieuse et intéressante qui n’a pas encore été cataloguée. Comme je l’ai [ 66 ]

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[ 67 ]découvert, je me suis senti justifié à m’assurer du crédit de la découverte en lui donnant mon nom ; aussi l’ai-je appelé Kangourum Adamiensis. . . . Il devait être jeune quand il est arrivé, car il a extrêmement grandi depuis. Il est maintenant cinq fois plus grand qu’il était alors, et quand il est mécontent, il est capable de faire vingt-deux à trente-huit fois plus de bruit qu’autrefois. La contrainte n’y change rien, mais a l’effet opposé. Pour cette raison, j’ai renoncé à cette méthode. Elle se le concilie par la persuasion, et en lui donnant des choses dont elle disait auparavant qu’elle ne les lui donnerait pas. Comme je l’ai déjà fait remarquer, je n’étais pas à la maison quand il est arrivé, et elle m’a dit qu’elle l’a trouvé dans les bois. Cela semble [ 68 ]

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[ 69 ]curieux qu’il soit le seul, et pourtant, il doit en être ainsi, car je me suis épuisé toutes ces dernières semaines en essayant d’en trouver un autre pour l’ajouter à ma collection et servir de camarade de jeux au premier ; car certainement, il serait alors plus calme et nous pourrions l’apprivoiser plus facilement. Mais je n’en ai trouvé aucun, ni aucun vestige d’aucun ; et le plus étrange, aucune trace. Il doit vivre sur le sol, il ne peut faire autrement ; alors, comment peut-il se trimbaler sans laisser aucune empreinte ? J’ai posé une douzaine de pièges, mais ils n’ont servi à rien. J’ai pris tous les petits animaux, sauf celui-ci ; des animaux qui, je pense, tombent dans le piège par curiosité, pour voir pourquoi le lait se trouve là. Ils ne le boivent jamais. [ 70 ]

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[ 71 ]

Trois mois après

Le kangourou continue à grandir, ce qui est très étrange et intrigant. Je n’en ai jamais vu être si long à atteindre sa taille. Il a maintenant de la fourrure sur la tête ; pas comme la fourrure du kangourou, mais exactement comme nos cheveux, sauf qu’ils sont bien plus fins et plus doux, et, au lieu d’être noirs, ils sont rouges. Je perdrai sûrement l’esprit en examinant les développements capricieux et obsédants de cette aberration zoologique inclassable. Si je pouvais en prendre un autre ― mais c’est sans espoir ; c’est une nouvelle variété et son seul échantillon ; c’est évident. Mais j’ai attrapé un vrai kangourou et je l’ai rapporté, pensant que le nôtre, étant seul, préférerait avoir celui-là pour compagnon plutôt que de n’avoir aucun parent, ou qu’il préférerait tout animal dont il puisse se sentir proche ou dont il puisse obtenir de la sympathie dans [ 72 ]

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[ 73 ]sa triste condition, ici, au milieu d’étrangers qui ne connaissent pas ses manières ou ses habitudes et ne savent pas comment lui faire sentir qu’il est avec des amis ; mais c’était une erreur ― il fut pris de telles convulsions à la vue du kangourou, que je fus convaincu qu’il n’en avait jamais vu un auparavant. J’ai pitié de ce petit animal bruyant, mais il n’y a rien que je puisse faire pour le rendre heureux. Si je pouvais l’apprivoiser ― mais c’est hors de question ; plus j’essaye, moins je semble y parvenir. Cela me fend le cœur de voir ses petites tempêtes de chagrin et de passion. J’ai voulu le laisser partir, mais elle ne voulait pas en entendre parler. Cela semblait cruel et ne lui ressemblait pas ; pourtant, elle a peut-être raison. Il serait plus seul que jamais ; car si je ne peux en trouver un autre, comment le pourrait-il ? [ 74 ]

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[ 75 ]

Cinq mois après

Ce n’est pas un kangourou. Non, car il se tient debout en se cramponnant aux doigts d’Ève, et il fait ainsi quelques pas sur ses pattes de derrière, avant de s’écrouler. C’est certainement une sorte d’ours ; pourtant il n’a pas de queue ― pas encore ― ni de fourrure, sauf sur la tête. Il continue à grandir ― c’est un curieux cas, car les ours atteignent leur taille bien plus tôt que celui-ci. Les ours sont dangereux ― depuis notre catastrophe ― et je ne serais pas très heureux de voir celui-ci rôder dans les parages plus longtemps sans muselière. Je lui ai offert de lui donner un kangourou si elle se débarrassait de son ours, mais sans succès ― elle me paraît déterminée à nous faire courir toutes sortes de risques insensés. Elle n’était pas comme ça avant de perdre l’esprit. [ 76 ]

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[ 77 ]

