Article:Extraits du journal d’Adam
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| Auteur | Mark Twain |
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| Genre | Journal intime |
| Pays d’origine | États-Unis |
| Éditeur | Harper’s (1904) |
| Parution | 1893, 1897, 1904, 1906 |
| Collection | The Niagara Book ; Tom Sawyer, Detective ; The $30,000 Bequest, and Other Stories |
Extraits du journal d’Adam (Extracts from Adam’s Diary Translated from The Original MS : Extraits du journal d’Adam traduits du manuscrit original) est un journal intime fictif et humoristique de Mark Twain. La première publication de l’œuvre originale remaniée date de 1893, et le texte a été repris et réécrit plusieurs fois.
L’œuvre forme un ensemble avec le Journal d’Ève auquel Twain a ajouté des passages d’abord destinés au Journal d’Adam. Ces textes, et d’autres sur l’Eden, forment un ensemble nommé Journaux adamiques.
Sommaire |
L’histoire
- Ce qui suit dévoile des moments clés de l’intrigue.
Adam, le premier homme, est le narrateur de ce journal intime que Mark Twain prétend avoir traduit d’après le manuscrit original. Il ne l’a pas traduit entièrement, mais en a déchiffré des extraits.
Adam raconte l’arrivée d’Ève et les désagréments qu’elle lui cause, la chute et, après la chute, la découverte de la vie de famille et comment Ève devient une compagne essentielle pour sa vie et son bonheur.
L’histoire commence à l’arrivée d’Ève au jardin d’Eden. Adam s’étonne tout d’abord de cette nouvelle créature aux longs cheveux qui a la manie de donner un nom à toutes choses et qui mange trop de fruits :
- « Cette nouvelle créature aux cheveux longs est très encombrante. Elle est toujours en train de traîner autour de moi et de me suivre partout. »
Après la chute, Adam apprend à apprécier Ève, et se trouve profondément changé par sa compagne. L’amour humain, se substituant à l’amour de Dieu, apparaît alors comme un sentiment qui n’a pas besoin de l’Eden, qui est en lui même une rédemption :
- « Bénie soit la catastrophe qui m’a uni à elle en me révélant la bonté de son cœur et le charme de son esprit. »
Exclamation qui fait écho à l’épitaphe, dont l’allusion autobiographique est manifeste, inscrite par Adam sur la tombe d’Ève, dans le Journal d’Ève :
- « Partout où elle était, là était l’Eden ! »
Éléments d’analyse
Nous n’examinerons pas ici les ressorts comiques de l’œuvre ; nous dirons seulement à ce sujet que Twain utilise un procédé habituel, le décalage de points de vue, dont il expose le mécanisme dans Comment raconter une histoire. Ce que nous voudrions tenter de mettre en valeur, ce sont les thèmes tout à fait sérieux et parfois poignants présentés par Twain sur un ton léger et plaisant. Dans cette idée, nous parlerons principalement des personnages de l’histoire.
Les personnages
Les deux personnages principaux de cette œuvre sont Adam et Ève. L’autre animal parlant dans ce texte est le serpent, mais ses propos sont seulement rapportés. Les autres animaux jouent également un rôle important, avant et pendant la chute ; après la chute, les enfants remplacent les animaux dans la vie d’Adam et Ève.
L’évolution d’Adam et Ève
Les deux personnages sont les premiers humains crées, et ils sont tout deux ignorants et découvrent avec maladresse des réalités qui nous paraissent évidentes. C’est l’un des principaux ressorts comiques du texte. Mais le regard qu’ils posent sur la création et leurs attitudes intellectuelles sont diamétralement opposés. Adam est solitaire et se satisfait d’une vie calme et de l’existence des choses comme elles sont ; Ève a au contraire besoin de compagnie, est très curieuse et s’étonne de certaines incohérences du plan divin, ce qui provoquera la chute et l’expulsion de l’Eden.
