Considérations sur le temps

De Utopia.
Sur les bébés Discours prononcé au 71e dîner annuel de la Société de la Nouvelle-Angleterre.
Mark Twain
traduit par François de Gail
Un sauteur mexicain pur-sang ►
Les Peterkins et autres contes, Mercure de France, Paris, 1910
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Je me permets de croire que le maître tout-puissant, auteur de nos jours, a créé toutes choses dans l’État de la Nouvelle-Angleterre à l’exception de la température.

J’ignore qui a fait le temps, mais je suppose que ce doit être des apprentis novices d’une fabrique de planches ou de draps de la Nouvelle-Angleterre ; ces apprentis sont sans doute chargés de fabriquer la température pour les pays qui demandent un bon article, et ils cherchent leurs pratiques ailleurs s’ils ne les trouvent pas dans la Nouvelle-Angleterre.

La température de la Nouvelle-Angleterre offre tellement de variété qu’elle excite l’admiration des étrangers en même temps qu’elle provoque leurs regrets.

Dans la Nouvelle-Angleterre, le temps joue toujours un rôle important ; il préside continuellement aux affaires ; il forme sans cesse de nouveaux projets, et les essaye sur les gens pour voir comment ils s’en tirent. Mais c’est surtout au printemps que le temps paraît le plus actif. Au printemps j’ai compté dans l’espace de vingt-quatre heures cent trente-six différentes espèces de temps. C’est d’ailleurs moi qui ai fait la renommée et la fortune de l’individu qui, à la dernière exposition du centenaire, exhibait sa merveilleuse collection de temps si stupéfiante pour les étrangers. Cet individu se disposait à parcourir le monde pour récolter des spécimens du temps sous les divers climats. Je lui dis : « Ne faites pas cela ; venez plutôt dans la Nouvelle-Angleterre par une journée de printemps bien choisie. » Je lui promis qu’il trouverait là la quintessence du genre, tant pour la variété que pour la quantité. Il vint donc et compléta sa collection en quatre jours. Quant à la variété, il avoua qu’il avait trouvé plusieurs centaines d’espèces de temps complètement inconnues de lui jusqu’à ce jour.

Après avoir récolté, trié et séparé toutes les espèces de temps qui lui paraissaient imparfaites, il lui resta une telle profusion de temps qu’il put en louer, en vendre, en mettre en réserve, et même en donner une partie aux pauvres. Les gens de la Nouvelle-Angleterre sont généralement patients et endurants de nature, mais cependant il y a des choses qu’ils ne peuvent supporter. Chaque année, ils tuent une quantité de poètes en leur faisant chanter les charmes du merveilleux printemps.

Ces poètes, presque tous visiteurs accidentels, arrivent avec un bagage de connaissances du printemps qu’ils apportent de loin ; il leur est donc impossible de connaître les sentiments des natifs sur le printemps.

Les vieilles probabilités ont la réputation bien méritée d’être des prophètes très justes et très clairvoyants. Prenez le journal et observez avec quelle assurance il indique aujourd’hui quel temps il fera sur le Pacifique, sur la mer du Sud, dans les États du centre et dans la région du Visconsin. Suivez ses prédictions jusqu’au moment où elles approchent de la Nouvelle-Angleterre ; vous verrez subitement la courbe s’arrêter et la prévision rester muette. Nul ne peut annoncer quel temps il fera dans la Nouvelle-Angleterre.

