Edward Mills et George Benton

De Utopia.
Histoire du capitaine Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Mort ou vivant ?
Le Capitaine Tempête et autres contes, Mercure de France, Paris, 1909
Edward Mills and George Benton: A Tale
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Ils étaient parents éloignés, cousins au septième degré, ou quelque chose dans ce genre. Tout enfants, ils devinrent orphelins, et furent adoptés par les Brant, un couple de braves gens sans enfant, qui bientôt les aimèrent tendrement. Les Brant avaient coutume de dire : « Quand on est honnête, sobre, vertueux et travailleur, et que l’on a de la considération pour les autres, on est sûr de réussir dans la vie. » Les deux enfants entendirent répéter cette maxime des milliers de fois avant d’être capables de la comprendre. Ils la savaient eux-mêmes par cœur avant de savoir leur Pater. Elle était inscrite sur la porte de la nursery, et ce fut la première phrase qu’ils surent lire. Elle était destinée à servir de règle à toute leur vie. Parfois, les Brant en modifiaient un peu le texte, et disaient : « Quand on est honnête, sobre, vertueux, et que l’on a de la considération pour les autres, on ne manque jamais d’amis. »

Le bébé Mills était une joie pour tous ceux qui l’entouraient. Quand il demandait un sucre d’orge, et qu’on le lui refusait, il se rendait à la voix de la raison, et trouvait cela naturel. Quand c’était le bébé Benton, il criait jusqu’à ce qu’on le lui eût donné. Le bébé Mills prenait soin de ses jouets. Le bébé Benton détruisait les siens en un rien de temps. Ensuite, il se montrait si parfaitement insupportable, que pour avoir la paix dans la maison, on persuadait au jeune Edward de lui céder les siens.

En grandissant, George devint pour ses parents adoptifs une lourde charge en ce sens qu’il ne prenait aucun soin de ses vêtements. Comme conséquence, on le voyait constamment parader dans des habits neufs, ce qui n’était pas le cas pour Eddie. À mesure qu’ils prenaient de l’âge, l’un donnait plus de satisfaction et l’autre plus d’inquiétude. Il suffisait de répondre à Eddie : « J’aimerais mieux que tu n’y ailles pas », qu’il s’agisse d’aller nager, patiner, d’un pique-nique ou du cirque, ou de quelque autre de ces distractions dont raffolent les enfants. Mais cette réponse était tout à fait insuffisante pour Georgie. Il fallait céder à ses désirs, ou il s’arrangeait pour se passer de la permission. Aucun enfant ne se donna autant de bon temps que lui. Les braves Brant ne permettaient pas aux enfants de jouer dehors, en été, après neuf heures du soir. C’était l’heure où ils allaient se coucher. Eddie rentrait et se couchait gentiment. Mais George, régulièrement, sautait par la fenêtre vers dix heures, et allait s’amuser jusqu’à minuit. On désespérait de lui faire perdre cette mauvaise habitude. Les Brant n’y parvinrent qu’en le décidant, à grands frais de pommes et de billes, à rester à la maison. Tout leur temps se passait en vains efforts pour l’amendement de Georgie. Mais, avec des larmes de joie, ils reconnaissaient que l’éducation d’Eddie ne leur demandait aucun effort. Il était si bon, si sérieux, si parfait à tous points de vue.

Le moment vint de les mettre en apprentissage. Edward se montra tout de suite plein de bonne volonté. Il fallut, pour décider George, toutes sortes de caresses et de promesses. Edward, dès le premier jour, travailla dur et ferme, et cessa bientôt d’être une dépense pour ses parents adoptifs. Eux et son maître ne tarissaient pas d’éloges sur son compte. Quant à George, il se sauva de la maison où il travaillait ; il en coûta à M. Brant beaucoup d’argent et de peine pour le retrouver et le ramener. Quelque temps après, il se sauva de nouveau ; encore de la peine et de l’argent. Il se sauva une troisième fois, en emportant quelques petites choses à son patron. De nouveaux tracas, de nouvelles dépenses. En outre, on eut beaucoup de peine à éviter qu’il fût poursuivi pour vol.

Edward continuait cependant à se montrer un bon travailleur. Avec le temps, il devint l’associé de son patron. George ne s’amenda pas. Il continua à désoler le cœur aimant des deux vieillards, et à les réduire aux expédients pour le sauver de la ruine. Edward, depuis son enfance, s’était intéressé aux écoles du dimanche, aux sociétés de bienfaisance, aux œuvres des missionnaires, aux ligues contre le tabac et l’alcool. Il était aux offices et s’occupait des pauvres de la paroisse. Cela n’excitait aucune attention. C’était son « penchant naturel ».