Ursula Le Guin a parfaitement résumé cette opposition et la relation entre les deux personnages :
- « Il n’observe pas, n’écoute pas, n’est pas curieux, il est indifférent et stupide. Il ne veut pas se lier à elle ; Ève a besoin, par ses mots et ses actes, de se lier à lui et de le lier au reste de l’Eden. Il est entièrement satisfait de ce qu’il est ; elle doit s’adapter à lui. Il est le centre fixe et immuable de sa propre attention. Pour vivre avec lui, elle doit accepter d’être à sa périphérie, d’être contingente et secondaire[1]. »
Dans la première partie de l’histoire, située avant la chute, on ne trouve pas d’allusion à des relations intimes entre les deux personnages. Au contraire, Adam ne cherche qu’à fuir Ève qu’il désigne comme une créature et un ça : elle ne lui apparaît pas comme une femme, mais comme un animal parmi d’autres.
On ne peut qualifier de sexistes les différences qui sont soulignées entre Adam et Ève par l’intermédiaire du point de vue du premier. Ce point de vue est en effet partial, subjectif et bête, et c’est ce qui fait une partie de l’humour de l’œuvre. Ce point de vue d’Adam serait en outre platement misogyne s’il n’était inspiré en réalité par les désagréments que lui cause la nouveauté de cette créature. Ne voyant en Ève qu’une autre créature à laquelle il ne s’intéresse pas, il ne la juge pas péjorativement parce qu’elle serait une femme, mais parce qu’elle est une fauteuse de troubles qui perturbe ses habitudes paisibles.
Il est pourtant manifeste que cette description d’Ève faite par Adam accumule les traits dépréciateurs habituellement attribués aux femmes, notamment par les satiristes : coquetterie, bavardage, curiosité vaine, caractère tyrannique. Mais l’épisode de la chute va profondément modifier ce point de vue.
Dans la seconde partie du texte, après la chute, Adam et Ève changent en effet, et découvrent la honte de la nudité, la nécessité de travailler et la mort, la sexualité et l’enfantement. Les personnages, de quasi-asexués et abstraits, deviennent un couple, travaillent, ont des enfants. Ève devient une femme aimée dont la compagnie est vitale.
Les défauts qu’Adam voyait en Ève ne sont plus que des erreurs de jugement qui révèlent surtout les déficiences du caractère de celui-ci : il lui manquait des qualités qu’il va acquérir grâce à Ève. L’exemple de la conversation d’Ève, perçu d’abord comme un bavardage insupportable, et dont Adam ne peut plus désormais se passer, illustre le premier point. Le besoin de compagnie, qu’Adam trouvait irritant chez Ève, lui est transmis et il ne peut plus envisager de vivre sans elle, et il acquiert également sa curiosité intellectuelle. Ces deux derniers exemples illustrent le second point. Après la chute, les jugements péjoratifs à l’encontre d’une créature sont donc remplacés par des jugements laudatifs sur la femme et par l’expression de profondes émotions pour elle.
Mais si Adam découvre en Ève une créature merveilleuse, la situation nouvelle des personnages n’en aboutit pas moins à une attribution stéréotypée des rôles sexuels qui reflète la vision conservatrice de Twain au sujet des femmes. Ève devient en effet une mère, et elle l’est d’autant plus que le souci de sa progéniture lui vient naturellement ; à cet instinct maternel d’Ève est opposée la complète irresponsabilité paternelle d’Adam, qui est cependant profondément ému et intrigué par le comportement nouveau de sa compagne. Une autre opposition qui différencie nettement dans le texte femme et homme est celle entre le foyer et la forêt : Ève vit en effet à la maison, s’occupant de son enfant, tandis qu’Adam part chasser.
Les stéréotypes utilisés par Twain n’ont cependant pas tous la même portée. Certains sont simplement risibles et présentés en tant que tels, comme l’idée d’Adam de laisser Ève travailler et de la superviser. Mais d’autres n’ont pas seulement une finalité comique, car ils structurent le récit lui-même ou servent à ajouter une tonalité touchante à l’histoire de la vie du premier couple. L’humour de Twain repose donc bien sur des stéréotypes tout à fait sérieux et reflétant sa pensée, de la même manière que la caricature doit ressembler à la réalité, sous peine de manquer son but. Si Twain peut s’amuser en décrivant avec naïveté le comportement maternel d’Ève et l’incompréhension erratique d’Adam, c’est parce que les différenciations sexuelles sur lesquelles repose son humour sont à ses yeux des différences réelles et naturelles : « Twain […] examine ce qu’il considère comme des différences réelles entre les femmes et les hommes […][2] ».
