Autour de Noël

De Utopia.
 

Autour de Noël

I



[ 135 ]« Qu’est-ce que je vais mettre ? » dit Yégor. Il trempa sa plume dans l’encrier.

Cela faisait plus de quatre ans que Vasilisa n’avait pas vu sa fille. Celle-ci, Yéfimya, était après son mariage partie pour Pétersbourg, leur avait écrit deux fois, et semblait depuis lors être sortie de leurs vies ; aucune nouvelle ne leur était plus parvenue, ni écrite, ni orale. Et que la vieille femme fût à traire sa vache à l’aube, ou à allumer son fourneau, ou à somnoler à minuit, une idée fixe et une seule occupait ses pensées — le sort de Yéfimya et si elle était, là-bas, au loin, toujours en vie. Elle aurait dû lui envoyer un courrier, mais le vieux père ne savait pas écrire, et elle n’avait personne à qui le demander.

Mais maintenant Noël était arrivé ; Vasilisa n’y tint plus ; elle se rendit à la taverne pour voir Yégor, le frère de la patronne, lequel ne décollait pas du bistrot et y restait à ne rien faire depuis qu’il était revenu de l’armée. Les gens disaient qu’il savait fort bien écrire s’il était convenablement rémunéré. Vasilisa causa avec la cuisinière, puis avec la maîtresse de maison, puis avec Yégor en personne. Ils se mirent d’accord sur le prix.

Et voici que maintenant — c’était le second jour des vacances, dans la cuisine de l’auberge — Yégor était [ 136 ]assis à la table, plume en main. Vasilisa, debout devant lui, réfléchissait avec anxiété et paraissait malheureuse. Piotr, son mari, vieil homme fluet au crâne chauve bruni, l’avait accompagnée ; il se tenait là et regardait fixement devant soi comme s’il eût été aveugle. Sur le fourneau, dans une casserole, on faisait revenir un morceau de porc, lequel crépitait, grésillonnait, et semblait murmurer : « Flu-flu-flu. » L’effet en était suffocant.

« Qu’est-ce que je dois mettre ? redemanda Yégor.

— Quoi mettre ? » Vasilisa le regardait d’un air soupçonneux et irrité. « Je vous prie de ne pas me tourmenter ! Vous ne travaillez pas gratis ; ayez pas peur, vous serez payé. Voyons, écrivez : À notre gendre très cher, Andreï Hrisanfitch, ainsi qu’à notre bien-aimée fille unique Yéfimya Pétrovna, avec tout notre amour nous faisons un grand salut et notre bénédiction parentale pour toujours.

— C’est écrit. La suite !

— Nous leur souhaitons un joyeux Noël ; nous allons bien et autant pour vous, plaise au Seigneur… Roi céleste. »

Vasilisa réfléchit encore. Le vieil homme et elle se regardèrent.

« Autant pour vous, plaise au Seigneur… Roi céleste, » répéta-t-elle, se mettant à pleurer.

Elle ne trouvait rien d’autre à dire. Et pourtant lorsque la nuit elle était restée étendue sans dormir et réfléchissant, il lui avait semblé qu’une douzaine de lettres ne suffiraient pas pour tout mettre. Depuis le jour où sa fille était partie avec son époux, beaucoup d’eau avait [ 137 ]coulé vers la mer, les vieilles gens avaient vécu, endeuillés, et la nuit ils avaient poussé des soupirs comme s’ils avaient enterré leur enfant. Et que d’événements, depuis lors, dans le village, que de mariages, que de morts ! Les hivers avaient été si longs ! Et les nuits, comme elles avaient paru longues !

« Il fait chaud, » dit Yégor en déboutonnant son gilet. « Il doit faire 21 degrés. Quoi d’autre ? » demanda-t-il.

Les vieux restaient silencieux

« Que fait votre gendre à Pétersbourg ? demanda Yégor.

— Il était soldat, mon bon ami, » répondit le vieil homme d’une voix faible. « Il a quitté l’armée en même temps que vous. Il était soldat, et à présent, pour sûr, il est à Pétersbourg dans un établissement d’hydrothérapie. Le docteur soigne les malades avec de l’eau. Alors comme ça, pour sûr, le voilà concierge chez le docteur.