Le journal, tant bien que mal, rédige une prévision comme celle-ci : vents probables du nord-est au sud-ouest, variations vers le sud, l’ouest et l’est, sur certains points fortes dépressions barométriques ; averses probables, neige, grêle, puis sécheresses suivies ou précédées de tremblements de terre avec tonnerre et éclairs. Puis il termine par ce post-scriptum pour en quelque sorte parer à toute surprise : « Mais il peut se faire que dans l’intervalle cette précision soit complètement bouleversée. »

Oui, certes, un des plus brillants fleurons de la température de la Nouvelle-Angleterre est son incertitude étonnante. Une seule chose paraît certaine : la diversité, la variété et le défilé interminable des variations de cette température ; seulement, vous ne pouvez jamais savoir par quel bout ce défilé va commencer. Vous opinez pour la sécheresse, et, laissant votre parapluie à la maison, vous partez gaiement en excursion ; une fois sur deux vous êtes trempé. Vous redoutez l’approche d’un tremblement de terre et pour mieux supporter les secousses, vous vous mettez en quête d’un appui où vous vous cramponnerez ; à ce même moment vous êtes frappé par la foudre. Ce sont là de gros mécomptes malheureusement inévitables.

La foudre dans la Nouvelle-Angleterre produit des effets si particuliers que lorsqu’elle frappe un être ou un objet elle n’en laisse plus bribe reconnaissable ; je vous défierais de dire si la chose ou la personne frappée était un objet de valeur ou un congressiste.

Quant au tonnerre ! Lorsqu’il commence à racler et à accorder ses instruments avant le concert général, les étrangers s’écrient : « Oh ! quel effroyable tonnerre vous avez ici ! » Mais lorsque le chef d’orchestre a levé son bâton et que le concert commence vraiment, vous voyez alors tous les étrangers disparaître, s’enfuir dans les caves et se cacher la tête dans un baril de cendres.

Il me reste encore à envisager la dimension du temps dans la Nouvelle-Angleterre (je veux parler de sa dimension en longueur). Elle n’est nullement proportionnée à la grandeur de ce petit État. Pressez-le, empaquetez-le aussi serré que possible et vous verrez que le temps déborde toujours en Nouvelle-Angleterre et qu’il se répand à plusieurs centaines de milles à la ronde sur les États environnants.

La Nouvelle-Angleterre ne peut maintenir la dixième partie de son temps ; en essayant de le contenir cet État se fend et craquelle de toutes parts.

Je pourrais écrire des volumes sur la barbare perversité du temps dans la Nouvelle-Angleterre, mais je me bornerai à en citer un simple spécimen.

J’aime à entendre tomber la pluie sur un toit de zinc ; aussi, pour m’offrir ce plaisir, ai-je couvert de zinc une partie de mon toit. Vous vous figurez peut-être, monsieur, qu’il pleut sur ce zinc ? Et bien, non ! la pluie passe par-dessus à chaque fois.

Notez bien que dans mon discours je me suis tout bonnement proposé de faire honneur au temps de la Nouvelle-Angleterre sans prétendre lui rendre justice ; mais, somme toute, ce temps présente une ou deux particularités (ou si vous aimez mieux produit certains effets), auxquelles nous autres résidents nous renoncerions difficilement.

Si nous n’avions pas notre feuillage enchanteur d’automne nous devrions quand même être reconnaissants au temps de la forme qu’il revêt pour nous dédommager de tous ses caprices malfaisants (je veux parler de la tourmente de glace). À ce moment-là, l’arbre dépouillé de ses feuilles est habillé de glace du sommet au pied, d’une glace aussi brillante et aussi claire que le cristal ; chaque branche est parsemée de perles glacées de gouttes de rosée cristallisée, et l’arbre tout entier étincelle froid et blanc comme l’aigrette de diamants du Shah de Perse. Alors le vent agite les branches, le soleil apparaît et transforme ces myriades de perles et de gouttes en prismes qui étincellent, brûlent et scintillent comme autant de feux de couleur. Ces prismes passent avec une inconcevable rapidité du bleu au rouge, du rouge au vert, du vert au jaune d’or ; l’arbre devient une véritable fontaine lumineuse, un feu d’artifice de joyaux éblouissants.

L’art de la nature atteint alors l’apogée suprême d’une magnificence enivrante, éblouissante et presque intolérable. Les mots que j’emploie ne sont certes pas trop forts pour rendre ma pensée.



Sur les bébés Les Peterkins et autres contes Un sauteur mexicain pur-sang
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