Critique de la religion
L’opposition entre l’avant et l’après la chute est une critique implicite de la religion. La vie innocente et adamique est pauvre, sans altérité, incomplète ; asexuée, la femme est chosifiée et pourtant crainte ; l’homme est incurieux et idiot. Cette vie n’est pas sans joie, mais, dans l’Eden, Adam et Ève ne savent pas à quel point ils sont faits l’un pour l’autre. Ils n’ont pas l’expérience du monde, de la vie, ni de l’amour. La chute est leur rédemption.
La mort
La relation d’Adam et Ève culmine sans doute dans la pensée infiniment douloureuse de la perte de l’être aimé. La solitude et le silence, tant désirés par Adam à l’apparition de la nouvelle créature, lui deviennent intolérables. Le texte se termine par la prise de conscience par Adam que son bonheur est temporaire et que la mort lui enlèvera ce qui lui est le plus cher. Mais cette dernière transformation du personnage s’accompagne d’une affirmation : la vie mortelle avec Ève est préférable à la vie immortelle sans elle. Quand on accéde à l’Eden véritable, qui est la vie avec l’être aimé, on doit aussi faire face à l’inéluctabilité de l’absence et de la solitude, et on doit supporter l’idée et la nécessité de la mort : ces deux événements surviennent simultanément et sont inséparables.
Conclusion
Si l’œuvre, par son humour, est déjà en soi une grande réussite, un examen un peu poussé montre que la simplicité de l’histoire et de la narration n’est qu’apparente. Nous avons essayé de donner un aperçu de la richesse du texte, et nous sommes loin d’en avoir fait le tour. Le génie de Twain et la maîtrise de son art se manifestent ici pleinement. L’un des exemples les plus touchants de ce génie est sans doute que Twain réussit à mêler harmonieusement le grave et le léger et à nous faire rire aux éclats et nous émouvoir, avec les mêmes personnages, dans le même texte.
Historique du texte et des éditions
Le texte a connu plusieurs versions.
Twain écrivit une première version du texte en 1893, puis, en y apportant quelques modifications, il en fit sa contribution au recueil The Niagara Book, sous le titre “The Earliest Authentic Mention of Niagara Falls, Extracts from Adam’s Diary. Translated from the Original Ms. by Mark Twain”. Une nouvelle version de l’histoire est ensuite publiée dans l’édition de Tom Sawyer détective, en 1897.
Pendant cette période, Twain lut quelques passages de l’œuvre lors de ses conférences autour du monde. En 1904, la version du Niagara Book est republiée chez Harper’s, illustrée par Fred Strothmann. L’année suivante, Twain réécrit le texte pour le fusionner avec le Journal d’Ève qu’il préparait pour une publication dans le Harper’s Magazine. Mais le texte original fut finalement simplement réédité dans le recueil The $30,000 Bequest, and Other Stories, en 1906, avec quelques légères modifications. Les ajouts prévus sont quant à eux édités la même année dans le Journal d’Ève.
Éditions
- The Earliest Authentic Mention of Niagara Falls, Extracts from Adam’s Diary. Translated from the Original Ms. by Mark Twain, in The Niagara Book, 1893
- Première publication du texte, adapté pour l’occasion : l’Eden est situé aux chutes du Niagara.
- Extracts from Adam’s Diary, in Tom Sawyer, Detective, 1897
- Texte dont des passages ont été supprimés, notamment les références aux chutes du Niagara. Il s’agit peut-être de la version originale.