Finalement, les Brant moururent. Leur testament confirmait leur amour pour Edward et la fierté qu’ils avaient de lui, et laissait toute leur petite fortune à George, parce qu’il en « avait besoin ». Grâce à Dieu, ajoutaient-ils, ce n’était pas le cas d’Edward. Le testament comportait une condition. C’était qu’Edward, qui venait de prendre à lui seul la suite des affaires de son patron, acceptât George comme associé. Dans le cas contraire, la fortune devait revenir à une société de bienfaisance « Les Amis des Prisonniers ». Les deux vieillards laissaient une lettre dans laquelle ils suppliaient leur cher Edward de les remplacer après leur mort et de prendre soin de George, comme ils avaient fait.

Edward accomplit leur volonté, religieusement, et prit George comme associé. Ce n’était pas une affaire merveilleuse. Déjà, à ce moment-là, il se livrait à la boisson. Une fois tranquille sur son sort, il s’abandonna de plus en plus à cette passion regrettable. Ses yeux et sa figure attestèrent désagréablement le fait. Edward, depuis quelque temps, courtisait une jeune fille, charmante, douée de toutes les qualités intellectuelles et morales. Ils s’aimaient tous deux tendrement. Mais voici que George se mit à aller voir la jeune fille, à se lamenter, à l’implorer en pleurant, jusqu’à ce qu’à la fin, le cœur brisé, elle vienne trouver Edward, et lui dise que son devoir, si pénible qu’il fût, était tout tracé et qu’elle n’y faillirait point. Elle ne devait point se laisser détourner par son amour et ses préférences personnelles. Son devoir était d’épouser le pauvre George et d’essayer de l’amender. Son cœur se briserait, sans doute. Elle le savait. Mais on ne discute pas avec le devoir. Et donc, elle épousa George ; Edward faillit mourir de douleur. Elle aussi. Le pauvre diable finit cependant par se résigner, tant bien que mal. Il épousa une autre jeune fille, également douée de tous les mérites.

Les deux familles eurent des enfants. Mary fit les plus louables efforts pour corriger son mari, sans y parvenir. George continua à boire, et peu à peu commença à la maltraiter, elle et les enfants. Beaucoup de gens bien intentionnés s’intéressèrent à George et entreprirent de l’amender. Il accepta leurs efforts et leurs bienfaits, comme une chose toute naturelle, mais n’en fit ni plus ni moins. Il acquit même un nouveau vice, et se livra en secret au jeu. Il fut bientôt couvert de dettes. Il empruntait de l’argent sur le crédit de la maison, aussi largement que possible. Il mena la chose si loin, qu’un beau jour, tout fut saisi, et les deux cousins se trouvèrent subitement sans le sou.

La situation était mauvaise. Elle devint pire. Edward se logea avec sa famille dans un grenier, et courut la ville, nuit et jour, à la recherche d’un emploi. Il constata, avec surprise, tout aussitôt, le changement qui s’opéra dans les manières de ses amis d’autrefois. L’intérêt qu’ils lui portaient s’était évanoui tout d’un coup. Cependant, il lui fallait trouver du travail. Il continua à chercher, courageusement. À la fin, il fut embauché, comme manœuvre, dans un chantier, et il en fut fort heureux. Bien entendu, après cela, ses anciens amis le connurent encore moins. Il avait dû résigner ses fonctions dans les diverses associations, charitables ou autres, dont il faisait partie, ayant préféré prendre les devants, sans attendre une inévitable exclusion.

À mesure que pâlissait l’étoile d’Edward, celle de George recommençait à briller d’un nouvel éclat. On l’avait trouvé, un matin, ivre mort, déguenillé et répugnant, dans un ruisseau. Une dame de la Société de Tempérance le ramassa, le prit par la main, le conduisit au siège social. On organisa une souscription et on le garda sobre toute une semaine. Puis on lui trouva une excellente situation. Le récit de cet événement mémorable fut publié.

L’attention générale, désormais, demeura fixée sur le pauvre diable. Tout le monde s’intéressa à lui et l’encouragea. Il resta deux mois sans boire une goutte d’alcool, et fut le favori de tous les gens de bien. Puis, il retomba dans le ruisseau, et ce fut une désolation universelle. Mais ses nobles sœurs vinrent de nouveau à son secours. On le lava, on écouta dévotement ses protestations de repentir, on lui trouva une autre situation. On publia le récit de ce sauvetage, et toute la ville fondit en larmes d’attendrissement. La Société de Tempérance organisa une grande fête en l’honneur de la pauvre victime. On prononça de beaux discours. Et le président conclut, sur un ton significatif : « Nous allons maintenant faire l’appel des nouveaux signataires qui s’engagent solennellement à l’abstention des liqueurs fortes. Je suis certain que ce spectacle arrachera des larmes à tous. » Il y eut un silence éloquent. Puis George Benton, escorté d’un détachement de Dames du Refuge en écharpe rouge, s’avança sur l’estrade et signa. L’air retentit d’applaudissements et de cris de joie. Tout le monde, à l’issue de la séance, voulut serrer la main du nouveau converti. Le lendemain, ses appointements furent augmentés. Il devint la fable et le héros de la ville. On publia dans les journaux un compte rendu complet de l’événement.