Quinze jours plus tard

J’ai examiné sa bouche. Il n’y a pas de danger pour le moment ; il n’a qu’une dent. Il n’a pas encore de queue. Il fait plus de bruit que jamais ― et principalement la nuit. J’ai déménagé. Mais je reviendrai, les matins, pour le petit-déjeuner, et pour voir s’il a plus de dents. S’il a une bouche pleine de dents, il sera temps pour lui de partir, qu’il ait une queue ou non, car un ours n’a pas besoin de queue pour être dangereux. [ 78 ]

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[ 79 ]

Quatre mois plus tard

Je suis parti chasser et pêcher tout un mois, dans une région qu’elle appelle Buffalo ; je ne sais pas pourquoi, à moins que ce ne soit parce qu’il ne s’y trouve aucun buffle[8]. Pendant ce temps, l’ours a appris à trottiner tout seul sur ses pattes de derrière, et il dit « poppa » et « momma ». C’est certainement une espèce nouvelle. Cette ressemblance avec des mots peut bien sûr être purement accidentelle et n’avoir aucun but ni aucune signification ; mais, même dans ce cas, cela reste extraordinaire, et c’est quelque chose qu’aucun autre ours ne peut faire. Cette imitation de la parole, jointe à l’absence générale de fourrure et à l’absence complète de queue, indique suffisamment qu’il s’agit d’une nouvelle espèce d’ours. Une observation plus poussée sera extrêmement intéressante. En attendant, je vais entreprendre [ 80 ]

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[ 81 ]une expédition lointaine dans les forêts du Nord et faire des recherches approfondies. Il doit certainement en exister un autre quelque part, et celui-ci sera moins dangereux lorsqu’il aura un compagnon de sa propre espèce. Je vais partir immédiatement ; mais je le musellerai d’abord. [ 82 ]

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[ 83 ]

Trois mois plus tard

Ce fut une chasse très très éreintante, pourtant je n’ai eu aucun succès. Pendant ce temps, sans bouger de la maison, elle en a attrapé un autre ! Je n’ai jamais vu une chance pareille. J’aurais pu chasser cent ans dans ces bois, je ne serais jamais tombé sur cette chose. [ 84 ]

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[ 85 ]

Le jour suivant

J’ai comparé le nouveau avec l’ancien, et il est parfaitement évident qu’ils sont tous deux de la même race. Je voulais en empailler un pour ma collection, mais elle a des préventions contre cette idée, pour une raison ou une autre ; j’y ai donc renoncé, même si je pense que c’est une erreur. Ce serait une perte irréparable pour la science s’ils s’échappaient. Le plus vieux est moins sauvage qu’au début ; il rit et parle comme le perroquet, ce qu’il a sans doute appris en le fréquentant souvent, et parce qu’il a une faculté d’imitation développée au plus haut degré. Je serais étonné s’il se révélait être un nouveau genre de perroquet ; et pourtant je ne devrais pas être étonné, car il a déjà été tout ce qu’il pouvait imaginer depuis ces [ 86 ]

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[ 87 ]premiers jours où il était un poisson. Le nouveau est maintenant aussi laid qu’était le premier au début ; il a le même teint jaunâtre de viande crue avariée et la même tête singulière sans aucune fourrure dessus. Elle l’appelle Abel. [ 88 ]

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[ 89 ]

Dix ans plus tard

Ce sont des garçons ; nous l’avons découvert il y a longtemps. C’est leur arrivée sous cette forme petite et immature qui nous avait trompés ; nous n’y étions pas habitués. Il y a des filles maintenant. Abel est un bon garçon, mais Caïn aurait mieux fait de rester un ours. Après toutes ces années, je m’aperçois qu’au commencement je m’étais trompé sur le compte d’Ève ; il vaut mieux vivre hors du Jardin avec elle qu’à l’intérieur sans elle. Au début, je pensais qu’elle parlait trop ; mais maintenant, je serais désolé si cette voix tombait dans le silence et disparaissait de ma vie. Bénie soit la châtaigne qui nous a réunis et qui m’a appris à connaître la bonté de son cœur et la douceur de son esprit !

FIN


Notes

Toutes les notes sont du traducteur.

  1. Fred Strothmann (1879-1958) : nous publions ses illustrations car elles sont dans le domaine public dans leur pays d’origine. Mais nous ne sommes pas juriste et le droit d’auteur est compliqué. Nous retirerions ces illustrations dans le cas où on nous signalerait que nous faisons erreur sur l’application de ce droit.
  2. Adam utilise « it » (ça) pour désigner Ève.
  3. « she » (elle).
  4. Île qui sépare le Niagara en deux courants.
  5. Caverne au pied de la plus petite des chutes du Niagara.
  6. Ville près de la rivière Niagara.
  7. « chestnut » : châtaigne, mais aussi blague éculée.
  8. Buffalo : ville de l'État de New York, près des chutes du Niagara. « Buffalo » signifie buffle, mais l’origine du nom de la ville ne vient pas de là (et demeure inconnue), puisqu’il ne s’y trouve justement aucun buffle.
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