- Extracts from Adam’s Diary Translated from The Original MS, Harper’s, 1904, illustrée par Fred Strothmann
- Reprise de la première édition du texte (1893), avec quelques modifications mineures (virgules, points, changement de deux ou trois mots) et deux courts passages supprimés qui se rapportaient à des opinions qu’Adam souhaitent garder pour lui.
- in The $30,000 Bequest, and Other Stories, 1906 (texte de 1893 légèrement modifié)
- The Private Lifes of Adam and Eve, Harper’s, 1931 (texte de 1904)
- The Diaries of Adam and Eve, The Oxford Mark Twain, 1996 (fac-similés des éditions de 1904 et 1906))
Bibliographie
Les informations relatives à l’histoire des éditions du texte sont toutes issues des livres suivants, bien que ces livres ne s’accordent pas toujours parfaitement sur tous les points. La majeure partie des analyses de cet article sont de notre seule responsabilité, et nous les complétons à l’occasion en utilisant ces mêmes livres, les références précises étant fournies en notes.
- The Mark Twain Encyclopedia, éditée par J.R. LeMaster et James D. Wilson, Garland publishing, 1993
- The Diaries of Adam and Eve, The Oxford Mark Twain, 1996, préface de Ursula K. Le Guin
- Critical companion to Mark Twain: A Literary Reference to His Life, R. Kent Rasmussen, Facts on File, 2007
Traductions en français
- Le Journal d’Adam, in Exploits de Tom Sawyer détective, et autres nouvelles, traduction du recueil de 1897 par François de Gail, Mercure de France, 1904
- Journal d’Ève et d’Adam, traduction de Berthe Vulliemin, illustrations de Charles Clément, La Tramontane, Montreux (Suisse), 1946
- La Vie privée d'Adam et Ève, traduction Jérôme Vérain, illustrations de Lester Ralph, Proverbe, Paris, 1994, ISBN 2908455056
- Journal d’Adam et journal d’Ève, traduction de Freddy Michalski, illustrations de Sarah d'Haeyer, L’Œil d’Or, 2005, ISBN 2913661114
Journaux adamiques
Adam et Ève apparaissent dans plusieurs textes de Twain qui n’ont pas tous été publiés de son vivant. Si l’habitude a été prise de les désigner sous le titre de Journaux adamiques, cela ne signifie pas qu’ils présentent une unité de ton et de thèmes. Certains, comme le Journal d’Adam, sont des textes comiques, mais d’autres sont plus sombres. On trouve également le point de vue d’un autre protagoniste, Satan. Enfin, de nombreux aspects de l’histoire adamique varient et ne sont pas cohérents entre eux.
- That Day in Eden, vers 1900 (publié in Europe and Elsewhere)
- Ève parle, vers 1900 (publié in Europe and Elsewhere)
- Soliloque d’Adam, 1905
- Un monument à Adam, 1905
- Le Journal d’Ève, 1905-1906
- Papers of the Adam Family, 1906 (?)
- Autobiography of Eve, 1905-1906 (?)
Adaptation
The Adventures of Mark Twain, un film en pâte à modeler datant de 1985, comporte de larges passages des journaux d’Adam et Ève[3]. Ce film utilise les personnages et les œuvres de Mark Twain pour en faire une sorte de biographie fictive de l’écrivain. Elle souligne ainsi le caractère autobiographique d’un texte comme le Journal d’Adam et dépeint un Mark Twain accablé par la mort de sa femme, et qui ne souhaite que de terminer sa vie en rejoignant la comète de Halley.
Il existe également une adaptation télévisée, The Diaries of Adam and Eve, datant de 1988[4].
Notes et références
- ↑ Ursula K. Le Guin, « Préface », in The Diaries of Adam and Eve, The Oxford Mark Twain, 1996, p.xxxvii-xxxviii.
- ↑ Ursula K. Le Guin, « Préface », in The Diaries of Adam and Eve, The Oxford Mark Twain, 1996, p.xxxviii.
- ↑ The Adventures of Mark Twain (1986) sur l’Internet Movie Database
- ↑ The Diaries of Adam and Eve (TV 1988) sur l’Internet Movie Database