— C’est écrit là, » dit la vieille femme, tirant une lettre de sa poche. « Nous l’avons reçue de Yéfimya, Dieu sait quand. Peut-être qu’ils ne sont plus de ce monde. »

Yégor réfléchit quelque peu et se mit vivement à écrire.

« Dans les circonstances actuelles » — écrivit-il — « puisque votre destin a voulu que de votre propre chef vous entriez dans la carrière des armes, nous vous suggérons de vous référer au Code concernant l’indiscipline et les lois fondamentales du bureau de la Guerre : vous y trouverez ce qui regarde l’entrée dans la vie civile de personnes qui ont occupé une situation officielle au bureau de la Guerre. » [ 138 ]

Il écrivait et lisait en même temps à haute voix son texte, tandis que Vasilisa pensait à ce qu’elle avait à dire : combien ils avaient été à court de ressources l’année précédente, comment le blé ne leur avait pas duré fût-ce même jusqu’à Noël ; comment ils avaient été obligés de vendre leur vache. Il fallait qu’elle demande de l’argent ; qu’elle écrive que le vieux père était souvent souffrant et que sans nul doute il allait bientôt rendre son âme à Dieu… mais comment dire tout cela avec des mots ? Par quoi fallait-il commencer et que fallait-il mettre ensuite ?

« Notez bien » continuait Yégor, « que dans le tome cinq des règlements militaires le mot soldat est un nom commun et un nom propre ; qu’un soldat du rang le plus élevé est appelé général, et au rang le plus bas c’est un particulier… »

Le vieil homme remua les lèvres et dit doucement :

« Ce serait bien de pouvoir jeter un coup d’œil sur les petits-enfants.

— Quels petits-enfants ? » demanda la vieille femme et elle le regarda avec une expression de colère. « Peut-être qu’il n’y en a pas.

— Oui, mais peut-être qu’il y en a. Qui le sait ?

— Et par là vous pouvez juger, » continuait Yégor en toute hâte, « ce qu’est l’ennemi du dehors et ce qu’est l’ennemi du dedans. Des ennemis du dedans Bacchus est le pire. » La plume grattait le papier et réalisait des volutes compliquées qui ressemblaient à des hameçons. Yégor écrivait à toute vitesse et relisait chaque ligne plusieurs fois. Assis sur son tabouret, étalant sous la table ses larges pieds, bien nourri, pétant de santé, avec une face de brute sur son cou rougeaud de taureau, il représentait la vulgarité incarnée : grossier, vaniteux, invincible, fier d’avoir été [ 139 ]élevé dans une taverne ; Vasilisa percevait cette vulgarité, mais ne pouvait l’exprimer avec des mots ; elle se bornait à regarder Yégor d’un air soupçonneux et irritable. Elle commençait à avoir mal à la tête, et une confusion naissait dans ses pensées au son de cette voix et de ces mots incompréhensibles, dans cette atmosphère chaude et étouffante ; elle ne disait rien, ne pensait rien, attendait simplement qu’il ait fini de gribouiller. Mais le vieil homme gardait son air pleinement confiant. Il avait confiance en sa vieille qui l’avait amené, il avait confiance en Yégor ; et quand il avait fait allusion à l’établissement d’hydrothérapie on avait vu clairement sa confiance en cet établissement et en l’efficacité thérapeutique de l’eau.

Quand il eut terminé sa lettre, Yégor se leva, et la relut toute entière depuis le début. Le vieil homme ne comprenait pas, mais il approuvait de la tête avec confiance.

« C’est très bien ; tout va bien… » disait-il. « Dieu vous tienne en santé. C’est très bien… »

Ils déposèrent sur la table l’argent convenu et sortirent de l’auberge ; le vieil homme regardait immuablement droit devant lui comme s’il était aveugle, et son visage exprimait toujours une confiance parfaite ; mais quand Vasilisa émergea à son tour, elle chassa d’un geste irrité le chien et dit avec colère :

« Pouah ! Quel fléau ! »

La vieille femme ne dormit pas de la nuit. Ses pensées la troublaient. Elle se leva à l’aube, dit ses prières, et se rendit à la gare afin de poster la lettre.

La gare était distante de 15 kilomètres.





