Le Prince et le Pauvre
The Prince and The Pauper, 1882

De Utopia.

Le Prince et le Pauvre

traduction sous licence [CC BY-SA 3.0] ― informations


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Sommaire

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Préface   19
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Notes   405
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Table des illustrations


Le Grand Sceau x8
Naissances du Prince et du Pauvre 21
« Brillantes parades et gros feux de joie » xxxxxxxxxxxxxxxx 23
Tom : premières années 25
Offal Court 28
« Des misérables rogatons ou bouts de croûtes » 29
« Il lisait beaucoup les vieux livres de l’abbé » 30
« Il vit la malheureuse Anne Askew monter sur le bûcher » 31
« De perplexes adultes venaient lui demander conseil » 32
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Je tiens ce récit d’un homme qui le tenait de son père, lequel l’avait appris de son père, lequel l’avait entendu dire à son père, et ainsi de suite se l’étant transmis de génération en génération pendant plus de trois cents ans ; grâce à quoi le récit s’est conservé. Il se peut qu’il soit historique comme il se peut qu’il ne le soit pas ; simple légende, ou conte traditionnel ; authentique ou apocryphe ; vraisemblable en tout cas. Peut-être des gens instruits y ont-ils cru jadis ; peut-être les ignorants et les simples ont-ils été les seuls à aimer cette histoire et à y croire.
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Comment naquirent le Prince et le Pauvre
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LE PRINCE ET LE PAUVRE


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CHAPITRE I.



comment naquirent le prince et le pauvre.


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Dans l’antique cité de Londres, un certain jour d’automne du second quart du XVIe siècle, un garçon naquit dans une famille pauvre du nom de Canty, famille qui n’avait nul besoin de sa présence. Le même jour, dans une famille riche du nom de Tudor et qui avait de lui le plus grand besoin, naquit un autre jeune Anglais, lequel était réclamé de surcroît par l’Angleterre tout entière. L’Angleterre avait eu de lui un désir et une espérance tels, avait si fort prié Dieu pour l’avoir, que, maintenant qu’il était né, le peuple se montra presque fou de joie. On embrassait en pleurant des gens qu’on connaissait à peine. Tout le monde prit des vacances, [ 24 ]petits et grands, riches et pauvres ; on festoya, chanta, dansa, déborda de gentillesse pendant des jours et des nuits d’affilée. Le jour, Londres offrait un spectacle remarquable, avec ses gaies bannières qui dansaient sur tous les balcons et sur tous les toits, et ses splendides parades sur l’eau. La nuit n’était pas moins éclatante avec ses grands feux de joie à tous les coins de rues, et les réjouissances de fêtards qui s’y regroupaient. Il n’était question dans toute l’Angleterre que de ce nouveau-né, Édouard Tudor, prince de Galles, qui, dans ses langes de soie et de satin, reposait inconscient des réactions provoquées par sa venue, inconscient du haut rang des Lords et des Ladies qui prenaient soin de lui, sans qu’il en eût souci. Mais on ne parlait pas de l’autre bébé, Tom Canty aux langes troués, sinon dans la pauvre famille dont il était venu alourdir le fardeau.[ 25 ]


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CHAPITRE II.



tom : premières années.


Enjambons quelques années.

Londres, vieux de mille cinq cents ans, était une grande ville, du moins pour cette époque. Il abritait cent mille habitants ; le double de ce chiffre selon certains. Les rues étaient étroites, sinueuses, sales, surtout là où vivait Tom Canty, dans des quartiers proches du Pont de Londres. Les maisons étaient en bois ; leur deuxième étage s’avançait au-dessus du premier, et le troisième plantait ses coudes sur le deuxième : plus les maisons étaient hautes, plus elles s’élargissaient. Leur ossature était constituée de forts rayons entrecroisés, avec du matériau solide dans les interstices, le tout recouvert de plâtre. Les rayons étaient peints en rouge, en bleu, ou en noir, selon les goûts du propriétaire, et cela donnait aux maisons un air très pittoresque. Les fenêtres, étroites, avaient de petits carreaux en losange, et s’ouvraient vers l’extérieur, sur des gonds, comme des portes.

La maison où vivait le père de Tom se dressait dans une sorte de poche appelée Offal Court, à la sortie de Pudding Lane. Elle était exiguë, vétuste et misérable, mais emplie à ras bords de familles pauvres et loqueteuses. La tribu Canty s’entassait dans une chambre au troisième étage. La mère et le père disposaient d’une sorte de sommier dans un coin ; mais Tom, sa grand-mère, ses sœurs Bet et Nan, ne manquaient pas de place : ils bénéficiaient du plancher tout entier et pouvaient dormir où bon leur semblait. Il y avait bien les débris d’une ou deux couvertures, et quelques amas d’une paille usagée et crasseuse, mais cela ne pouvait se qualifier de lits car cela n’était pas [ 28 ]affecté ; un coup de pied rejetait le tout en tas dans un coin le matin, et le soir on puisait dans le tas selon le besoin du moment.