George Benton retombait, régulièrement tous les trois mois ; on le relevait régulièrement, on l’assistait, on lui trouvait, chaque fois, de nouvelles situations plus avantageuses. Finalement, on l’embaucha pour l’exhiber dans des conférences, comme un ivrogne repenti. On se pressait pour le voir, et il gagna beaucoup d’argent.

Il était si populaire dans la ville, et si estimé, dans ses intervalles de sobriété, qu’il trouva le moyen d’abuser du nom d’un des principaux citoyens, et de se procurer par ce moyen une grosse somme d’argent à la Banque. Tous les efforts furent faits pour lui éviter les conséquences de ce faux. Les efforts réussirent en partie. Et il n’en eut que pour deux ans. Au bout d’un an, on lui fit obtenir la libération conditionnelle, et à sa sortie, la Société d’Assistance aux Prisonniers lui procura aussitôt une excellente situation bien rétribuée. Tout le monde l’accueillit aimablement, le consola, le réconforta, l’aida. Edward Mills, dans l’intervalle, au moment où il était le plus misérable, était allé demander à la même Société d’Assistance de lui procurer un emploi. « Avez-vous été en prison ? » lui fut-il demandé. Sur sa réponse négative, on l’éconduisit.

Cependant, le brave garçon avait courageusement tenu tête à l’adversité. Il était encore pauvre, mais il gagnait sa vie tout de même, convenablement. Il avait une place de caissier, dans une banque ; on l’estimait et on avait confiance en lui. Il n’avait plus de nouvelles de George Benton, qui, maintenant, était souvent absent de la ville, et pour des laps de temps considérables. On finit par ne plus savoir ce qu’il était devenu.

Une nuit d’hiver, des brigands masqués envahirent la maison de banque, où Edward Mills se trouvait seul. Ils lui ordonnèrent de leur révéler le secret du coffre-fort. Il s’y refusa. Ils menacèrent de le tuer. Il répondit que ses patrons avaient mis en lui leur confiance et qu’il ne la trahirait pas. Il serait fidèle jusqu’à la mort. Il ne livrerait pas le secret qu’on lui avait donné à garder. Les brigands se décidèrent à le tuer.

Ils furent arrêtés. Il se trouva que leur chef était George Benton. L’opinion publique s’émut en faveur de la veuve et des enfants du caissier martyr. Tous les journaux furent d’avis que toutes les banques du pays manifestassent leur approbation de la conduite héroïque du caissier en se cotisant généreusement pour venir en aide à sa famille, maintenant dans le dénuement. Le résultat fut une souscription imposante de plus de cinq cents dollars, environ deux centimes et demi, en moyenne, pour chaque banque de l’Union. La maison de banque dont Edward Mills avait si héroïquement défendu les intérêts manifesta spécialement sa reconnaissance en insinuant, et en cherchant à prouver (ce en quoi d’ailleurs, elle échoua honteusement) que les comptes du caissier n’étaient pas en règle, et qu’il s’était suicidé pour échapper au châtiment qui aurait suivi cette découverte.

George Benton passa en jugement. Et l’on oublia tout d’un coup la veuve et les orphelins pour ne s’occuper que de lui. Tout ce que peuvent l’argent et les influences fut mis en œuvre pour le sauver. Mais ce fut en vain. On le condamna à mort. Dès que la sentence eut été rendue, le gouverneur fut assailli de pétitions demandant la grâce ou du moins une commutation de peine. Ces pétitions furent présentées par des jeunes filles en larmes ; par de vieilles filles affligées ; par des députations de veuves éplorées ; par des cohortes d’intéressants orphelins. Mais rien n’y fit. Le gouverneur était décidé à se montrer inflexible.

Alors, tout l’appareil religieux vint au secours de George Benton. De ce jour, sa cellule fut pleine de jeunes filles, de femmes, et de fleurs fraîches. Depuis le matin jusqu’au soir, ce furent des prières, des hymnes, des sermons, des larmes, sans interruption, sinon quelques minutes d’entracte, de temps à autre, pour d’agréables collations et des rafraîchissements.

Il en fut ainsi jusqu’au pied même de l’échafaud. Et George Benton marcha gaillardement à la mort, la tête couverte d’un voile noir, au milieu d’une affluence de femmes délicieuses et de messieurs importants. Sa tombe eut des fleurs nouvelles chaque jour, et sur la pierre on grava ces mots : « Il a combattu le bon combat. »

La pierre tombale du pauvre caissier portait, elle aussi, une inscription : « Quand on est honnête, sobre, vertueux et travailleur, on est sûr de… »

Personne ne sut pourquoi, mais l’inscription ne fut jamais terminée.

La famille d’Edward Mills est dans une situation navrante. Qu’importe ? Ce qui est certain, c’est qu’un groupe de braves gens, voulant perpétuer le souvenir d’un acte de courage et d’honnêteté si digne d’admiration, a ouvert une souscription. Cette souscription a produit quarante-deux mille dollars, avec lesquels on a élevé un superbe monument à la mémoire d’Edward Mills.



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