II

[ 140 ]


L’établissement d’hydrothérapie du Docteur Mozelweiser ouvrait le Jour de l’an comme tous les jours ; la seule différence était que le concierge, Andreï Hrisanfitch, avait des galons tout neufs à son uniforme, des bottes mieux cirées qu’à l’ordinaire, et qu’il accueillait chaque visiteur en lui souhaitant une bonne année.

C’était le matin ; Andreï Hrisanfitch, debout devant la porte, lisait le journal. À dix heures exactement arriva un général, habitué du lieu, et à sa suite le facteur ; Andreï Hrisanfitch aida le général à enlever son manteau et lui dit :

« Bonne année à votre Excellence !

— Merci, mon ami. Pour vous de même. »

Arrivé en haut de l’escalier le général désigna la porte d’un signe de tête et demanda, comme il le faisait tous les jours, oubliant toujours la réponse :

« Et qu’y a-t-il derrière cette porte ?

— Le salon de massage, Votre Excellence. »

Quand le bruit des pas du général eut décru, Andreï Hrisanfitch regarda le courrier qui venait d’arriver, et y trouva une lettre à lui adressée. Il déchira l’enveloppe, lut quelques lignes, puis regarda à nouveau le journal et se dirigea sans hâte vers son logis personnel tout proche, situé au bas des escaliers. Son épouse Yéfimya était assise sur le lit et nourrissait son bébé ; un autre enfant, l’aîné, était debout à ses côtés et faisait reposer sa tête bouclée sur les genoux de sa mère ; un troisième enfant dormait sur le lit.[ 141 ]

Andreï pénétra dans la chambre, remit la lettre à son épouse et dit :

« Ça vient du pays, je crois. »

Puis il ressortit sans avoir quitté son journal du regard. Il pouvait entendre Yéfimya qui lisait tout haut d’une voix tremblante les premières lignes. Elle les lut et ne put continuer ; ces lignes lui avaient suffi. Elle éclata en sanglots, et tenant son aîné serré contre elle, l’embrassant, elle se mit à dire — et il était difficile de dire si elle riait ou pleurait :

« C’est de grand-maman, de grand-papa, » disait-elle. « Du pays… Céleste Mère, Saints et Martyrs ! Voici que la neige s’amoncelle sous les toits… les arbres sont plus que blancs. Les garçons dévalent les pentes sur des petits traîneaux… et le cher grand-papa penche sa tête chauve au-dessus du fourneau… il y a aussi un petit chien jaune… mes petits, mes chéris à moi ! »

Andreï Hrisanfitch, lorsqu’il entendit cela, se souvint que son épouse lui avait trois ou quatre fois confié des lettres et lui avait demandé de les faire parvenir au pays, mais à chaque fois quelque affaire d’importance l’avait empêché de le faire ; il ne les avait pas postées, et les lettres d’une manière ou d’une autre s’étaient perdues.

« Et les petits lapins cabriolent dans les champs » chantonnait Yéfimya, embrassant son fils en pleurant. « Grand-papa est doux et gentil ; grand-maman aussi est bonne — pleine de gentillesse. On a bon cœur là-bas, on craint Dieu… et il y a une petite église au milieu du village ; les paysans chantent dans le [ 142 ]chœur. Reine céleste, divine Mère et Protectrice, emmène-nous loin d’ici ! »

Andreï Hrisanfitch retourna à sa loge pour fumer une cigarette jusqu’au moment où on sonnerait à nouveau à la porte ; Yéfimya cessa de parler, se calma et se tamponna les yeux ; ses lèvres tremblaient encore. Elle avait peur de lui… oh, qu’elle avait peur de lui ! Elle tremblait et était réduite à un état de terreur au seul bruit de ses pas, à la seule vue de ses yeux ; elle n’osait pas prononcer le moindre mot en sa présence.

Andreï Hrisanfitch alluma une cigarette, mais à l’instant même on sonna en haut. Il mit sa cigarette de côté, prit un air très grave et se dirigea en hâte vers la porte.

Le général était en train de redescendre l’escalier, frais et rose après le bain qu’il venait de prendre.

« Et qu’y a-t-il là ? » demanda-t-il, désignant une porte.

Andreï Hrisanfitch, les mains tout de suite sur les coutures de son pantalon, répondit d’une voix forte :

« Douche de Charcot, Votre Excellence. »



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