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Bet et Nan, âgées de quinze ans, étaient jumelles.C’étaient de bonnes filles, pas très propres, vêtues de haillons, profondément ignorantes. Leur mère, pareil. Mais le père et la grand-mère formaient une paire diabolique. Ils se saoulaient à la moindre occasion ; se battaient, entre eux ou contre tout ce qui se présentait ; juraient et sacraient continuellement, saouls ou non ; John Canty volait ; sa mère mendiait. Ils faisaient mendier les enfants, mais n’avaient pas réussi à les amener à voler. Parmi la racaille qui logeait là, et n’appartenant pas à cette racaille, il y avait un bon vieux prêtre que le roi avait expulsé de chez lui avec une rente modique et qui, prenant les enfants à part, leur donnait en secret quelque apprentissage des bonnes manières. Le Père André apprit à Tom en plus des rudiments de latin,[ 29 ]à lire, à écrire, et il aurait bien enseigné la même chose aux filles, si elles n’avaient pas reculé, craignant les moqueries de leurs camarades devant un savoir-faire si inhabituel.

Tout Offal Court bourdonnait sur le même modèle que la tribu Canty. Saouleries, rébellions et braillements étaient la règle en ce lieu, chaque nuit, et d’un bout à l’autre de celle-ci. Les crânes fracassés y étaient aussi courants que la faim. Cependant le petit Tom n’était pas malheureux. Sa vie était difficile, mais il ne le savait pas. C’était la vie que connaissait tout garçon d’Offal Court, et il supposait donc que cela était normal et que tout allait bien. Quand il revenait le soir les mains vides,
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il savait que tout d’abord son père jurerait sur lui et le frapperait, et qu’après lui la terrifiante grand-mère en ferait autant et même le double ; et qu’au cours de la nuit sa mère qui elle-même mourait de faim se glisserait vers lui en cachette, lui apportant tout ce qu’elle aurait réussi à mettre de côté de misérables rogatons ou bouts de croûte, en se privant elle-même, et bien que souvent, prise sur le fait, châtiée et battue pour cette traîtrise par son époux. Non, la vie de Tom n’était pas si mauvaise, en été surtout. Il mendiait juste le minimum nécessaire, car les lois contre la mendicité étaient sévères, et les pénalités lourdes ; si bien qu’il lui restait pas mal de temps pour écouter les adorables vieux contes et légendes du père André :
[ 30 ]géants, fées, nains, génies, châteaux enchantés, fabuleux rois et princes. Sa tête s’emplissait de merveilles, et bien souvent, la nuit, étendu dans le noir sur sa paille rare et qui l’écorchait, épuisé, affamé, lacéré de coups,
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il laissait courir son imagination et oubliait bientôt douleurs et peines en se figurant délicieusement la vie pleine de gâteries d’un prince adulé dans un royal palais. Un unique désir finit par venir le hanter nuit et jour, celui de voir, de ses propres yeux, un vrai prince. Il en parla un jour à quelques-uns de ses compagnons de Offal Court, mais ils se moquèrent de lui et le raillèrent sans pitié, si bien que dorénavant il se contenta de garder ses rêves pour lui-même. Il lisait beaucoup les vieux livres de l’abbé, lui demandait des explications et des commentaires. Ses rêves, ses lectures le firent évoluer peu à peu. Les créatures qui peuplaient ses songes étaient si raffinées qu’il en vint à rougir de ses guenilles et de sa crasse, à désirer être mis plus proprement. Il continuait à s’ébattre dans la boue comme auparavant, et à y prendre plaisir ; mais au lieu de
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il vit la malheureuse Anne Askew
monter sur le bûcher

tout éclabousser autour de lui dans la Tamise dans le seul but de s’amuser, il commença à apprécier les nettoyages et les débarbouillages que cela lui permettait.

Á ses yeux, il se passait toujours quelque chose du côté du Maypole, de Cheapside et des foires ; il arrivait parfois qu’en même temps que tous les autres Londoniens il ait la chance d’assister à quelque parade militaire lorsqu’une infortunée célébrité était conduite à la prison de la tour de Londres, que ce soit à pied ou en bateau. Un jour d’été il vit la malheureuse Anne Askew, et trois hommes, monter sur le bûcher à Smithfield ; il entendit un ex-évêque les régaler d’un sermon qui le laissa, quant à lui, indifférent. Oui, la vie de Tom était assez variée et assez plaisante, tout compte fait.

À la longue, ces lectures et ces rêveries de Tom concernant la vie princière finirent[ 32 ]par agir sur lui si fortement qu’il en vint, sans en avoir conscience, à se comporter en prince. Son langage et ses manières prirent un tour singulièrement cérémonieux, et provoquèrent admiration et amusement autour de lui. L’influence qu’il exerçait sur les autres enfants s’accrut de jour en jour ; il en arriva à être considéré avec une sorte de respect terrifié, comme s’il était un être supérieur. Il semblait savoir tant de choses ! Ses actions, ses paroles, étaient si surprenants ! Il faisait montre de tant de profondeur et de sagesse ! Ses observations, ses prouesses, tout ce qui venait de lui, les enfants le rapportaient à leurs aînés ; ceux-ci, à leur tour, en venaient à parler de lui et à le considérer comme une créature très douée et quasiment extraordinaire. De perplexes adultes venaient lui demander conseil et souvent étaient étonnés de l’astuce et de l’intelligence de ses avis. En fait, il était devenu un personnage aux yeux de tous ceux qui le connaissaient, sa famille exceptée : cette dernière ne voyait en lui rien de spécial.

Secrètement, après quelques temps, Tom se créa une cour princière ! Le prince, c’était lui ; ses amis les plus proches étaient des gardes, des chambellans, des écuyers, des seigneurs et des dames de la cour, et la famille royale. Chaque jour, ce prince « pour de rire » était accueilli en grande cérémonie, empruntée à ses romantiques lectures ; chaque jour, les hautes affaires du royaume imaginaire étaient débattues dans le royal conseil, et chaque jour sa majesté prétendue émettait des décrets destinés à ses armées, flottes et commandements fictifs.

Après cela il se retrouverait à nouveau en haillons, quémanderait quelques pièces,[ 33 ]avalerait sa misérable pitance, recevrait son lot de tapes et d’injures, puis s’étendrait sur la poignée de paille qui constituait son lit, et reprendrait les factices grandeurs de ses rêves.

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Soupirant après les tourtes farcies

Et cependant, le désir qu’il éprouvait de voir, ne serait-ce qu’une fois, un prince véritable, en chair et en os, ne cessait de grandir en lui, de jour en jour, de semaine en semaine, jusqu’à ce qu’à la fin ce désir eût absorbé tous les autres et fût devenu la seule passion de son existence.

Un jour de janvier, il fit sa tournée habituelle pour demander l’aumône ; il arpenta, découragé, le quartier qui s’étend entre Mincing Lane et Little East Cheap, des heures durant, pieds nus, transi de froid, contemplant les vitrines des rôtisseries, soupirant après les tourtes farcies et autres créations stupéfiantes qui s’y déployaient — car à ses yeux c’étaient là des nourritures divines et aux anges destinées, pour autant du moins qu’il pouvait en juger à l’odeur (jamais il n’avait eu la bonne fortune d’y goûter lui-même). Une pluie glacée tombait, l’atmosphère était ténébreuse, c’était une triste journée. Le soir, Tom rentra chez lui trempé jusqu’aux os, si épuisé, si affamé, qu’il ne fut pas possible à son père et à sa grand mère en voyant son état de ne pas s’en émouvoir (à leur manière). Il fut moins battu que d’ordinaire et ils le mirent au lit. La douleur, la faim, le vacarme d’injures et de bagarres qui régnait dans l’immeuble, le tinrent longtemps éveillé ; mais pour finir sa pensée trouva un refuge dans de lointaines et romanesques contrées, et il s’endormit en compagnie d’enfants princiers dorés et chamarrés qui vivaient dans des palais aux vastes dimensions et avaient des serviteurs s’inclinant devant [ 34 ]eux ou se précipitant pour exécuter leurs ordres. Sur quoi, comme d’habitude, il rêva que lui-même était fils de princes.

Tout au long de la nuit les gloires de sa condition royale étincelèrent devant lui ; il évolua parmi des seigneurs et des grandes dames, dans un rayonnement de lumière, respirant des parfums, buvant au son d’une musique délicieuse, répondant à la docilité pleine de révérence de la foule qui s’écartait pour lui faire place, ici par un sourire, là par un signe de tête princier.

Et quand le lendemain il s’éveilla et vit la misère qui régnait autour de lui, son rêve avait opéré son effet coutumier : il aggravait mille fois la crasse avoisinante. L’amertume l’envahit, son cœur se brisa, et il se mit à pleurer.


Notes



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